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La Nouvelle Revue d'Histoire (hors série n°3) : la guerre de Sécession

La Nouvelle Revue d’Histoire (NRH) a récemment fait paraître son hors-série n°3, consacré à la guerre de Sécession. Toujours intéressés par ce qui pouvait être écrit sur le sujet, nous en avons fait l’acquisition, histoire de lire si l’on pouvait y apprendre quelque chose d’intéressant. Mais dès le départ, l’éditorial de Dominique Venner interpelle le lecteur un peu averti. Selon lui, voir la guerre de Sécession comme une guerre civile relève avant toute chose de « l’interprétation des vainqueurs »...


 

Curieuse entrée en matière

nrhDe la « guerre entre les États » (War between the States, un des noms employés aux États-Unis pour désigner le conflit), on passe allègrement à une guerre de conquête entre deux nations, l’une soumettant l’autre. L’idée ne serait pas inintéressante si elle était un moyen de souligner les profondes différences culturelles entre le Nord et le Sud, mais il n’en est rien. En réalité, il s’agit de légitimer la cause du Sud, présenté en victime héroïque de l’impérialisme yankee. D’entrées en matière, on a connu de plus objectives – surtout quand on prétend se placer du point de vue de l’historien.

Le même Dominique Venner avance pourtant quelques idées pertinentes dans les pages suivantes, lorsqu’il explore les causes profondes du conflit. Il souligne avec justesse les différences culturelles entre Nord et Sud. Et il rappelle leur origine : les deux régions ont un peuplement bien différent, le Nord étant surtout colonisé par des populations protestantes (les puritains du Mayflower) chérissant le travail et l’enrichissement, alors que les colons du Sud reproduisent le schéma de l’aristocratie terrienne anglaise – méprisant donc profondément tout ce qui peut ressembler à une forme de capitalisme.

Mais le discours sur les relations entre les uns et les autres montre vite des incohérences. D. Venner n’hésite pas, ainsi, à présenter le Sud comme une colonie d’un Nord sans scrupules, qui l’exploite à tous les niveaux : ce sont les Nordistes qui fournissent les esclaves, transportent le coton vers l’Europe et en toucheraient l’essentiel des bénéfices, ne laissant aux planteurs que des miettes et les forçant à se tourner vers les banquiers nordistes pour emprunter. Il y a certes du vrai dans tout cela, mais l’interprétation qui en est faite est caricaturale. Le coton rapporte énormément aux planteurs ; si ceux-ci sont parfois endettés, c’est parce qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens, imitant en cela très bien l’aristocratie anglaise.

Qu’à cela ne tienne, c’est un véritable complot que la NRH met à jour. On apprend ainsi que si le Sud ne s’est pas industrialisé, c’est parce que les entrepreneurs nordistes ont brisé net son élan prometteur en la matière, notamment par le biais des droits de douane. C’est là une bien singulière allusion à la « crise de nullification » de 1832-33, qui s’était déclarée parce que certains politiciens souhaitaient relever les droits de douane (pénalisant ainsi indirectement les exportations de coton sudiste) pour financer l’industrialisation du pays.

479px-Andrew_Jackson_Daguerrotype-cropLe scénario paraît cohérent et justifierait ainsi la sécession comme une libération face à la sujétion économique du Sud vis-à-vis du Nord. Seulement voilà : cohérence n’est pas pertinence. C’est oublier que le Sud n’avait pas sur son territoire les matières premières (charbon et minerais) nécessaires à son industrialisation, laquelle n’intéressait guère, de toute façon, sa classe de propriétaires terriens. C’est également oublier que le plus ardent défenseur du relèvement des tarifs douaniers, Henry Clay, était un Virginien installé au Kentucky – autrement dit, un Sudiste. Et c’est encore oublier que le président Andrew Jackson, du Tennessee (donc du Sud lui aussi), devint un fervent partisan de ces tarifs après en avoir été un farouche détracteur. Or, Jackson fut l’inspirateur du parti démocrate et de sa frange la plus « sudiste » : populiste, agrarienne, anti-industrielle et résolument anticapitaliste. Celle-là même qui, en 1860-61, ferait accepter à la population du Sud la sécession comme une nécessité – alors qu’à ce moment-là, les droits de douane étaient sensiblement plus bas (et donc plus favorables au Sud) qu’en 1832. L’apparente cohérence de cette vision, où le Sud est maintenu par le Nord dans un état de colonisation larvée, ne résiste clairement pas à une analyse plus poussée des faits.

Caricaturale aussi, la présentation qui est faite de la question de l’esclavage. Le titre qui l’amène est d’ailleurs un faux dilemme de la plus belle espèce : « L’amour des Noirs ou la haine du Sud ? » – la bonne réponse étant en réalité « ni l’un ni l’autre ». Dès les premières lignes l’affaire est entendue : de fanatiques abolitionnistes ont dressé le Nord contre le Sud par leurs prêches haineux. La réalité, plus complexe, ne sera pas abordée. On ne lira pas un mot sur le fait qu’abolitionnistes et esclavagistes étaient largement minoritaires de part et d’autre ; sur la radicalisation progressive de leurs discours, entraînant l’adhésion des masses par le recours à la rhétorique de la peur ; sur les concessions toujours plus étendues réclamées pour la protection de l’esclavage ; ni sur la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs, et d’autres choses encore, qui indignèrent le Nord bien au-delà de la simple question d’aimer les Noirs ou de haïr le Sud. Au lieu de cela, on aura droit à un passage édifiant nous expliquant que les esclaves du Sud étaient mieux traités que les ouvriers du Nord. Ce pourrait être pertinent de le mentionner, parce que c’est ce que pensaient les défenseurs de l’esclavage. Mais ça ne l’est pas, parce que D. Venner paraît endosser sans recul ce point de vue – tout le contraire de l’objectivité qu’on attend d’un historien.

488px-Lincoln-Warren-1865-03-06Après en avoir examiné les causes lointaines (bien qu’ayant négligé un facteur essentiel à notre avis, à savoir la question de la répartition des pouvoirs entre l’État fédéral et les États fédérés) et plus proches de la guerre de Sécession, D. Venner s’attaque à son déclencheur immédiat : l’élection de Lincoln. Et peine à l’expliquer. Restant bloqué sur sa grille de lecture, il décrit ainsi une coterie de politiciens aussi ambitieux que radicaux – le parti républicain, créé en 1854 – convainquant l’électorat indécis du Middle West à coups de campagnes de presse, ces dernières financées par cette ploutocratie industrielle qui maintient le Sud sous sa coupe. Il omet encore une fois un élément essentiel et pourtant bien plus pertinent : le Middle West, qui avait voté contre le républicain radical Frémont en 1856, a voté pour Lincoln parce que c’était un modéré. Le programme de celui-ci prévoyait de limiter l’extension géographique de l’esclavage, certainement pas de l’abolir. Seulement, Dominique Venner se gardera bien de le préciser, et pour cause : cela ruinerait la présentation qu’il fait du déclenchement de la guerre, provoquée selon lui par Lincoln. Une interprétation qui va à l’encontre des faits : Lincoln a toujours prêté une oreille attentive aux tentatives de conciliation faites durant l’hiver 1860-61, et il était même prêt à faire adopter un amendement constitutionnel interdisant à l’État fédéral d’interférer avec l’esclavage là où il était déjà pratiqué. On est bien loin de l’agenda abolitionniste et belliqueux que la NRH prête à Lincoln.

Mais son propos, devenu clair à ce stade, est bien différent : il s’agit de présenter le Sud en victime, héritier d’une situation dont il n’a pas voulu (l’esclavage) et forcé de faire sécession par un Nord intolérant et agressif. Le fanatisme allégué des Nordistes est d’ailleurs présenté comme atavique, car mis en parallèle de l’intransigeance religieuse de leurs ancêtres puritains. Au passage, on omettra de préciser la part prise dans l’effort de guerre nordiste par les immigrants d’ascendance allemande ou irlandaise, dont l’héritage culturel est pourtant bien différent. Cette vision sera répétée en filigrane dans tout le numéro, au point d’en devenir ridicule : ainsi dans l’affaire du fort Sumter (12-13 avril 1861), c’est le Nord qui est l’agresseur, et peu importe que le premier coup de feu tiré ait été sudiste… On ne se demande à aucun moment quelle pouvait être la marge de manœuvre de « l’agresseur » Lincoln : pouvait-il se permettre de laisser la garnison du fort Sumter capituler faute de nourriture, sans essayer de la ravitailler ? Un mois après avoir juré sur la Bible de défendre l’Union, certainement pas. Mais la grille de lecture de la NRH est à ce point obtuse qu’il lui faut faire appel à la rhétorique du complot pour résoudre cette incohérence. On lira donc que l’expédition de ravitaillement du fort n’était qu’un piège destiné à provoquer le déclenchement du conflit…

Un récit déséquilibré

Les articles suivants ne se départiront pas de cette singulière ligne éditoriale. Si encore la pertinence du propos faisait passer cela au second plan… mais il n’en est rien. On retrouve ainsi quelques poncifs bien usés, comme l’idée que le Sud avait les meilleurs officiers (en réalité les deux camps ont leur lot d’incompétents, les Sudistes Bragg, Polk, Floyd ou Pillow n’étant pas les moindres), et que ses paysans étaient mieux adaptés à la vie militaire que les citadins du Nord (quid alors des ruraux du Maine, du Vermont, de Pennsylvanie, de l’État de New York ou du Middle West ?). À cela s’ajoutent de fâcheuses imprécisions : si la photo d’un canon de 3 pouces en fer erronément légendé comme un canon de 12 livres « Napoléon » en bronze n’interpellera que l’amateur un peu trop passionné de matériel de guerre, l’approximative carte insérée en page 6 est déjà plus gênante. Et il y en a suffisamment, de ces menues erreurs, pour s’abstenir de les citer toutes. Certaines interpellent néanmoins au point de se demander si elles ne sont pas délibérées : ainsi de cette illustration en page 27, légendée par « Un vapeur nordiste incendie un voilier sudiste »… à ceci près que le « vapeur nordiste » en question porte bien haut le drapeau « Stars and bars » de la Confédération !

Stonewall_JacksonDes approximations, on en retrouve dans l’article signé Hubert Villeret consacré à la bataille de Chancellorsville, en 1863. Avec, en prime, de splendides caricatures : les généraux nordistes sont singés comme des incompétents fanfarons et alcooliques ; le XIème corps d’armée nordiste se voit comme par magie renuméroté « 2ème », et ses hommes ne sont bien évidemment que des soudards ; enfin, last but not least, les journées des 3 et 4 mai 1863 n’ont tout simplement pas existé : l’attaque sudiste lancée le 2 mai au soir reprend donc à l’aube du… 5 mai. Au passage, H. Villeret aurait sans doute pu nous épargner son approximative description du « cri des rebelles » (« Yaaaah ! » – sic.), dont on sait par des enregistrements réalisés dans les années 1920 et 1930 par les derniers vétérans sudistes qu’il ressemblait plutôt à un aboiement, avec d’importantes variations d’une unité à une autre. Pour sa part, le fameux général sudiste « Stonewall » Jackson est bien sûr présenté comme un génie militaire infaillible dont la mort fut une « perte irrémédiable » pour la Confédération. Une affirmation à nuancer : ses prestations furent très médiocres en plusieurs occasions, son inaction durant les combats des « Sept Jours » (25 juin – 1er juillet 1862), livrés devant Richmond, coûtant au Sud une victoire potentiellement décisive.

Le court texte évoquant l’opposition à Lincoln n’est pas plus engageant : le récit des émeutes contre la conscription à New York en juillet 1863 insiste surtout sur la brutale répression qui s’ensuivit ; on parle ainsi de plus de 500 émeutiers tués. Pourtant, on sait par les travaux d’Adrian Cook qu’il n’y eut pas plus de 105 victimes, avec au mieux une vingtaine de décès douteux pouvant s’y ajouter – ce qui est par ailleurs amplement suffisant. Pourquoi gonfler les chiffres, si ce n’est avec une arrière-pensée ? Quant aux prisonniers politiques victimes de la suspension des libertés civiques décrétée par Lincoln au début de la guerre, la NRH se garde bien de préciser que la plupart d’entre eux avaient été libérés dès le printemps 1862. Des libérations décidées par Lincoln et appliquées par Edwin Stanton, pourtant l’un des républicains les plus radicaux. La réalité historique serait-elle moins manichéenne que la NRH veut bien l’écrire ?

La page 41 nous renvoie à nouveau à l’image d’une ploutocratie industrielle nordiste qui profite grassement de la guerre, en s’appuyant sur le relèvement des droits de douane. Que ceux-ci aient été considérablement relevés durant la guerre prouve déjà qu’ils étaient donc plutôt bas avant celle-ci (en fait, ils n’ont jamais été aussi bas au XIXème siècle qu’à ce moment-là), réduisant à néant l’affirmation de la NRH selon laquelle ces mêmes droits de douane (relevés délibérément par les Nordistes, à en croire D. Venner, pour ruiner les Sudistes) avaient entraîné de nombreuses faillites dans le Sud au cours des années 1850. Il y en eut effectivement, mais principalement à cause de la panique boursière de 1857 – et le Nord en avait encore plus souffert. En fait, le relèvement des tarifs douaniers durant la guerre avait surtout pour but de financer l’effort militaire du gouvernement fédéral, dont les droits de douane constituaient alors la principale ressource. Rien n’est dit, en revanche, sur le pourtant bien peu capitaliste impôt sur le revenu, instauré à la même époque pour la même fin. Qu’il y ait eu des profiteurs de guerre est incontestable, mais ce fut le cas dans les deux camps. Les forceurs de blocus confédérés eux aussi gagnaient des fortunes, d’autant plus s’ils transportaient des produits de luxe en lieu et place d’autres pourtant bien plus nécessaires, comme des médicaments ou de la nourriture.

James_LongstreetOn retrouve encore des approximations dans les sept pages consacrées par Charles Vaugeois à la bataille de Gettysburg (1er – 3 juillet 1863), sans doute la plus décisive du conflit. Mais surtout, une évidence s’impose : s’appuyant lourdement sur un ouvrage de… Dominique Venner, l’auteur fait entièrement sienne la rhétorique de la « Cause Perdue ». Ce courant historiographique est né dès le lendemain de la guerre de Sécession, dans les années 1870-1880. Ses principaux instigateurs furent d’anciens généraux et dirigeants sudistes, au travers de leurs mémoires et de travaux qui ont l’intérêt d’être de première main, mais le gros inconvénient d’être l’œuvre d’auteurs à la fois juges et parties. Leur crédo : la Confédération aurait pu gagner la guerre sans les erreurs de quelques-uns. Pour eux comme pour la NRH, le principal fautif de la défaite de Gettysburg a un nom : James Longstreet, un des commandants de corps d’armée du général Lee. Conformément à l’historiographie de la Cause Perdue, Longstreet nous est décrit comme un subordonné ombrageux et entêté, préférant saboter le plan de bataille de Lee, qu’il désapprouvait, plutôt que le voir réussir. Il aurait ainsi combattu mollement lors de l’assaut final du 3 juillet (la fameuse « charge de Pickett ») qui s’achèvera en désastre. C’est le scénario classique de la Cause Perdue, et la NRH y adhère sans réserve. Sans Longstreet, la bataille de Gettysburg se serait achevée en triomphe pour le Sud.

Cet examen des faits est à sens unique. Quid des Nordistes ? Eh bien, comme d’habitude depuis maintenant près de 50 pages, ils ne semblent pas faire grand-chose d’autre que subir. Comment pourrait-il en être autrement puisque seule la mauvaise volonté de Longstreet explique qu’ils n’aient pas été vaincus plus tôt ? La preuve, c’est que, nous dit-on, le général nordiste Meade a peur de son ennemi et veut encore battre en retraite au soir du 2 juillet. Une interprétation démentie par les faits : c’est Meade qui a correctement prévu que Lee attaquerait au centre le lendemain, et placé son artillerie et ses réserves en conséquence. Même bien soutenue, l’attaque frontale des Confédérés n’avait que peu de chances de réussite, mauvaise volonté de Longstreet ou pas. Le général Pickett lui-même en convenait. Goûtant manifestement assez peu le discours des historiens de la Cause Perdue, lorsqu’on lui demandait pourquoi sa fameuse charge avait échoué, il répondait simplement « j’ai toujours pensé que les Yankees y étaient pour quelque chose ». Une bonne manière de rappeler que si les Sudistes ont perdu la bataille, c’est aussi parce que les Nordistes l’ont gagnée. Le général Lee, loin de blâmer Longstreet, avait pleinement assumé la responsabilité de la défaite. Mais Lee mourut en 1871 sans avoir laissé ses mémoires, laissant libre cours aux historiens de la Cause perdue – dont beaucoup allaient se faire ses hagiographes.

Une partialité manifeste

Quand vient le récit de la fin de la guerre, la NRH insiste sur la brutalité des Nordistes. La fameuse « Marche à la mer » du général Sherman à travers la Géorgie en 1864 se voit ainsi muée en « colonne infernale » dévastant tout sur son passage. Son intérêt stratégique (prendre le port de Savannah et priver les armées sudistes du ravitaillement que leur fournit l’arrière) est minimisé, tandis que les exactions commises se voient évidemment exagérées – conformément à l’historiographie sudiste. Il nous faut donc rappeler que Sherman avait conçu ce plan pour ne pas avoir à protéger une ligne de ravitaillement démesurément étirée, vivre sur le pays étant par ailleurs un bon moyen de réduire à néant le potentiel stratégique de la région concernée. L’objectif avoué de Sherman est de briser la volonté de résistance de la population sudiste, ce qui correspond bien aux affres d’une guerre civile, en dépit des affirmations initiales de Dominique Venner sur le fait que cette vision relevait de « l’histoire des vainqueurs ». La rudesse de Sherman – qui finit sa vie écœuré par les horreurs de la guerre – dans l’application de sa propre stratégie est une aubaine pour tous ceux qui aiment à présenter la guerre de Sécession à travers le miroir déformant du manichéisme.

430px-GenUSGrantUne distorsion qu’on retrouve dans le portrait du général Grant, auquel Guy Chambarlac met un point d’honneur à faire coller le moins flatteur de ses surnoms : « le Boucher ». Il nous est ainsi décrit selon, là encore, la vision éculée qu’en dresse habituellement les historiens de la Cause Perdue : alcoolique, brutal et obstiné, sans égard pour la vie de ses hommes et attaquant au mépris des pertes. Les sanglantes offensives du printemps 1864 sont avancées comme preuves, mais sans que soit précisé leur contexte : Grant est sous la pression politique de Lincoln, qui lui réclame des victoires décisives avant les élections présidentielles de novembre. Pour ce faire, il va tenter de provoquer et de remporter cette bataille d’anéantissement clausewitzienne que les généraux de la guerre de Sécession ont presque constamment recherché sans jamais l’obtenir. Comme les autres, Grant échouera, et comme aux autres, cela lui coûtera cher en vies humaines. Le prétendu sadisme de Grant n’a rien à voir là-dedans : il cherche surtout à gagner la guerre, comme n’importe quel général. Qu’il s’y prenne mal est une chose – et à la guerre une erreur a souvent d’atroces conséquences – mais vouloir faire de lui un personnage sanguinaire rien que pour cela relève d’une vision partiale qui n’apporte rien à la connaissance historique.

Pourtant, la NRH ne reculera devant aucune déformation pour asseoir la mauvaise réputation du « Boucher » Grant. On nous cite ainsi une anecdote de la bataille de Cold Harbor, en juin 1864, avant laquelle les soldats nordistes épinglèrent sur leur uniforme un morceau de papier portant leur nom et leur adresse, afin de permettre l’identification de leur corps s’ils étaient tués. G. Chambarlac écrit sans honte que cette action résultait d’un ordre révoltant de cynisme de Grant, qui allait envoyer ses hommes à la mort dans une attaque frontale dépourvue de chances de succès. En réalité, Grant n’a donné aucun ordre dans ce sens : il s’agit d’une initiative des soldats eux-mêmes, lucides sur leurs chances d’en réchapper à une époque où les combattants ne portaient pas de plaques d’identification. D’un point de vue strictement tactique, Grant est déjà responsable de l’échec sanglant et inutile de Cold Harbor. Était-il besoin d’en rajouter ? Où s’arrête l’histoire, et où commence le mensonge ?

Le mensonge n’est pas très loin non plus lorsqu’on en vient à la capitulation du général Lee à Appomattox Court House, le 9 avril 1865. La NRH nous livre un récit voulu poignant : le noble et chevaleresque Lee réussissant à imposer, même dans la défaite, ses conditions à Grant. En réalité, les généreuses conditions qui ont présidé à la reddition de l’armée sudiste, libération sur parole des soldats qui pourront garder leurs chevaux et se verront distribuer des semences pour reprendre dès que possible les travaux des champs, avaient été proposées par le général Grant. S’il pouvait être à l’occasion (mais pas toujours, loin s’en fallait) un soldat sans imagination, et s’il fut certainement un président médiocre (de 1869 à 1877) à la tête d’une administration ravagée par la corruption, Ulysses Grant possédait un sens politique certain, qui transparaît dans son attitude magnanime à Appomattox. Mais c’est là une réalité trop à rebours du portrait que la NRH entend dresser à son lectorat. Alors, elle n’hésite pas à la travestir…

472px-William-Tecumseh-ShermanLa double page suivante (p. 54-55) est sans doute la plus caricaturale et à sens unique de tout le magazine. On y présente tour à tour les principaux généraux sudistes (Lee, Jackson, Beauregard, Stuart et Forrest) et nordistes (Grant, Sherman, Meade, Sheridan et l’amiral Farragut). Il n’y a pas de place pour la nuance. Lee est un génie militaire qui a tout inventé. Pas un mot sur les terribles pertes qu’infligent à l’armée sudiste ses principales offensives (Sept Jours, Antietam, Chancellorsville, Gettysburg). En fait, Lee, comme Grant, attaquait à outrance et sans se soucier des pertes, la différence étant que le Sud, bien moins peuplé que le Nord, ne pouvait pas se permettre une telle stratégie. Mais grâce à la vision biaisée de la NRH, Lee devient un héros tandis que Grant est un boucher. Cherchez l’erreur… Toujours côté nordiste, Farragut est insignifiant, Sherman et Sheridan des brutes portées sur les exactions (la preuve, ils continueront à massacrer des Indiens une fois la guerre terminée), et seul Meade trouve (à peine) grâce aux yeux des auteurs. Chez les Sudistes en revanche, il semble n’y avoir eu que de preux chevaliers blancs. Les accusations quant au rôle joué par Forrest dans le massacre de prisonniers noirs au fort Pillow en 1864 ne sont que calomnies, à en croire la NRH.

De façon générale, les atrocités ne semblent avoir été perpétrées que par les Nordistes, si l’on se fie à ce qui est écrit dans le magazine. Les terribles conditions qui régnaient dans le camp de prisonniers d’Andersonville, où moururent 13.000 captifs nordistes, sont ainsi minimisées et attribuées au blocus nordiste. Il eût été plus avisé de rappeler que les taux de mortalité effarants dans les camps de prisonniers étaient un problème général, les camps nordistes n’étant pas épargnés. Pourtant, d’autres actions peu flatteuses sont à mettre au crédit des forces confédérées. Que dire par exemple du général Early, qui fit raser la ville nordiste de Chambersburg parce que les demeures de quelques notables sudistes avaient été pillées ? Ce sont les horreurs d’une guerre civile, et il y en eut bien d’autres. En ne retenant que celles qui sont conformes à sa grille de lecture partiale, la NRH se montre bien partisane, et fort peu objective. À ce stade, on ne peut plus guère douter que son propos consiste à déformer les faits pour leur faire justifier une conclusion préconçue et orientée. Ceci, malheureusement, n’est pas de l’histoire.

De la surprise au malaise

L’article de John Hunter sur l’esclavage est particulièrement révélateur, encore une fois. Reprenant à son compte les propos déjà cités de Dominique Venner, il insiste derechef sur la condition, apparemment pas si inhumaine que cela, des esclaves noirs. Il en veut pour preuve l’importante croissance de la population servile au cours de la première moitié du XIXème siècle, signe de bonnes conditions de vie. Il oublie de préciser que cette situation démographique résulte aussi du besoin de compenser la fin de la traite, car depuis 1808 il est interdit d’importer des esclaves. Or, la fécondation des esclaves par leurs maîtres était un moyen, accepté et pratiqué par certains, d’augmenter leur nombre. J. Hunter oublie également de dire que tout acceptable qu’elle lui paraisse, la vie quotidienne des esclaves impliquait aussi qu’ils pouvaient être fouettés et vendus au mépris de leurs liens familiaux. Au lieu de cela, on peut lire que les récits d’esclaves fugitifs décrivant ces moins idylliques conditions de vie n’étaient que de la propagande abolitionniste, insinuant au passage qu’il s’agissait de faux… sans preuves, évidemment. Mais ça ne coûte rien de l’écrire, et c’est suffisant pour convaincre le lecteur qui n’utiliserait pas assez son esprit critique.

NathanBedfordForrestHunter enchaîne ensuite sur les révoltes d’esclaves, insistant longuement sur les atrocités commises par celle de Nat Turner en 1831. Il passe en revanche très vite sur la répression souvent aveugle qui s’ensuivit. Curieusement, il n’a pas un mot pour l’abolitionniste John Brown, instigateur du raid sur Harper’s Ferry en 1859, et dont l’intolérance fanatique aurait pourtant été du pain bénit pour son propos. Brown ne sera ainsi discrètement évoqué qu’au travers d’une photo. La fin de l’article est une digression sur la prétendue exploitation économique du Sud par le Nord. On nous décrit ainsi des industriels nordistes sans scrupules, vendant à prix d’or aux Sudistes des biens manufacturés de mauvaise qualité et réservant les meilleurs au marché nordiste. La réalité, on s’en doutera, était bien différente. L’essentiel des produits manufacturés achetés dans le Sud étaient importés d’Europe : c’est la raison pour laquelle le protectionnisme douanier, en pénalisant ces importations, était si dangereux pour l’économie sudiste. Ce sont les importations qui engloutissaient l’argent du coton. Cela n’empêche pas J. Hunter de nier leur réalité, préférant soutenir que les planteurs du Sud étaient à la merci de la bourgeoisie d’affaires du Nord. En exagérant à peine, on jurerait que les Forrest, Polk et autres Hampton étaient des miséreux exploités ! Ironie mise à part, le seul mérite de cet article est de mentionner enfin (mais en catimini) que le programme électoral de Lincoln ne prévoyait nullement l’abolition de l’esclavage.

Malgré cela, tant de libertés prises avec la réalité historique génèrent chez le lecteur un certain malaise, qui ne va que s’amplifier au fil des dernières pages de ce hors-série. Le texte consacré aux années qui suivirent la guerre, la « Reconstruction », débute par une contradiction majeure : c’est l’assassinat du président Lincoln, jusque-là présenté comme l’agresseur responsable du conflit, qui laissera le champ libre aux républicains radicaux pour imposer au Sud vaincu des conditions particulièrement dures. C’est donc bien qu’il était plus modéré que ce que la NRH a bien voulu écrire… La seconde moitié de l’article – signé Dominique Venner – est particulièrement édifiante. On y insiste avec force détails sur les exactions de l’armée d’occupation et des milices recrutées parmi les Noirs, avec l’aide de leurs complices : « collaborateurs », « politiciens ratés », « gens sans aveu »… Aucun mot n’est assez dur pour décrire les scalawags (républicains sudistes) et autres carpetbaggers (républicains nordistes « parachutés » dans le Sud).

389px-Birth_of_a_Nation_theatrical_posterFace à cela, D. Venner décrit l’émergence d’un « mouvement de résistance » : il s’agit bien sûr du Ku Klux Klan. Son origine ? Apparemment, rien moins qu’une blague de potache : « Ils avaient l’intention de se distraire aux dépens des radicaux blancs ou noirs, en les effrayant par des mascarades nocturnes. » On croit rêver ! L’auteur poursuit son exposé sur le combat mené par le KKK, seul rempart contre « l’arbitraire et la violence des radicaux », pour protéger les valeurs sudistes – le tout avec une emphase confinant parfois au risible. Cette histoire vous dit quelque chose ? Ne cherchez pas plus loin : ce n’est ni plus ni moins que le scénario du film de 1915 Naissance d’une nation, signé David W. Griffith. Une œuvre que son réalisateur présentait ouvertement comme un travail de propagande, et que D. Venner endosse sans réserve comme représentatif de la réalité historique.

Bien évidemment, rien n’est dit sur les exactions commises par les membres de cette première incarnation du Klan, pour lesquels l’anonymat et la motivation politique n’étaient souvent que d’opportuns couverts pour commettre des crimes de droits commun et régler de vieux comptes – tout comme l’avaient fait les guérilléros des deux camps qui, à l’instar de Jesse James, allaient verser après la guerre dans le grand banditisme. Ce premier Klan, d’ailleurs, n’était qu’une somme d’initiatives individuelles sans réelle direction centralisée : son premier « Grand Sorcier », Nathan B. Forrest, n’avait guère d’influence réelle sur ce qui s’y faisait. Dominique Venner prend malgré tout grand soin de le démarquer des incarnations suivantes du KKK, de celle née en 1916 aux groupuscules d’extrême-droite s’en revendiquant aujourd’hui, les présentant comme « plus ou moins folkloriques ». Pourtant, la filiation est réelle. L’action du premier Klan aura contribué à façonner le Sud issu de la Reconstruction, dès la fin des années 1870. Un Sud caractérisé par la négation du droit de vote des Noirs (par des conditions de cens, d’alphabétisation ou d’antériorité qu’ils ne peuvent pas remplir), et la ségrégation, toutes choses qui perdureront encore près d’un siècle après la guerre de Sécession et resteront centrales dans les différentes incarnations successives du Ku Klux Klan.

Une lecture à éviter

Devant tant de distorsions, approximations, erreurs, voire libertés prises avec les faits, comment ne pas conclure, à l’issue de ce numéro hors-série, que la Nouvelle Revue d’Histoire nous a servi là une vision partiale et totalement biaisée de la guerre de Sécession ? On ne peut même pas mettre cela sur le compte de la liberté d’interprétation, tant celle-ci va à l’encontre de la réalité historique. Il en résulte un travail caricatural ; c’est « le pays de Candy » (pour le coup, au sens littéral du terme) : il y a les méchants et les gentils et pour la NRH, ce sont respectivement le Nord et le Sud. Le formidable et complexe conflit que fut la guerre de Sécession méritait mieux que ce manichéisme simpliste, par lequel les faits sont triturés pour aboutir à une conclusion déjà toute faite. Cette façon d’employer l’histoire à des fins partisanes en est même inquiétante : et l’objectivité dans tout cela ? Si la rédaction s’était référée plus volontiers à James McPherson plutôt qu’à Dominique Venner, elle aurait évité bien des erreurs. Ce numéro spécial de la NRH constitue un exemple flagrant et édifiant de la facilité avec laquelle il est possible de faire dire à l’histoire ce qu’elle ne dit pas, et on le lira comme un condensé de tous les biais à éviter pour l’historien. En revanche, à ceux qui chercheraient une information objective et intéressante sur la guerre de Sécession, on ne saurait trop conseiller de passer leur chemin.

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