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Louis XVI, l'inconnu de Versailles : anatomie d'un Secret d'histoire

Il faut encore sauver le soldat Louis XVI... ou pas. « Réhabilitons-le ! ». Pour la énième fois la télévision reprenait cette antienne dans un « Secrets d'histoire » dédié à Louis XVI le 19 mai dernier. Mais qu'entend-on au juste chez Stéphane Bern quand on veut réhabiliter Louis XVI ? C'est là toute la question. Faisons une petite plongée rétrospective dans les 1h50 de ce programme.

 

Un vilain petit canard tout juste bachelier (sic)

Tout commence par l'histoire du vilain petit canard. « C'est d'abord l'histoire d'un petit prince qui n'est pas destiné à régner sur la France » nous dit-on en voix off. « Toute sa vie, Louis XVI va être hanté par l'idée qu'il occupe une place qui n'est pas la sienne » appuie Hélène Delalex, attachée de conservation à Versailles qui n'a jamais rien écrit sur Louis XVI.

evelyne lever shIl est vrai qu'Evelyne Lever, auteure d'une biographie de Louis XVI en 1985 - qu'elle redécoupe régulièrement depuis lors - vient à sa rescousse. « Il a déconcerté ceux qu'il rencontrait parce que c'était un homme qui était mal dans sa peau depuis son enfance. [...] Imaginez aujourd'hui quelqu'un qui aurait son bac et puis on lui dirait : Eh bien mettez-vous à la place de François Hollande. C'est exactement ça, Louis XVI ». A la différence près que quand vous avez votre bac aujourd'hui, on ne vous a pas vraiment éduqué pour devenir monarque absolu, mais c'est juste un tout petit point de détail, évidemment. Elle aussi veut nous expliquer que ça lui ait tombé dessus comme ça, à Louis XVI, qu'il ne s'y attendait pas du tout, qu'il n'avait pas été préparé à devenir roi.

partie de chasseBen ça alors, c'est vrai que c'est quand même incroyable ! S'il y a bien une chose à laquelle on ne s'attend pas quand on naît dans une famille royale à une période où le taux de mortalité est relativement élevé et qu'on est petit-fils de roi, c'est bien à devenir roi soi-même ! Bref, il avait quand même juste un tout petit peu plus de chances de devenir roi que d'être le grand gagnant du loto, juste un tout petit peu. Ce que l'on ne vous dit pas non plus, c'est qu'à son époque, ce n'était plus vraiment à la mode de se vanter d'être avide de pouvoir. Montesquieu était passé par là. Dans son histoire des Troglodytes des Lettres Persanes, il nous mettait en garde : le seul qui mérite de recevoir le pouvoir, c'est celui qui n'en veut pas, celui que le pouvoir rend triste et qui s'en dit indigne. Louis XVI, eh oui, était lecteur de Montesquieu, tout comme son père qui a supervisé son éducation.

Ce n'est pas faute, pourtant, de nous dire que Louis XVI était un homme cultivé et intelligent, avec force images de ses bibliothèques à l'appui. Jean-Christian Petitfils approuve : « Il est intelligent, c'est pas le gros benêt qui lime ses serrures dans son atelier comme on l'a représenté très souvent. » La très inspirée Hélène Delalex surenchérit : « Et puis aussi il s'intéresse aux sciences de son temps : la géographie, la marine... et ça, c'est très caractéristique de Louis XVI. » Bref, le tout finit par déboucher sur cette très belle tautologie : Louis XVI est un homme des Lumières qui aime les sciences. Ce qui aurait été original, pour le coup, c'est plutôt un prince qui ne s'y serait pas du tout intéressé et qui n'aurait même pas fait semblant.

DebucourtOn poursuit : « Louis a reçu une éducation humaniste et religieuse. » Bon, on ne nous parle pas des Lumières mais maintenant la voix off nous fait le coup de l'humanisme de la Renaissance... C'est à n'y plus rien comprendre. Mais l'essentiel n'est pas là, la voix en vient à : « Il se montre un roi bienveillant, charitable et soucieux du sort de son peuple. » Et Petitfils de continuer : « Louis XVI est fait pour aller vers son peuple. Il aime le peuple : J'aime mon peuple. Ils vont visiter les pauvres dans les chaumières. On n'avait jamais vu ça depuis des années. Louis XIV l'avait pas fait, Louis XV non plus. » Ce qu'on ne vous dit pas c'est que le motif du roi qui va se promener anonymement chez ses sujets était alors très à la mode. On le trouvait notamment dans la pièce à succès La Partie de chasse de Henri IV et Louis XVI avait bien compris que sa popularité reposait en grande partie sur son imitation d'Henri IV. On ne vous dit pas non plus qu'il s'arrangeait que ces visites, prétendument discrètes, il s'arrangeait pour les faire largement connaître au public et que le Salon de peinture de 1785 (la plus grosse exposition d'art du temps, très attendue par le public) présentait un tableau de Debucourt qui le montrait en train de faire l'aumône dans une humble chaumière.

Style Louis XVI et brèves de comptoir

Mais bon, voilà déjà une vingtaine de minutes de passées et Louis XVI, il est bien gentil, il est intelligent et il est bien brave mais on n'a plus grand chose d'autres à raconter sur lui alors il va falloir meubler un peu. Tiens, faisons un petit détour par l'opéra royal de Versailles construit par Louis XV, parlons des montgolfières aussi (oui parce que je ne sais pas si je vous l'ai déjà dit mais Louis XVI est un homme des Lumières qui aime les sciences), rendons visite à la pendule astronomique de Louis XV également (oui parce que Louis XV aussi c'était un homme des Lumières qui aimait les sciences). Oh, et puis un petit bonjour au décorateur Jacques Garcia pour parler du style Louis XVI. Le style dit « Louis XVI » avait déjà largement commencé sous Louis XV mais au point où on en est..., c'est juste pour meubler. C'est donc inutile d'évoquer ce qui était bien plus en lien avec le sujet : la commande de porcelaine et de mobilier « étrusques » pour la laiterie de Rambouillet. Là, pour le coup, ça aurait été en plein dans le thème. Mais passons, passons et venons-en au principal : Marie-Antoinette. Certes, on vous a bien dit au début de l'émission que Louis XVI était trop souvent occulté par elle mais on peut pas faire autrement, c'est comme ça : Marie-Antoinette et Fersen, c'est incontournable. Delalex nous fait rêver : « Fersen est d'une élégance folle, tout ce que Louis XVI n'est pas. »

michel de deckerNous retrouvons dès lors l'inénarrable Michel de Decker, fidèle pilier de bar de l'émission qu'il pimente de ses bons mots en provenance directe du café de commerce. Louis XVI était « un gros baffreur », « il était gentil mais cocu ». Nous retiendrons surtout sa très profonde analyse politique assénée péremptoirement : « Il hérite d'un royaume pas facile à gérer ». Mais ce soir-là, Michel avait l'âme particulièrement romantique, il nous a fait un petit festival de Cannes à lui tout seul : On apporte des lettres de Fersen à Louis XVI, nous raconte Michel et là, il regarde ces lettres avec des larmes dans les yeux et Marie-Antoinette va le voir et lui dit : Ecoutez, il suffit d'un mot et je ne le reverrai plus jamais ». D'où tire-t-il son information ? Michel a-t-il des sources inédites ? Etait-il présent sur les lieux mêmes ? En fait, Michel de Decker nous cite juste intégralement Michèle Morgan dans une séquence du film Marie-Antoinette de Jean Delanoy de 1955, qui lui-même emprunte ici la scène à la Princesse de Clèves. Histoire et cinéma, chez Stéphane Bern, c'est visiblement la même chose. Patricia Bouchenot-Déchin, la copine du café du commerce de Michel y va également de sa larmichette : « Les qu'en-dira-t-on vont beaucoup blesser Louis XVI au point qu'il en pleurera. »

Au terme d'une heure d'émission se dégage déjà le tableau d'un vilain petit canard cocu qui est devenu roi par hasard, certes intelligent mais qui avait un petit problème médical de frein trop court, qui était maladivement timide, qui n'était pas très élégant, qui ne savait ni paraître, ni chanter, ni danser et qui surtout ne parvient pas remplir à lui tout seul une émission de deux heures. Mais selon la voix off c'est l'historiographie qui avait malmené Louis XVI. Enfin, l'historographie est ici confondue avec les caricatures contemporaines de Varennes, avec ces « excès de l'imagerie révolutionnaire [qui] ont longtemps contribué à masquer la véritable personnalité de ce monarque que l'on connaît mal finalement. »

Monsieur Mou et la réforme

Ca ne s'arrange pas vraiment par la suite, Louis XVI se trouve définitivement cantonné à l'image du « loser » qui n'a pas de chance : « Louis XVI affiche pourtant une certaine volonté à réformer le royaume, mais face à l'opposition d'une partie des privilégiés, il accumule les échecs » poursuit la voix off. Petitfils approuve : « Le roi donne assez vite une impression de flottement, il a du mal à habiter la fonction. »

Nous arrivons ensuite à un morceau particulièrement intéressant mais assez attendu lorsqu'il est question de Louis XVI : le conseil politique pour le temps présent. La voix off donne le ton : « Pour Turgot, le mot d'ordre, c'est réduire les dépenses. [...] Le ministre prend des mesures qui tendent à libérer l'économie ficelée par les corporations. Mais une vaste opposition s'élève. »

Ah là, là, des gens qui s'opposent à la libéralisation de l'économie qui doit sauver le royaume, ça nous dit quelque chose, ça. Essayons d'y voir encore un peu plus clair grâce au montage qui fait apparaître Jean Tulard : « On voit apparaître les première grèves de notre histoire sous, précisément, Louis XVI [...] Les réformes ne peuvent pas aboutir parce qu'il est extrêmement difficile de réformer l'Etat sans mettre en cause un certain nombre d'intérêts et la coalition des intérêts provoque donc la chute de Turgot ».

D'une part, Tulard se trompe, les première grèves n'apparaissent pas sous Louis XVI, il y en a au moins déjà sous Louis XV à Lyon en 1744, mais surtout on voit bien que l'on ne traite plus là de l'époque de Louis XVI. Les grévistes qui s'opposent à la libéralisation de l'économie, ça n'est plus le XVIIIe siècle.

Si Petitfils redonne un peu de couleur locale à l'affaire : « Louis XVI va se heurter au mur des privilégiés, à la haute noblesse, au clergé qui refuse de payer des impôts supplémentaires. », Patricia Bouchenot-Déchin rend les choses très claires s'il en était encore besoin : « Quand l'opposition devient trop grande, il recule, c'est quelque chose qu'on comprend très bien de nos jours. On connaît ça depuis des dizaines d'années ». Cqfd.

Pour renforcer le propos, la voix off verse ensuite dans l'invention pure et simple : « La nécessaire réforme fiscale s'avère impossible et le roi apparaît alors comme un homme faible.Il est surnommé Monsieur Mou, mais c'est la reine qui devient l'objet des attaques les plus virulentes. »

Hollande-Louis-XVI
« Monsieur Mou », tiens donc, on connaîssait bien « Monsieur Veto », c'est certain, mais d'où sort ce Monsieur Mou ? On a beau chercher, on ne trouve aucune application de cette terminologie à Louis XVI, en revanche une petite recherche sur Internet permettra de se rendre compte qu'elle est souvent utilisée par une certaine presse à l'encontre de François Hollande. Cqfd bis

Toujours dans l'invention, la voix off nous gâte en nous précisant que « Louis XVI invente l'expression justice sociale. » Là encore, nulle source à l'horizon. Il n'y a que sur les forums royalistes du net que l'on trouve l'emploi de cette expression. Elle apparaît en ouverture des éléments de langage à destination des militants qui synthétisent des mesures prises par Louis XVI tirées du Louis XVI à la parole des Girault de Coursac.

De peur de lasser le lecteur et nous-même, nous passerons rapidement sur les assertions qui confondent inoculation et vaccination (la vaccine était une maladie bovine et ce n'est qu'à partir de 1796, soit après la mort de Louis XVI, que l'on peut parler de la vaccination inventée par l'Anglais Jenner), sur la glorification coloniale de la Guerre d'Indépendance américaine, « cette opération de prestige pour la France » selon Bouchenot-Déchin après que les Anglais nous avaient « laissés en short » selon De Decker. Nous passerons encore sur la fable selon laquelle Louis XVI aurait demandé des nouvelles de La Pérouse au pied de l'échafaud, sur l'autre fable de la condamnation du roi à une voix de majorité, celle de son cousin, démentie maintes et maintes fois. Nous passerons encore sur la vision caricaturale de la Révolution et sur la représentation de la Convention pendant le procès du roi : « On est dans une arène, on est dans un cirque ».

On passera sur tout cela parce qu'il y a tellement à reprendre que ça demanderait un livre entier.

Une alternative au scenario du coupable idéal

En conclusion, on pourra simplement constater ironiquement que la réhabilitation promise renvoie le portrait d'un loser cocu, laid et malchanceux mais qui était cultivé et qui aimait son peuple. Cette « réhabilitation » n'hésite pas non plus à faire appel au cinéma et à des affirmations tirées d'Internet qui sont fausses, tirées de forums militants ou vraies mais appliquées à François Hollande et non à Louis XVI. Rien de bien nouveau sous le soleil, c'est là une vulgate royaliste bien ancrée, il faut accuser Louis XVI pour mieux sauver la monarchie. C'est la maladresse, la malchance d'un seul qui doit être mise en cause, pas le régime.

On peut se demander aussi s'il aurait été possible, en fin de compte, de faire une bonne émission de deux heures sur Louis XVI. La réponse est incontestablement oui.

BernOn aurait pu parler de son éducation de prince des Lumières, des conceptions politiques qui en découlaient. On aurait pu parler des relations diplomatiques avec l'Autriche qui expliquent une bonne partie du règne. On aurait pu parler de la manière dont le XVIIIe siècle considérait les femmes et ce que cela impliquait pour Louis XVI dans ses rapports avec Marie-Antoinette. Au lieu de se contenter de dire qu'il avait aboli la torture, on aurait pu expliquer que la France suivait là très tardivement les idées déjà bien répandues ailleurs de Beccaria.

On aurait pu parler de la manière dont Louis XVI s'est occupé de son image et des modèles qu'il avait choisis. On aurait pu expliquer pourquoi il ne se définissait pas par rapport à Louis XIV, pourquoi il s'opposait à Louis XV et pourquoi il s'inspirait d'Henri IV. On aurait pu évoquer les visites incognito dans les chaumières en mentionnant le culte de la bienfaisance de son époque, comment la bienfaisance royale saturait l'espace dans les journaux, dans les estampes, dans les almanachs et comment les caricatures révolutionnaires sont aussi une réponse à cette saturation de la bienfaisance royale. On aurait pu parler de la vrai spécificité des arts décoratifs sous son règne et du rôle que le roi y a vraiment joué. Et ce n'est qu'un début.

Bref, il y avait bien assez à dire si on s'était la peine, alors pourquoi cela n'a pas été fait ? Il faut sans doute blâmer la manière dont est conçue l'émission. Il n'y a aucun historien qui travaille pour « Secrets d'histoire ». L'émission est écrite d'avance par un journaliste, le rédacteur en chef, qui se charge ensuite de contacter des historiens qui voudront bien réciter cette partition écrite d'avance. C'est pourquoi on trouve très peu d'historiens de métier pour s'exprimer dans l'émission. Les chercheurs veulent faire partager la nouveauté de leurs recherches et pas, comme c'était le cas ici, ânonner un texte qui aurait pu être écrit dans les années 1980.

Pour aller plus loin

- Sur Louis XVI, nous conseillons plus particulièrement : Joël Félix, Louis XVI et Marie-Antoinette, un couple en politique, Payot, 2006

- Sur la question de la spécificité de l'éducation des princes, dont Louis XVI : Pascale Mormiche, Devenir Prince, l'école du pouvoir en France, XVIIe-XVIIIe siècle, Editions du CNRS, 2015

- Sur les grèves au XVIIIe siècle : Pierre Bonnassieux, La question des grèves sous l'Ancien Régime, Paris, 1882

- Sur l'image de Louis XVI et son rapport à Henri IV : Aurore Chéry, « Louis XVI ou le nouvel Henri IV », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles 

- Sur l'usage politique de Louis XVI dans les médias actuels : L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette – Louis XVI 

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