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Polémique sur la réforme des programmes d'histoire

Tropisme très français, le projet (car cela reste un projet) des programmes d'histoire fait polémique, allant même jusqu'à mettre au second plan l'autre polémique, celle sur la réforme plus générale du collège. Ce n'est pas la première fois, loin s'en faut, que cela se produit, et c'est même systématique depuis la fin des années 70, quand Le Figaro Magazine et Alain Decaux s'inquiétaient « qu'on n'enseigne plus l'histoire aux enfants ». Cela en dit surtout beaucoup sur la France d'aujourd'hui*.

 

L'offensive des partisans du roman national

Les attaques contre ce projet ont été particulièrement virulentes, et disons-le, délirantes, pour beaucoup. Car si, bien entendu, on peut critiquer ces propositions, l'honnêteté serait de le faire à partir du texte du projet lui-même, en réfléchissant sur comment travaille un enseignant en histoire, pas en projetant ses fantasmes, voire en mentant carrément sur le contenu.

Le plus offensif a été sans surprise Jean-Paul Brighelli, dans son style tout en nuances. Pour lui, ces nouveaux programmes sont « une machine à décérébrer », qui feraient volontairement l'impasse sur certains pans entiers de l'histoire, pour en favoriser d'autres, laissant le reste à l'appréciation de l'enseignant. Une liberté pédagogique qu'il condamne, laissant entendre que les enseignants formés dans les ESPE ne seraient pas d'une grande objectivité. Dans le langage Brighellien, il faut comprendre que les successeurs des IUFM sont une fabrique de gauchistes qui ont fait de la dhimmitude leur idéologie première, participant en cela à « l'effacement » de l'identité française, avant le « Grand Remplacement ». Le premier terme est employé par Pascal Bruckner, dans une tribune au ton très proche de celle(s) de Brighelli ; quant au second, le site Boulevard Voltaire l'a fait sien, l'empruntant à Renaud Camus, essayiste d'extrême droite, très lu ces dernières années par des gens comme Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut. Dans la même veine, on peut également citer Bruno Roger-Petit, qui accuse carrément la ministre Najat Vallaud-Belkacem de préférer Dieudonné à Voltaire, ou encore Dimitri Casali, dont la critique des programmes est devenue le fonds de commerce depuis quelques années déjà. L'historien/éditeur (ou l'inverse), Pierre Nora, un peu après la bataille, donne son avis dans une curieuse tribune, où il commence par étaler les mêmes fantasmes et contre-vérités que ses prédécesseurs...puis continue en disant l'inverse, avant de conclure de façon très obscure sur le manque de cohérence de ce projet...

Que reprochent tous ces  "spécialistes" à ce projet ? Cela va bien plus loin que l'accusation d'abandonner le roman national et les « grands hommes », critique récurrente contre les programmes. Le contexte post-Charlie, mais aussi l'origine de la ministre (sans parler de son sexe), permettent aux Brighelli and co de complètement se lâcher. Le danger de ces programmes serait ainsi de préférer l'Islam aux Lumières, de balayer les racines chrétiennes de la France, pour faire « une apologie de la repentance ». Ils sont aidés en cela par certains médias, Le Figaro évidemment, mais également Le Point ou Atlantico.

On a donc passé une étape, déjà entamée dans les critiques contre les programmes de 2008. A cette époque, les mêmes parlaient déjà de repentance, notamment à cause de l'enseignement de la Traite et de l'esclavage, ou déploraient la soi-disant disparition des « grands hommes », voire de l'histoire de France elle-même ! Aujourd'hui, il y a un ennemi clairement désigné : l'Islam.

Islam contre Lumières ?

Si l'on regarde un peu plus en détails ces programmes, que disent-ils finalement ? Les choix sont-ils aussi clairs et radicaux que le laissent penser les critiques ? Concentrons-nous sur ce qui fait polémique.

Tout d'abord, l'Islam. Il ne devient pas obligatoire, il l'était avant...Et il l'est tout autant que la naissance du judaïsme et du christianisme en 6e. Que n'aurait-on dit si seuls deux monothéismes sur trois avaient été considérés comme obligatoires ? L'Islam n'est pas favorisé, il est à sa juste place, dans l'histoire du Moyen Âge, puisque les programmes restent dans les bornes classiques de l'histoire. Et, non, Bruckner, la chronologie ne disparaît pas...L'enseignement de l'histoire de l'Islam se fait-il au détriment du christianisme médiéval ? Déjà, il n'est pas enseigné dans le même thème (les grandes parties des programmes). Pour l'Islam, c'est dans le thème 1, « Méditerranée, un monde d'échanges, VIIe-XIIIe siècles ». L'intitulé du thème 2 est quant à lui explicite : « Société, Eglise et pouvoir politique dans l'Occident chrétien (XIe-XVe siècles) ». C'est cela la base de ce qu'on doit enseigner. Certes, seul « la construction du royaume de France et l'affirmation du pouvoir royal (Xe – et pas XIe d'ailleurs- XVe siècles) » est le thème obligatoire, mais le reste peut être abordé dans l'un des deux thèmes optionnels et, surtout, difficile de parler de pouvoir royal en France, au Moyen Âge, en « oubliant » la place de l'Eglise et de la religion...

roman nationalLes Lumières à présent. En premier lieu, comment peut-on dire qu'on apprend l'Islam au détriment des Lumières, puisque l'un est enseigné en 5e, les autres sont censées l'être en 4e. Le thème 1 emprunte (un peu) à l'histoire globale, en étant très proche de ce qui se fait déjà : « L'Europe et le monde, XVIIe-XIXe siècles ». Ce qui fait bondir les ayatollahs du roman national, c'est que le thème « Sociétés et cultures au temps des Lumières » est optionnel alors que le thème sur les empires coloniaux, la traite et l'esclavage est obligatoire, tout comme celui sur la Révolution et l'Empire...Comment imaginer pourtant qu'un enseignant qui fait sérieusement son travail puisse parler, non seulement de la Révolution, mais aussi de la traite et de l'esclavage, sans donner une part importante aux Lumières ? Ce qui gène Brighelli et ses amis, serait-ce la liberté donnée aux enseignants ? Doutent-ils de leurs compétences ? Et tenter de faire croire que l'Éducation Nationale est un repère de gauchistes pratiquant la repentance en direction de La Mecque est, pour le mieux, grotesque. Un petit tour sur le très actif forum Néoprofs suffit à s'en convaincre ; un site où a longtemps sévi Brighelli...

Quel avenir pour ces programmes ?

Finalement, ils ont été assez peu nombreux à défendre ce projet. On peut citer principalement le collectif Pour un aggiornamento de l'enseignement de l'histoire-géographie, qui a salué d'un satisfecit les orientations de ces programmes, tout en proposant des critiques constructives, ce que l'on attend toujours de la part de leurs adversaires. 

On peut en effet critiquer ces programmes, et heureusement ! Un exemple, le choix du thème 1 en 5e, de présenter la Méditerranée médiévale comme un espace d'échanges, « oubliant » sans doute un peu vite que c'était avant tout un espace de conflits (les croisades ne sont pas mentionnées, à la différence du programme actuel). Mais il serait bien évidemment impossible d'évoquer l'Islam, les routes de commerce et les échanges culturels, ou même les empires carolingien et byzantin, sans parler des conflits...

De même, on peut regretter que la Renaissance et l'humanisme ne soient présentés que comme optionnels, tout comme une vision des Grandes Découvertes influencée par l'histoire connectée (le monde en 1500). Mais il est tout à fait possible (voire indispensable) d'aborder ces questions dans un seul grand thème...

On pourrait continuer longtemps ainsi (passage de la Première Guerre mondiale en 4e, marginalisation de l'histoire des femmes, cohérence globale, etc), mais l'essentiel n'est pas là. Il faut dédramatiser l'impact de l'enseignement de l'histoire, et ne pas lui imposer un rôle qui n'est pas (plus) le sien. Le roman national, c'est terminé. Et ce n'est pas ça qui va mener à la guerre civile ou à l'effacement de l'identité nationale. Bien au contraire...

Il faut en revanche rester vigilants. Parce que le projet n'est pas entériné, et qu'il ne faut pas oublier que Najat Vallaud-Belkacem elle-même a évoqué la nécessité d'un « récit national ». Et puis, on ne peut nier malheureusement l'impact médiatique des différentes attaques contre ce projet. Peu importe que ce soit à l'aide de fantasmes et de contre-vérités, elles portent probablement, surtout vu le contexte actuel et la fragilité de la position de la ministre, attaquée aussi du côté de la réforme globale du collège. Ce projet pourrait bien être mort-né...

Pour lire les programmes, ici

* seuls les programmes d'histoire au collège sont traités ici.

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