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Histoire et mémoire

A l’heure où la tendance est à la fois à l’écriture d’une « histoire officielle » et à la concurrence mémorielle, il est souhaitable de mettre les choses à plat : quelles différences et convergences entre Histoire et mémoire, y a-t-il un devoir de mémoire, quelle place peut avoir l’historien dans les débats de société qui ne cessent de le prendre à témoin ? Des questions que tout candidat au CAPES doit se poser.

Divergences et correspondances

Histoire et mémoire sont d’abord deux choses différentes : la mémoire, chacun d’entre nous en possède une propre, avec les souvenirs (bons ou mauvais). Notre mémoire conserve les traces du passé que nous avons intériorisé, et forge notre identité. Il n’y a donc jamais deux mémoires identiques au niveau individuel. Mais la mémoire peut aussi être collective : plusieurs individus doivent alors garder le souvenir collectif, qui n’est jamais le reflet des mémoires individuelles ; il y a ainsi des sélections par des gens parlant au nom de groupes, ce sont les « entrepreneurs de mémoire ». Le but est de conforter l’identité collective d’un groupe, souvent contre d’autres entreprises mémorielles différentes (ex : harkis, FLN, pieds-noirs). Pour citer Maurice Halbwachs (un auteur à connaître pour le CAPES) : « la mémoire collective se construit toujours en fonction des enjeux du présent. »

L’Histoire, quant à elle, est dans une autre démarche qui n’est pas une approche partiale ou éclatée ; son ambition est une « procédure de vérité » (Hérodote) et un discours critique. Selon Pierre Nora, « l’histoire est une reconstruction problématique et incomplète de ce qui n’est plus ; elle n’est pas la vérité absolue, mais une démarche ». La mémoire, elle, communie avec le passé alors que l’Histoire tente de sortir du sacré ; la mémoire se veut comme un absolu, l’Histoire est dans le relatif ; la mémoire est démultipliée et déchirée, l’Histoire appartient à tous.

Ces différences fondamentales n’empêchent cependant pas des liens, même s’ils sont complexes et multiples. En effet, les historiens produisent aussi de la mémoire collective en faisant accéder le citoyen à leur savoir. Leur esprit critique permet alors de prendre du recul et de favoriser la tolérance. De plus, l’historien a aussi sa propre mémoire individuelle, qui oriente ses projets d’études et influence sa vision du monde (malgré ses tentatives de recul critique). La mémoire aiguillonne l’Histoire également : par exemple, pendant des années, l’histoire de la Shoah a été faite par de petits groupes impliqués personnellement (comme les Klarsfeld), pour donner une place dans la mémoire à ces faits historiques. Jusqu’à la fin des années 70, les historiens « officiels » (dans le sens universitaires, etc) ne s’intéressaient pas au sujet. L’Histoire se fait donc aussi par la mémoire, « le plus beau matériau de l’Histoire » (Le Goff), même s’il « n’y a pas de bon témoin » (Bloch). Enfin, la mémoire elle-même peut devenir un objet d’Histoire (cf M.C. Lavabre, « Sociologie de la mémoire du communisme »).

Nous avons donc une relation dialectique entre Histoire et mémoire, qui se nourrissent l’une de l’autre. A noter que cette notion de dialectique doit être parfaitement comprise pour le CAPES évidemment...

L’usage politique et public de l’Histoire pour fixer une mémoire collective

C’est ce qui pose le plus problème aujourd’hui. Cela conduit certains historiens à se regrouper dans des collectifs, comme Pierre Nora avec « Liberté pour l’Histoire » ou Gérard Noiriel avec le « Comité de Vigilance des Usages de l’Histoire ».

Se pose d’abord la question du « roman national » : c’est l’histoire officielle qui oblige à une mémoire « calibrée ». Au XIXè-XXè siècles, l’Histoire authentifie la mémoire pour légitimer ce roman national ; on peut ainsi citer les travaux d’Ernest Lavisse, qui instaure une sorte de « catéchisme républicain » par l’Histoire, un modèle ébranlé ensuite par le mouvement des Annales. Celui-ci veut prendre un recul par rapport aux nationalismes qui instrumentalisent la mémoire pour mener à la guerre. On peut aussi remarquer l’usage de l’Histoire dans les pays totalitaires, ou sur la question coloniale : souvent, l’Histoire a servi à justifier conquêtes et domination.

Il y a donc parfois un conflit entre Histoire et mémoire. L’un des meilleurs exemples est le « syndrome de Vichy », qui a instauré une « mémoire résistentialiste » (qui voyait les Français comme majoritairement résistants) qui a « déjoué et trompé l’Histoire » selon Henry Rousso. Cette tendance est remise en question dans les années 70 par Robert Paxton (encore vu aujourd’hui par certains historiens, Claude Quétel par exemple, comme « anti-français »…), qui met en lumière un retour du refoulé et une mémoire qui aurait verrouillé l’Histoire. Mais, au même moment, l’explosion de ce verrou provoque parallèlement l’émergence du mouvement négationniste et révisionniste…L’enjeu de la mémoire prend alors le pas sur l’Histoire. Le mouvement s’accentue au début des années 80, avec le « moment-mémoire » (P. Nora) : la mémoire prend de plus en plus de place, liée aux enjeux du présent : débats sur Vichy, la torture en Algérie,…Les medias et les juges passent alors devant les historiens : il faut rendre justice aux victimes, vues uniquement comme telles et pas comme aussi des acteurs.

On assiste ainsi à une hypertrophie de la mémoire et à une crise de l’Histoire sous l’assaut des porteurs de mémoire, ce qui provoque nombre de problèmes (anachronismes,…). Il y a alors trois postures concurrentes : le repentir et le remords (détestable pour l’historien) ; le dolorisme et la victimisation (pour soutenir des revendications) ; la tentation de l’histoire officielle sans droit d’inventaire et contextualisation, pour une unité nationale (par exemple, la récupération de la figure de Guy Môquet). Cela entraine palmarès macabres et hiérarchisations, ainsi que des confusions entre mémoire, passé et luttes sociales actuelles (avec les Indigènes de la République).

L’historien est mal à l’aise dans ce contexte, car il a toujours la volonté de la nuance, et en même temps l’injonction de se prononcer. Est-il responsable de cette situation ? Il n’a pas toujours su médiatiser certains domaines (comme l’Histoire de l’immigration), laissant alors la place aux acteurs mémoriels, ce qui provoque en plus des dégâts collatéraux sur l’école…

Pour un rapport normalisé entre Histoire, mémoire et politique

L’historien n’a pas le monopole pour écrire l’Histoire : le politique et le législatif peuvent aussi s’en charger, mais comme argument pas comme instrumentalisation.

Ainsi, selon François Bédarida, l’historien a des devoirs (auquel tout enseignant, et donc candidat au CAPES doit réfléchir) :

-          mettre à disposition de tous les éléments et les questionnements, nourrir l’esprit critique des citoyens.

-          faire un effort de vigilance quand le politique franchit la ligne rouge, empiète sur la liberté de l’enseignement pour imposer une histoire officielle.

-          assumer la part dialectique du savoir en refusant d’être un juge suprême.

-          montrer la complexité du passé, du statut de victimes qui sont aussi des acteurs (cf Françoise Vergès).

Il y a donc un droit de mémoire, mais pas un devoir de mémoire. En revanche, l’historien lui a un devoir d’Histoire.

 

Pour aller plus loin : cet article est tiré d’un cours en Sorbonne dans le cadre de la préparation au CAPES, mais il n’est évidemment pas exhaustif. Lire donc aussi :

-          P. NORA, Les lieux de mémoire, Gallimard, 1984-1992, 3 tomes.

-          H. ROUSSO, Le syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours, Seuil, 1990.

-          P. RICOEUR, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000.

-          G. LION, « Histoire et mémoire : comment enseigner l’histoire de l’extermination des Juifs », in L’épreuve sur dossier au CAPES d’histoire-géographie, Sela Arslan, 2005, p 198-207.

-          D. COLON, « Histoire et mémoire », in S’entraîner à l’épreuve sur dossier du CAPES d’histoire-géographie, Seli Arslan, 2006, p 12-20.

 

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