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Le nouveau contexte politique français au regard de l’Histoire

Mardi 29 mai 2012, l’Association Culturelle Juive de Nancy accueillait dans ses locaux, le professeur Jean-François Sirinelli pour une communication. Le thème : le nouveau contexte politique français au regard de l’Histoire, analyse des résultats de l’élection présidentielle à la lueur des résultats du 22 avril et du 6 mai, en replaçant ceux-ci en perspective historique.

 

Jean-François Sirinelli est professeur d’université à l’Institut d’Etudes Politique de Paris et directeur du Centre d’Histoire de Science Po. On lui doit notamment de nombreux ouvrage ayant pour thèmes l’histoire politique et culturelle, l’histoire des intellectuels et des « Sixities ». Didier Francfort, professeur d’histoire Contemporaine à l’Université de Lorraine, assurait la présentation de la conférence.

Rôle de l’historien et enjeux politiques

Jean-François Sirinelli introduit son propos en rappelant le rôle de l’historien au regard des résultats électoraux. S’il n’est pas question de réserve, l’historien se doit de respecter une certaine retenue et son rôle se cantonne à l’observation et l’analyse. Contrairement à l’observation journalistique qui peut se faire dans l’immédiat (il rappelle d’ailleurs le danger des analyses « à chaud » comme le 6 mai dernier où Marine Lepen etait annoncée comme dépassant le score symbolique des 20% alors que le résultat définitif approche les 18%, ou encore Lionel Jospin en 1995 ne devant théoriquement pas atteindre le second tour), l’historien a vocation à placer la question électorale dans la durée, à apposer une grille de lecture en fonction de ce qui est le maître mot de cette introduction : les enjeux de la lutte électorale.

Le professeur Sirinelli propose ensuite, de définir ces enjeux au fil des siècles. Le XIXème siècle hérite d’une question fondamentale issue de 1789 : quel régime donner à la France pour faire suite à la chute de la monarchie ? Quatre idées se dégagent :

- 1789 n’est qu’un accident, il faut retourner à l’ancien régime. Cette ligne est portée par les Légitimistes

- Certains monarchistes ont pris acte de 1789, la couronne doit changer, s’adapter et accepter un régime plus libéral. Ce sont les Orléanistes

- L’Empire est un modèle plausible mêlant autorité, paternalisme et avancées sociales. Il s’agit du courant Bonapartiste

- Enfin, les Républicains héritiers de 1789 : la République issue de la Révolution française est un idéal, une ligne d’horizon qui se dérobe sans cesse.

sirinelliDès la fin du XIXème siècle, un nouvel enjeu s’impose, porté par la montée en puissance du prolétariat et du socialisme. La République est admise, les groupes d’opposition traditionnels (monarchistes légitimistes) se marginalisent et la question repose sur le rôle même de l’Etat. Quel est son champ d’intervention, son poids sur la question sociale, sa position quant à la notion de propriété. Cet enjeu va alimenter les luttes électorales tout au long du XXème siècle. La droite se partage, après-guerre, en deux courants principaux : les républicains libéraux issus de l’orléanisme (radicaux de droite ou UDF) et les Gaullistes reposant sur l’idée d’un exécutif puissant et un volet social certain. A gauche de l’échiquier politique on se débat avec le principe d’économie de marché. La gauche française y adhère progressivement (non sans heurts), à l’épreuve de l’exercice du pouvoir, au cours des années Mitterrand. La gauche française réalise alors, sans jamais l’officialiser, son Bad Godesberg (du nom de congrès du SPD, consacrant l’adhésion de la gauche allemande à l’économie de marché en 1959).

La fin du XXème siècle ouvre une nouvelle séquence reposant sur l’affaiblissement des enjeux purement nationaux. Désormais, la politique intérieure française doit s’accommoder d’enjeux largement globalisés. A cela s’ajoute une crise multiforme qui prend directement la suite d’une période de grande prospérité (5% de croissance annuelle en moyenne) : les trente glorieuses. Cette crise prend plusieurs aspects :

- L’émergence d’un chômage de masse endémique suite à une période de plein emploi

- L’irruption d’éléments qui appartenaient alors à la sphère privée comme la vie, la mort, la sexualité, la bioéthique (IVG, PACS, euthanasie…)

- Une mutation anthropologique de la société qui bascule vers 1965, l’individualisme, la libération de la condition féminine…

- Une globalisation socioculturelle.

Le contexte établi, Jean-françois Sirinelli recentre son analyse sur les évènements de 2007 à 2012 et notamment les causes de l’échec de Nicolas Sarkozy à la dernière élection.

2007-2012, les causes de l’échec

Sarkozy

Le professeur Sirinelli commence par un constat : depuis 2007, le personnel politique a changé. On est passé à une autre génération chassant du pouvoir celle de 1974. Nicolas Sarkozy appartient à une nouvelle génération que Jean-François Sirinelli qualifie « d’enfant de la Télé », l’image et le son ont remplacé les écrits et les imprimés. Ségolène Royal et François Hollande appartiennent aussi à cette génération, celle des Juppé et des Fabius a été tout simplement sautée. Ensuite il se consacre à l’analyse de l’échec avec des questions fondamentales : l’échec de Sarkozy est celui de la droite ? L’UMP peut elle survivre à l’onde de choc qui emporte l’homme de la synthèse ?

 

Les causes relèvent d’une accumulation de plusieurs facteurs :

- La crise récente des sociétés industrielles a balayé la quasi-totalité des pouvoirs en place. Cette même crise entraine une déchirure du tissu social (croissance faible, chômage…), il est alors très difficile de défendre un bilan.

- Le Président sortant a été victime d’une notion inédite dans l’histoire de la Vème république : l’antisarkozysme. Seul Valery Giscard d’Estaing a subit une légère phase de rejet et encore, ce dernier n’a véritablement été notoire que dans les dernières semaines de la campagne électorale de 1981. Nicolas Sarkozy a été largement rejeté par une part de la population, et ce de manière structurelle, dès 2008. Jean-françois Sirinelli avance qu’il serait utile de s’interroger sur la part d’irrationnel de ce rejet.

- Un facteur important réside dans la personnalité même de Nicolas Sarkozy. Une personnalité extrêmement clivante. Les français ont de la sympathie pour lui, l’admirent, le rejettent ou le détestent. Quoi qu’il en soit il ne laisse personne indifférent !

- François Hollande a mené une campagne habile. Il a rapidement pris conscience de la situation, n’a pas pris de grands risques et a vogué sur l’antisarkozysme.

La campagne du Président sortant a souffert de ces facteurs. Celle de 2007, qu’elle soit considérée comme bonne ou mauvaise, est un modèle de marketing politique. Celle de 2012 est totalement différente. Nicolas Sarkozy a fait preuve de ce que le professeur Sirinelli qualifie de « Personnalité Caméléon ». En effet, le Président a joué la carte d’un certain pragmatisme, n’ayant cesse de faire le grand écart entre la droite libérale et nationale, pour finalement ne satisfaire pleinement aucune des deux. Il ajoute aussi que par rapport au reste de l’Europe, les résultats sont serrés. Les travaillistes anglais perdent avec déficit de 6 points, les espagnoles 15 points ; en France il n’est que de 4.5 points avec un léger avantage numérique pour la droite. Ce n’est donc pas une France de gauche qui a élu un Président de gauche.

L’état de la droite française

Fillon-CopLa création de l’UMP en 2002 n’est pas qu’un fait de circonstance. Jacques Chirac réussit un exploit certain en réalisant l’union de la droite modérée, et surtout de ses deux courant traditionnels : les gaullistes et les libéraux (dans les faits UDF et RPR). La défaite de 1981 est le symbole même de la désunion de cette droite. L’UMP est un mouvement neuf mais fragile, avec comme liant principal d’être portée par une génération qui a fait ses armes contre le pouvoir socialiste et non pas dans la lutte libéraux/gaullistes. Jean François Sirinelli insiste là sur l’idée de génération, l’UMP était créée à la base pour porter Alain Juppé et non Nicolas Sarkozy. Ce dernier, en prenant la tête de l’UMP a réussi à gérer la diversité des courants et étouffer les éventuelles oppositions. La victoire de 2007 a cimenté cette droite, la défaite de 2012 a donc l’effet d’un tremblement de terre, le défi de l’UMP est d’y survire.

2012 affaiblit grandement l’UMP en la privant d’un « juge de paix » en la personne d’un Nicolas Sarkozy battu. En conséquence, les différents courants se déchirent à nouveau, les ambitions nationales et locales sont alors décuplées.

Marine_Le_Pen

A droite de la droite, le score de Marine Lepen est historique ! Si le pourcentage de votants est inférieur aux résultats de Jean-Marie Lepen en 2002, en nombre d’électeurs c’est du jamais vu pour un mouvement d’extrême droite. L’extrême droite française profite, de ce que le professeur Sirinelli appel « métabolisme de l’intermittence », des flambées très fortes mais ponctuelles (l’affaire Dreyfus, les ligues des années trente, le poujadisme…). Le Front National échappe à cette fatalité, en s’étant ancré profondément dans le paysage politique français. Ainsi depuis 1983 le FN réalise des scores autour de 15%. Après 2007, il aurait pu disparaitre. Nicolas Sarkozy avait pleinement réussi sa stratégie du captage des voix du FN ; le chef historique vieillissant n’arrivait pas à gérer la crise interne (crise de leadership et financière). En prenant la tête du parti en 2011, Marine Lepen à réussi la transition interne. Cependant, Jean François Sirinelli qualifie sa campagne de « médiocre », elle ne décolle d’ailleurs qu’après février 2012 alors que la candidate est retournée aux fondamentaux du FN c'est-à-dire : l’immigration, l’islamophobie et l’insécurité. Le score historique du FN peut s’expliquer par la situation du pays (chômage, désindustrialisation), le jeu sur le sentiment d’insécurité et la crainte globale du lendemain.

Conclusion : et demain ?

Jean-François Sirinelli conclut en rappelant que l’histoire nationale ne peut être étudiée sans prendre en compte l’histoire internationale.

Il avance que le point d’affrontement de la droite se déplace vers les extrêmes. Certes le FN a toujours réalisé un score moindre aux élections législatives, mais selon les premières projections, le FN serait capable de se maintenir sur 353 circonscriptions (dans les faits, le maintien du FN ne concernera que 62 circonscriptions) et de devenir une véritable force de nuisance. A l’UMP les ambitions nationales des différents leaders sont décuplées mais vont devoir faire face aux obstacles générés au niveau local par le Front National. L’affrontement traditionnel RPR/UDF n’est plus, désormais cela va se jouer entre l’UMP et le FN. Alliance ? Affrontement ? Malgré les appels des leaders nationaux au rejet du FN, on ne peut pour le moment que spéculer sur les positions d’une Droite Populaire favorable aux alliances avec le FN.

Enfin, la gauche est elle aussi face à un grand défi. Elle a remporté l’élection d’une courte tête. Contrairement à 1981, elle n’est pas portée par une ferveur populaire qui aurait cimenté l’électorat. Les marges économiques sont extrêmement faibles, voir inexistantes. L’arbitrage n’a pas véritablement été fait au sein même du Parti Socialiste. La gauche est donc à la croisée des chemins. Jean-François Sirinelli termine en annonçant que le mandat de François Hollande sera, sans doute, le quinquennat le plus difficile qu’aura à affronter un Président de la Vème République.

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