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Eudes d'Aquitaine, nouveau héros des identitaires ?

Le 7 juin, divers courants d'extrême droite organisaient une « journée Charles Martel » à Poitiers, en souvenir de la bataille de 732, où le Franc avait vaincu les Sarrasins. Deux jours plus tard, Génération identitaire célébrait la victoire du duc Eudes d'Aquitaine, contre les Sarrasins encore, cette fois en 721, devant Toulouse. Deux personnages, deux batailles, le même adversaire, et une récupération qui interroge sur les usages de l'histoire par l'extrême droite, avec ses ambiguïtés et ses contradictions. Car Eudes et Charles étaient loin d'être des alliés...

 

L'Aquitaine, un duché indépendant ?

Duché dAquitaine et Vasconie 710-740Malgré les efforts des rois Francs succédant à Clovis, l'Aquitaine devient peu à peu indépendante de fait au cours du VIe siècle, et surtout au siècle suivant. L'autonomie est favorisée par les tensions croissantes entre Neustrie et Austrasie.

C'est autour de 700 qu'Eudes, appelé princeps (prince) par les sources contemporaines, serait parvenu à la tête de ce « duché » aux frontières fluctuantes et peu connues. Très vite, il devient un rival pour les Francs, et en particulier pour Charles Martel quand ce dernier s'impose au nord comme maire du palais d'Austrasie vers 717.

La bataille de Toulouse (721)

Dans l'élan de leur conquête de l'Espagne wisigothique à partir de 711, les musulmans franchissent les Pyrénées et prennent Narbonne en 719. La cité sert à partir de ce moment de base pour des raids en Aquitaine ; les sources arabes la considèrent parfois comme « la limite septentrionale d'al-Andalus » (Philippe Sénac).

En 721, un raid important, emmené par le gouverneur al-Samh en personne, prend Toulouse pour cible. Le duc d'Aquitaine, Eudes, vient au secours de la ville et les Sarrasins sont lourdement battus, al-Samh lui même n'en réchappant pas. La Chronique de Moissac (IXe siècle), évoque cette bataille ; les sources arabes sont elles moins disertes, mais notent pour certaines que l'émir est mort en martyr en Gaule. Un texte écrit par un chrétien vivant sous domination islamique en Espagne, dans les années 750, la Chronique mozarabe, parle également de l'événement, mais c'est sa mention dans le Liber Pontificalis qui montre sa véritable importance. Cette source pontificale reprend une lettre écrite par le pape Grégoire II à Eudes, dans laquelle il félicite le duc pour sa victoire et la mort de « 375 000 Sarrasins », chiffre évidemment fantaisiste, mais qui montre bien que cette bataille est considérée comme majeure à l'époque. Eudes s'affirme alors comme le champion de l'Eglise. Selon l'historien Michel Rouche, Toulouse est « la première défaite sérieuse des musulmans en Occident ». Cela n'empêche pas le duc, quelques années après, de s'allier avec un Sarrasin...

L'alliance entre Eudes et le Berbère Munnuza

L'épisode n'a rien d'anecdotique tant il montre bien que les relations entre les différentes parties sont complexes, et que les clivages, religieux par exemple, n'empêchent pas les alliances et les accords politiques.

C'est la Chronique mozarabe mentionnée plus haut qui est la plus précise sur cet accord. Elle évoque notamment le mariage de la fille du duc avec le Berbère. Une union confirmée, selon Philippe Sénac, par une source bourguignonne, la Geste des évêques d'Auxerre, qui donne le nom de la fille d'Eudes, Lampégie. Toutefois, Michel Rouche a quant à lui émis des doutes sur la réalité de cette union. Ce qui est sûr, c'est que l'on a très peu de détails sur les faits, et qu'il est notamment impossible de connaître la nature des sentiments entre Munnuza et Lampégie. Imaginer un mariage d'amour, une sorte d'union mixte multiculturelle avant l'heure, comme on peut le lire parfois, relève donc de la fiction, voire du fantasme, pas de l'histoire.

Le plus important pour les historiens sont les motivations d'Eudes. Les raids musulmans ont continué après sa victoire à Toulouse, notamment vers le nord, allant probablement jusqu'à Autun en 725. S'allier avec un émir dissident de Cordoue lui permet de sécuriser le sud de son duché, le territoire contrôlé par Munnuza se trouvant en Cerdagne, passage stratégique entre al-Andalus, l'Aquitaine et la Septimanie. Surtout, Eudes doit parallèlement gérer sa rivalité grandissante avec Charles Martel au nord.

Charles Martel contre Eudes

Le fils de Pépin II, arrivé au pouvoir par la force, continue de combattre ses rivaux, notamment en Neustrie. Le mairie du palais de ce territoire, Ragenfred, s'est un temps allié avec Eudes. Quand Charles défait Ragenfred en 719, il se tourne vers son allié aquitain, avec qui il négocie, le poussant à un traité en 725. Le duc est dès lors en position de faiblesse vis-à-vis du Franc.

Les sources franques, notamment le Continuateur de Frédégaire, accusent Eudes de trahison en évoquant son alliance avec le Berbère Munnuza. C'est même cela, selon ces chroniqueurs, qui aurait provoqué l'expédition de Charles Martel vers le sud, et Poitiers.

Charles et Eudes victorieux à Poitiers

Bataille de PoitiersLa plupart des historiens aujourd'hui relativisent la portée de la bataille de Poitiers. La victoire de Charles Martel n'a probablement pas stoppé une invasion, mais plutôt un raid important ayant pour but le pillage, avec comme objectif principal la riche basilique de Saint-Martin-de-Tours.

La bataille n'est cependant pas une escarmouche, et elle a des conséquences importantes pour la région. Tout d'abord, l'alliance entre Eudes et Munnuza a fait long feu, le Berbère étant éliminé rapidement par le pouvoir cordouan. Le duc d'Aquitaine se retrouve impuissant devant l'expédition emmenée par le gouverneur Abd el-Rahmân al-Ghâfiqî et doit appeler son rival Charles à l'aide. Les deux hommes défont les Sarrasins, entre Poitiers et Tours, peut-être près de la commune actuelle de Vouneuil, à Moussais-la-Bataille.

La victoire, indiscutable, n'empêche pas les musulmans de lancer quelques années plus tard d'autres raids, cette fois plus à l'est, à la faveur d'une alliance avec les Provençaux. Comme l'a écrit Michel Rouche, la bataille de Poitiers est décisive avant tout pour l'Aquitaine. Les difficultés d'Eudes ont été le prétexte idéal pour Charles Martel de descendre en Aquitaine, et le duc lui est redevable. Le Franc s'affirme comme le véritable homme fort, reconnu comme tel par le pape quelques années plus tard, après la mort d'Eudes en 735. L'Aquitaine revient peu à peu dans l'orbite franque, même s'il faut attendre Charlemagne et son fils Louis le Pieux pour qu'elle fasse définitivement partie de l'empire carolingien.

Deux « héros » de l'extrême droite ?

identitaires toulouseOn le voit, les relations entre Charles Martel et Eudes sont loin d'avoir été cordiales. Alors pourquoi ces deux personnages historiques sont considérés comme incontournables par Riposte Laïque ou les Identitaires ? Présenter les deux hommes comme faisant front commun contre l'ennemi sarrasin colle parfaitement à la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington, qui inspire depuis quelques années une partie de l'extrême droite. Le professeur américain imagine une chrétienté unie, luttant depuis des siècles contre un Islam farouchement hostile, un affrontement scandé par de grandes batailles, comme Poitiers. Les diverses manifestations de l'extrême droite autour des batailles de 721 et 732 ont finalement pour seul but de promouvoir l'idée que la France serait sous le coup d'une invasion des populations musulmanes, dont la conséquence serait le Grand Remplacement. Une vision idéologique et partisane qui ne s'embarrasse pas des nuances et des complexités de l'histoire. Ce n'est sans doute pas un hasard si les Identitaires ne mentionnent pas la rivalité entre Charles Martel et Eudes, et moins encore l'alliance de ce dernier avec un Berbère...

William Blanc et Christophe Naudin, auteurs de "Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l'histoire au mythe identitaire" (Libertalia).

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