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Le sarkozysme historique, par N. Offenstadt

article_glieresL’entre-deux tours de l’élection présidentielle est le bon moment pour revenir sur le « sarkozysme historique », terme employé entre autres par l’historien Nicolas Offenstadt. Celui-ci, dans L’histoire Bling-Bling (Stock, 2009), a étudié comment Nicolas Sarkozy et ses conseillers ont tenté de faire renaître le roman national, volonté clairement affichée durant le « débat » sur l’identité nationale, et relayée par des projets comme la Maison de l’histoire de France. Le 16 mars dernier, Nicolas Offenstadt donnait une conférence sur le sujet,  intitulée « L’histoire au service du néo-nationalisme ». Histoire pour tous y était.

 

La place de l’identité nationale dans la politique de N. Sarkozy

Se plaçant en tant qu’historien, N. Offenstadt pose tout d’abord la question de la place de l’identité nationale dans la politique sarkozyste : est-elle secondaire, activée ponctuellement, par exemple pour concurrencer le Front National, ou « est-elle au cœur du dispositif de la droite contemporaine » ?

La réponse de Nicolas Offenstadt est simple : oui, l’identité nationale est au centre de l’idéologie de la droite, « lui redonnant une matrice […], une posture offensive sur le plan idéologique », et permettant « le retournement de la légitimité » par rapport aux valeurs et à la gauche. Pour l’historien, il s’agit clairement d’un « réarmement idéologique de la droite ». Si le phénomène n’est pas nouveau, la mobilisation de l’identité nationale par N. Sarkozy est bien plus régulière et profonde. L’idée a d’abord été testée durant la campagne électorale de 2006-2007, avec une omniprésence dans les discours de l’histoire nationale, comme jamais auparavant. Des discours écrits par Henri Guaino et Patrick Buisson, ce dernier étant aussi directeur de la chaine Histoire, que N. Offenstadt voit comme un « instrument idéologique du sarkozysme national ». Ces conseillers utilisent l’histoire pour faire de l’identité nationale « une arme offensive ». Ce choix idéologique, selon N. Offenstadt, « a été validé par l’élection », et c’est pour cela qu’on ne peut pas dire que la place de l’identité nationale est secondaire dans le sarkozysme ; la création d’un Ministère de l’Identité Nationale, promesse de campagne, en est l’une des preuves. Ce « socle idéologique » est en revanche plus ou moins sollicité selon le contexte malgré certains signaux envoyés, en apparence contradictoires, vers le multiculturalisme par exemple. Cette orientation idéologique est soutenue par les conseillers du Président, mais également par des essayistes comme Eric Zemmour ou Alain Minc, tous deux auteurs d’une « Histoire de France ». Nicolas Offenstadt y voit « un mouvement global de récupération de l’histoire de France par des essayistes proches du pouvoir […]. Tout fait sens et est mis en série ».

La mise en scène de l’histoire et du national

 

Cette construction idéologique se base avant tout, d’après l’historien, sur « la vente de nostalgie », une histoire de France qui est celle de l’Etat-nation, « centrée sur l’événementiel, le national et les grands hommes, mais jamais sur l’histoire sociale ». Cette nostalgie fait écho à droite comme à gauche, car « l’idée est de vendre une vision de l’histoire identifiable et utilisable par tous ». Ceci explique la mobilisation tant de la Résistance, que de l’Eglise, de Jeanne d’Arc, ou de Jaurès et Blum.

Rupture-Patrick-Buisson

 

Cette histoire doit ensuite « être héritée en bloc », c’est « un outil d’adhésion » selon l’avis même d’Henri Guaino, et un étranger arrivant en France doit donc adhérer à l’histoire de France dans sa globalité. L’histoire n’est ainsi plus un terrain de discussion, ni même de récit.

Mais cette histoire a des ennemis, selon les théoriciens comme Guaino ou Buisson, les principaux étant l’Autre (la sortie de Guéant sur les civilisations va dans ce sens), et surtout les mémoires, c’est-à-dire tous ceux qui auraient une vision de l’histoire plus souple, mais voudraient intégrer le grand récit national, « n’importe quel groupe qui demande à ce que l’on fasse une place dans le roman national à ses revendications ou à ses souffrances ». Ces groupes menaceraient l’identité nationale par le communautarisme : ils menacent la Grande Histoire. Selon N. Sarkozy, ces mémoires « communautarisent l’histoire et amènent à la repentance ». Ce qui ne l’empêche pas, ponctuellement, de faire une entorse opportuniste à cette idée comme on a pu le constater avec la loi sur la négation du génocide arménien.

L’institutionnalisation du discours sarkozyste sur l’histoire

Durant le « débat » sur l’identité nationale, un questionnaire a été envoyé aux préfets pour aider à l’animation des échanges, normalement ouverts à tous. Pour Nicolas Offenstadt, ce questionnaire résume parfaitement cette mise en scène idéologique. C’est d’abord la conception de l’identité et de l’histoire comme « une somme d’éléments, de cubes, par exemple les événements ou les grands hommes », une histoire très XIXe siècle. L’idée étant d’adhérer sans faire d’histoire critique. Ensuite, c’est clairement une identité vue comme « nous contre les autres » ; N. Offenstadt rappelle ainsi que onze des quinze propositions finales de ce questionnaire ont concerné les étrangers et l’immigration. Enfin, le questionnaire s’interroge sur le fait que les intellectuels n’adhèrent pas au concept d’identité nationale : « pourquoi, selon vous, la question de l’identité nationale génère-t-elle un malaise chez certains intellectuels, sociologues ou historiens ? (sic) ». Il y a donc une dimension idéologique, mais aussi pratique, dans cette mobilisation de l’histoire nationale.

Les grandes figures de cette histoire sont évidemment aussi mobilisées et, pour Nicolas Sarkozy, la France elle-même possèderait une âme, et des racines. On a ici une « vision essentialiste » de l’histoire, d’après N. Offenstadt, « une histoire où rien ne se discute ». Les personnages sont alors mis en scène, à l’image de Guy Môquet, « dépouillé de son identité communiste », ramené uniquement à son sacrifice national ; une façon de tordre l’histoire, tout en mettant l’idéologie du sarkozysme historique en pratique, par la lecture dans les lycées de la fameuse lettre du jeune Guy Môquet, toujours dans cette idée « d’histoire-adhésion ». Un échec finalement.

La Maison de l’histoire de France et le sarkozysme historique

« Bâtie comme le grand projet du sarkozysme historique » pour Nicolas Offenstadt, elle est « centrale dans le dispositif idéologique de Sarkozy […], elle est une incarnation pratique du roman national ».

Les premiers rapports sont « des rapports de combat », qui veulent répondre à une crise identitaire : « l’histoire de France est menacée par les mémoires », selon les premiers projets de 2008-2009. Face aux critiques de nombre d’historiens, comme Christophe Charle ou Roger Chartier, les instigateurs du projet arrondissent les angles, semblant tenir compte des remarques. Mais pour N. Offenstadt, le fond idéologique est toujours le même. Il cite pour cela le dernier rapport : « la France a connu des définitions d’elle-même différentes », ce qui veut dire que, même si on admet qu’il y a eu plusieurs France, on en revient quand même à l’essentialiser : « la France a toujours été là, et de toute façon elle devait arriver à ce qu’elle est aujourd’hui », décrypte l’historien. Le rapport affirme même plus loin qu’il « faut faire France ensemble », ce qui est bien pour Nicolas Offenstadt un essentialisme, « une négation de l’histoire, qui est une discipline critique ».

offenstadt

Ce projet est présidentiel, mais même s’il survit à Sarkozy, il demeure un problème pour N. Offenstadt. D’abord parce qu’il impose le concept d’Etat-nation comme un point de départ, ensuite parce qu’il se place comme une réponse à une crise identitaire, étant ainsi un « musée non seulement essentialiste, mais idéologique ». Il était d’ailleurs à sa naissance sous la tutelle du Ministère de l’Identité Nationale. Enfin, son regard ethnocentré est totalement dépassé dans le contexte actuel, notamment historiographique, avec le développement de l’histoire connectée ou de l’histoire globale. Il ne faut pas pour autant abandonner l’histoire de l’Etat-nation, « seulement ne pas en faire le pré-requis de tout regard sur le monde ».

La place de l’histoire est donc centrale dans l’idéologie sarkozyste, particulièrement pour développer le concept d’identité nationale. De plus, ont été mis en place des dispositifs pratiques pour infuser cette idéologie dans la société française, « en investissant l’espace public » (par l’école, les musées, l’édition,…). Si ce discours idéologique n’a rien d’exceptionnel en tant que tel, qu’il a déjà été utilisé par le passé, il arrive dans un contexte précis, la mondialisation. Sa « volonté pratique d’adhésion » est également l’une de ses spécificités : « il y a ceux qui en sont, par nature, et ceux qui n’en sont pas ».

On peut noter cependant que les programmes scolaires restent, pour l’instant, imperméables au sarkozysme historique, au grand dam de certains « historiens » du sarkozysme national, comme Dimitri Casali (invité régulier de la chaine Histoire). Pour Nicolas Offenstadt, l’école est encore « un pôle de résistance », vue comme « une cible par les néo-bâtisseurs du roman national ». Des idéologues parmi lesquels il cite Casali, mais aussi Zemmour, jamais confronté aux historiens par les medias.

 

En allant plus loin que Nicolas Offenstadt, on ajoutera que l’on peut se demander si l’histoire « à la Lorànt Deutsch », dans Métronome (versions livre et documentaire), si on ne peut certes pas la qualifier de « sarkozyste », ne s’inscrit pas non plus dans cette volonté de rebâtir le roman national, une France essentialisée autour des rois et de l’Eglise. Une histoire qui connaît un succès auprès du grand public au moins aussi important que celui du sarkozysme historique, mais qui n'est guère critiquée…

 

A lire

- N. Offenstadt, L’histoire bling-bling. Le retour du roman national, Stock, 2009.

- L. De Cock, F. Madeline, N. Offenstadt, S. Wahnich (dir), Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008.

Voir également le site du CVUH.

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