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Retour sur Mélancolie Française (E. Zemmour)

Éric Zemmour est l’une des personnalités les plus médiatiques de ces dernières années. Entre rejets, polémiques et procès, ses interventions ont scandé l’actualité médiatique. Pourtant, outre cette activité médiatique, Éric Zemmour est aussi un écrivain qui a publié l’un des livres d’histoire le plus vendu de ces dernières années Mélancolie Française.

 

 

Assurément, le livre narre son histoire de France dans le sens où on en apprend peut-être plus sur l’auteur que sur l’histoire de France. Mais Éric Zemmour le reconnaissait déjà en 2008 lorsque face à Alain Minc, il lui asséna cette remarque.

"Si vous n'êtes romain, soyez digne de l'être ;

Et si vous m'égalez, faites-le mieux paraître."

(Corneille, Horace, Acte II, Scène III)

Un style et une verve

Tout d’abord, il est utile de signaler que ce livre est très bien écrit. Il est plaisant à lire et on reconnait le style Zemmour. De nombreuses analyses ne sont pas nouvelles et ont été égrenées au fil des émissions de télévision ou de radio. Éric Zemmour n’est pas un historien professionnel et n’entend pas utiliser les codes hérités des méthodiques et de leurs successeurs. La phrase « les Gallo-romains découvrirent un jour que les empires sont mortels » p. 15 illustre à merveille l’ouvrage. Tout d’abord, on passera sur le problème spécifique de l’appellation « gallo-romain » qui est une création franco-française qui pose de nombreux problèmes (on ne parle jamais d’ibéro-romain ou de punico-romain). Comme Michelet et d’autres, il prête des intentions et des pensées à des groupes très hétéroclites qui avaient des conceptions et des consciences très différentes. S’il est très difficile de savoir quel pouvait être l’état d’esprit d’un paysan éloigné des grandes villes romaines, on a quelques informations qui montrent que les élites n’ont pas pleuré la chute de l’empire. Sidoine Apollinaire qualifie dans ses lettres le roi wisigoth Théodoric II de « chef martial, supérieur à son valeureux père, honneur des Goths en même temps que pilier et salut du peuple romain ».  Cet extrait montre qu’une partie des élites au moins a préféré l’autorité de ces « chefs barbares » à celle d’un empire distant et impuissant. Zemmour insiste ensuite sur les calamités qui se seraient abattues sur le territoire alors que, là aussi, les historiens montrent qu’elles sont largement amplifiées. De nombreux jugements de valeurs ou envolées lyriques ponctuent également ce livre comme l’a très bien mis en lumière cet article[1].

Les sources

zemmour_melancolieContrairement à Laurent Deutsch, les sources d’Éric Zemmour sont un peu plus apparentes. Bien qu’il n’y ait pas de bibliographie ou de notes de bas de page, le texte est ponctué de références bibliographiques. Ces sources sont très variées : il peut aussi bien utiliser des ouvrages récents d’historiens reconnus français (Emmanuel de Waresquiel, Pierre Milza ou François Crouzet) et même étrangers (Jonathan R. Dull, Edmond Dziembowski , David Todd ou Alessandro Barbero) d’autres plus anciens (Louis Madelin, Albert Sorel). Il cite également des ouvrages très controversés comme Aristote au Mont-Saint-Michel de Sylvain Gouguenheim ou des classiques plus anciens à de nombreuses reprises comme les livres de De Gaulle, Gibbon, Marx, Michelet, Bainville ou encore le géographe Paul Vidal de la Blache. On peut aussi noter que l’auteur n’hésite pas à retranscrire de nombreux passages de ces derniers ou d’hommes de lettres comme Stendhal.

La France c’est Rome

Venons-en à la thèse de l’ouvrage. La France serait l’héritière de Rome et de l’Empire romain. Le renoncement et l’impossibilité d’atteindre cet objectif seraient la cause de la mélancolie française. Premier paradoxe, ce  livre d’histoire consacre l’essentiel de son propos à la période contemporaine : 42 pages sont consacrées à la période antique, médiévale et moderne sur 242. On comprend donc l’ambiguïté de l’ouvrage : il n’est pas question de raconter l’histoire de France comme l’annonce le bandeau sur la couverture mais d’argumenter la thèse de l’auteur. La France est l’héritière de Rome, cela ne fait guère de doute. Pourtant il est nécessaire de contextualiser et d’interroger cette affirmation dans le cadre de la thèse de l’ouvrage. Rome est lié à l’empire dans ce livre et ici se situe la première ambiguïté : de quel empire parlons-nous ? Lorsque Philippe le Bel adopte et revendique l’adage « Rex francorum imperator est in suo regno », il ne parle pas d’un empereur au sens contemporain du terme mais de la souveraineté et du pouvoir politique. Cet adage est dirigé contre l’Empereur du Saint-Empire romain et non contre le pape comme l’affirme Éric Zemmour (p. 21). Nous esquissons déjà une première définition politique qui n’est pas liée à une extension territoriale. D’autres définitions peuvent être esquissées. Pierre Serna décrit dans un récent ouvrage la  France pré-révolutionnaire comme un empire colonial intérieur français[2]. Sur le problème de la notion d’empire, je renvoie également à une émission de La Fabrique de l’histoire qui explorait les problèmes et l’histoire de ce terme. [3]

Est-ce que la France est l’héritière de Rome ? La réponse ne peut pas être simple. Juridiquement, la France n’est pas l’héritière de l’empire. Après la chute de Rome, le seul empereur et détenteur en droit de l’imperium sur l’Occident est celui d’Orient. Éric Zemmour indique que Clovis avait pour objectif de faire de son royaume « un nouvel Empire romain » p. 21. Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de se demander quelles furent les actions de Clovis au sein de l’empire déclinant ? Il fut d’abord le premier des chefs barbares à se convertir au christianisme nicéen, celui conforme à l’orthodoxie impériale. C’est ce qui lui vaut une place privilégiée en Occident. Cette place est matérialisée par le don des insignes du consulat par l’empereur Anastase en 508. Ainsi son prestige est rehaussé par le service de l’empereur. Ces précisions faites, revenons à l’affirmation d’Éric Zemmour. Créer un nouvel empire romain est difficile au Ve siècle car ce dernier n’a pas juridiquement disparu. Il faut attendre Charlemagne pour que le titre unique d’empereur soit contesté (mais on ne peut pas faire de Charlemagne un « français » voulant recréer l’Empire romain).

Pour autant, l’héritage romain est manifeste et les rois de France ont bien cherché à égaler et à surpasser Rome. Une exposition qui aura lieu à Versailles du 12 novembre 2012 au 17 mars 2013 aura pour thème Versailles et l’antique. Mais le propos de l’exposition, outre exposer les Antiques, est aussi de montrer l’ambition de Louis XIV de faire de Versailles une nouvelle Rome. Cependant, comme le note Éric Zemmour, Moscou est aussi une troisième Rome et la France est loin d’être la seule à avoir cette ambition. Le Grand-Duc de Toscane Cosme de Médicis (1537 – 1569) a eu l’ambition d’être un nouvel Auguste même s’il a aussi revendiqué l’héritage étrusque. Cette revendication n’est donc pas une spécificité française. Cependant, la Révolution française réactive et amplifie l’héritage romain comme jamais jusqu’à réutiliser des noms romains. Les annexions territoriales sont vues par Éric Zemmour comme l’accomplissement de la réunification de l’Europe sous domination française car « la France c’est l’Europe ». C’est également la résurrection de l’empire carolingien qui aurait permis à la France d’être mieux armée dans la mondialisation du XIXe siècle.

La question de l’assimilation

Le livre est très bien construit : le premier chapitre s’intitule Rome et le dernier la chute de Rome.  Ce dernier chapitre est prospectif et anticipe les possibles futurs problèmes de la France. Pour Zemmour, le concept d’assimilation est issu de Rome et justifie son parallèle avec la France. L’assimilation à la française ne fonctionnerait plus à cause d’un renoncement. Il fait alors le parallèle avec l’échec de l’assimilation des Barbares qui ont causé la chute de Rome. La principale source sur cet aspect semble être l’ouvrage de Alessandro Barbero Barbares : Immigrés, réfugiés et déportés dans l'Empire romain cité  pp. 222-223. Si l’historien est reconnu dans son domaine et a produit un ouvrage de qualité, certains défauts ont été dès cette période signalés sur certaines critiques. Gabrielle Frija sur le site laviedesidées.fr avait notamment mis en garde : « Mais l’utilisation permanente d’un vocabulaire très présent dans le débat politique contemporain conduit inévitablement le lecteur à opérer des rapprochements entre les choix politiques antiques et les débats actuels. Or, si A. Barbero n’évoque l’actualité que très occasionnellement au cours de l’ouvrage, il introduit pourtant son sujet par un parallèle entre les pays riches du début du XXIe siècle et l’Empire romain, insistant sur « l’importance déterminante que revêt à notre époque le problème de l’immigration » (p. 9). Que l’immigration massive soit aujourd’hui comme à l’époque romaine un « défi » (p. 9), comportant des risques pour la civilisation, est un présupposé implicite de l’ouvrage »[4]. On comprend aisément pourquoi Éric Zemmour a pu faire un tel parallèle (en tout cas le justifier). Il n’est pas question ici de faire la critique de l’ouvrage d’A. Barbero. L’affirmation que l’assimilation à la française est un héritage de l’assimilation à la romaine est également problématique. L’assimilation romaine n’exigeait pas, par exemple, que tous parlent latin. Au contraire, selon le Digeste, les fidéicommis peuvent être déposés dans n’importe quelle langue : latin ou grec mais aussi en langue punique, gauloise et d’autres (non citées dans le texte)[5]. Par conséquent, au IIIe siècle, les peuples sous domination romaine ne s’étaient pas complètement appropriés la culture romaine. Pour Éric Zemmour, l’histoire peut se répéter et nous vivrions à nouveau la chute de Rome. Il mentionne page 246 la formation « d’une nouvelle langue, un français créolisé, un pidgin ? ». Plus loin, il rapporte les propos d’André Gerin selon lequel « les germes d’une guerre civile » seraient présents (p. 246). Éric Zemmour évoque clairement la menace sécessionniste :» « Les Arabes et les Français se sépareront-ils comme l’huile et le vinaigre » (p. 248). Ainsi, la conclusion est sans appel : « Notre erreur fut sans doute de croire que la paix depuis quarante ans était l’état normal alors qu’elle était une exception. Étonnante constance française.»

 

Au final, on peut saluer l’érudition manifeste de l’auteur et sa plume. Sa France ressemble à celle de De Gaulle ou de Michelet. Pour autant, ce livre ne raconte pas l’histoire de France et ne produit pas un roman national à proprement parler. À aucun moment, il n’entend faire un récit sur l'histoire de la France. Au contraire, il démontre, argumente et mentionne les sources ou les faits qui pourraient étayer sa thèse. Cependant, les différents exemples évoqués montrent qu’il y a des contresens et des confusions qui ternissent la démonstration. Si la France a hérité en partie de Rome, elle n’est pas Rome. Ainsi, le parallèle hasardeux s’effondre si on approfondit l'analyse. Dans le dernier chapitre, Éric Zemmour nous présente des populations en sécession qui refusent la culture française. Lorsqu’on voit le mobilier funéraire de la tombe de Childéric Ier, on peut difficilement voir ce roi comme un barbare hors de la romanité.

 

 

[1] http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20100421.BIB5243/le-betisier-historique-d-039-eric-zemmour.html

[2] Jean-Luc Chappey, Bernard Gainot, Guillaume Mazeau, Frédéric Régent, Pierre Serna, Pour quoi faire la révolution, Agone, 2012 p.38-44.

[3] http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-10-11-histoire-des-empires-34-2010-09-01

[4] http://www.laviedesidees.fr/L-empire-optimiste.html mais encore « En ce sens, la conclusion de cet ouvrage est décevante au regard de l’argumentation fouillée qui la précède ; la volonté de rapprocher les barbares du IVe siècle et les immigrés du XXIe siècle y est sans doute pour beaucoup. »

[5] Digest., lib. XXXII, XI, 1.

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