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Qu'est-ce qu'être historien ?

fairehistoire3La définition de l’historien et de son métier provoque souvent des débats interminables : qui peut se prétendre historien ? Qu’est-ce que faire de l’histoire ? Quel est le rôle de l’historien dans la société ? L’historien a-t-il le droit à l’émotion ? L’histoire est-elle une science ? Les réponses sont complexes mais essentielles tant l’histoire, souvent manipulée, garde une place importante dans la société, et tant l’historien est sommé de se prononcer, y compris sur des débats contemporains.


 

 

Faire de l’histoire

On reproche souvent aux historiens de longtemps ne pas s’être posés de questions sur leur discipline, de ne pas avoir fait d’épistémologie. Si d’autres l’ont fait pour eux, comme Michel Foucault, il faut attendre les années 1970 pour que des historiens s’y penchent vraiment avec une volonté de faire évoluer leur discipline. C’est le cas avec l’ouvrage collectif Faire de l’histoire, dirigé par Pierre Nora et Jacques Le Goff, paru en 1974. Il est construit en trois volumes : nouvelles problématiques, nouvelles approches, nouveaux champs d’investigation. Les années 70 sont l’époque de l’histoire économique et sociale, sérielle et quantitative, un matérialisme historique de tendance marxiste sous l’influence d’Ernest Labrousse, qui a tendance à rejeter l’histoire politique et événementielle, rattachée au positivisme.

Les historiens intervenant dans Faire de l’histoire veulent dépasser cette pratique de leur discipline. Ainsi, François Furet s’intéresse à l’analyse politico-idéologique des sociétés du passé, par le biais de l’étude de la culture ou de l’éducation. Pierre Chaunu se lance lui à l’assaut du mental, de l’affectif en travaillant par exemple sur la mort. Le rapport aux sources change également et on utilise plus seulement l’écrit et l’iconographie mais aussi d’autres objets, à travers par exemple la démographie ou l’archéologie, qui connaît un grand essor, ou encore le climat avec le travail de Leroy-Ladurie.

L’ouvrage conclut sur le fait que l’histoire est une méthode de connaissance du passé, pas la connaissance elle-même. Elle doit être l’étude des sociétés humaines, une interprétation au présent du passé.

Il existe plusieurs manières de connaître le passé : apporter des éléments factuels, mais également faire parler ces faits, poser des questions au passé (il n’existe pas d’histoire sans questions), interroger les faits pour en tirer un enseignement qui fait sens. C’est dans cet esprit que l’historien compose ses sources : à partir des questions qu’il pose, il va chercher ses sources, et pas l’inverse.

Selon Fustel de Coulanges, « l’histoire est l’étude des sociétés des hommes ». Furet va dans le même sens en insistant sur l’importance de la culture et de l’éducation, avec l’idée d’une approche globale contre une histoire factuelle, parcellaire, celle des « grands hommes ». L’histoire doit être celle des organisations humaines, l’insertion de l’homme dans son époque, « une science des hommes dans leurs temps » (L. Febvre).

L’histoire est donc, enfin, une interprétation au présent. Il n’y a pas de passé brut, il est interprété, l’histoire organise, complète les réponses et se fait le passé dont elle a besoin. Le rapport à la source est toujours central : l’archive ne peut rien sans son interprète qu’est l’historien. Elle n’est pas pour autant une « science nécrophile » (Febvre), elle a vocation à réfléchir sur le passé, dans une dialectique avec lui, depuis le présent, et n’est donc pas totalement hermétique au déterminisme de son époque, elle se fait « à même la vie » (Febvre). Le Goff enfonce le clou : « l’homme ne se souvient pas du passé, il le reconstruit sans cesse ».

Enfin, on ne fait pas de l’histoire seul : l’historiographie, ses erreurs et ses ruptures, tient une place fondamentale. L’historien travaille aussi à partir des études de ses prédécesseurs ou de ses contemporains (l’importance des bibliographies). On peut même affirmer que c’est la rupture historiographique qui fait avancer l’histoire.

Le métier d’historien à la croisée des chemins

Le rôle de l’historien se situe à la frontière entre la recherche scientifique et le social. Pour citer encore Le Goff, l’historien doit « chercher, enseigner et vulgariser ».

L’historien est d’abord un chercheur, un artisan des archives, d’où l’importance de sa méthode. Il va directement à la source, avec des techniques toujours plus modernes, mais il y va avec des questions. Ensuite, il écrit (thèse, article, ouvrage,…) pour mettre en scène ses notes, leur donner un sens, tenter de répondre à ses questions. Les méthodes diffèrent, mais le regard de l’historien demeure primordial car il y a des risques de parti pris idéologique, voire de falsification (comme dans l’affaire Gouguenheim).

L’historien a ensuite un rôle social. Se pose ici le problème de sa neutralité, vue comme une vertu (« un bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays », selon Fénelon). Le Goff insiste lui plutôt sur un historien devant transmettre le rôle civique. Depuis l’affaire Dreyfus, et plus encore aujourd’hui, il a une responsabilité par rapport à la collectivité en tant qu’intellectuel. Toutefois, la neutralité ne signifie pas l’absence de jugement : l’historien doit comprendre un personnage dans son temps, sa psychologie (comme Marc Bloch avec Robespierre). Il y a débat pour savoir si cela est toujours possible : par exemple, des gens comme Elie Wiesel, Hannah Arendt ou Primo Levi estiment qu’il ne faut pas « comprendre » Hitler car l’histoire a une éthique et qu’il serait impossible de comprendre l’abominable. Pourtant, la neutralité n’est pas le relativisme : l’historien n’est pas obligé de s’abstenir de juger et de condamner, mais après avoir mis à jour les fonctionnements (de la Shoah par exemple). Sa responsabilité est de produire un sens, de faire une mise à jour à charge et à décharge au vu de la production d’un jugement : par son savoir, l’historien ne peut s’abstenir de ses devoirs. Le rôle social de l’historien est donc de mettre à disposition de tous les éléments de questionnement, de distinguer les registres en assumant la part dialectique du savoir historien, de montrer la complexité des processus historiques, d’être vigilant contre l’histoire officielle tout en refusant d’être lui-même parole d’oracle.

Bibliographie

-          J. Le Goff, P. Nora (dir), Faire de l’histoire, Folio histoire, 1986 (1ère éd 1974), 3 tomes.

-          M. Bloch, Apologie pour l’histoire (ou Métier d’historien), A. Colin, 2009 (1ère éd 1949).

-          P. Veyne, Comment on écrit l’histoire, Points Histoire, 1996 (1ère éd 1971).

-          C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia, N. Offenstadt (dir), Historiographies. Concepts et débats, Folio histoire, 2010, 2 tomes.

 

Cet article est tiré d’un cours de M. François-Xavier Petit (Université Paris I Sorbonne), dans le cadre de la préparation au Capes.

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