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Pour en finir avec Lorànt Deutsch et le Métronome

Alors que le dernier épisode de la version documentaire du Métronome est diffusé sur France 5, il est temps de faire un bilan du phénomène Lorànt Deutsch/Métronome. Nos articles sur le livre et sur le documentaire ont montré les nombreux problèmes que le travail de Lorànt Deutsch posait. Nous y reviendrons rapidement, ainsi que sur le personnage lui-même, qui demeure en grande partie une énigme. Mais ce qu’il sera intéressant d’aborder, c’est aussi le phénomène Métronome, qui a dépassé Deutsch, et les réactions qu’il a provoquées, voire l’absence de réactions, chez les médias, les politiques…et les historiens.


 

Quelques mises au point

Lors de ces dernières semaines, il a souvent été reproché aux (trop rares) critiques de Lorànt Deutsch de l’attaquer sur une soi-disant non légitimité d’historien. Or, loin de nous l’idée, à Histoire pour tous, de nous prétendre plus légitimes que lui en tant « qu’historiens ». Le site fonctionne grâce à des rédacteurs dont certains ont fait un parcours d’histoire en Université, et d’autres sont simplement des passionnés, amateurs dans le sens le plus noble du terme (et parmi eux qui apprécient d'ailleurs Métronome). Les uns ne sont pas plus légitimes que les autres. Et même si nous avions été tous des docteurs en histoire, la démarche n’aurait pas changé car faire de l’histoire, si c’est ouvert à tous (on parle « d’usages publics de l’histoire »), c’est avant tout une nécessité d’honnêteté, en particulier méthodologique. Et, on y reviendra, c’est sur cela d’abord que le travail de Deutsch nous semble problématique.

De même, il n’est pas question de le critiquer pour le critiquer sur ses opinions politiques, mais de faire remarquer qu’elles apparaissent de façon parfois caricaturale dans ses propos, et qu’elles représentent un fond idéologique bien présent dans son travail, et il y a nécessité d’information et d’éclairage pour le lecteur non averti. Les différentes déclarations contradictoires de Lorànt Deustch sur l’influence de ses idées politiques sur son œuvre confirment cette nécessité.

Qui est vraiment Lorànt Deutsch ?

lorantA travers ses déclarations dans les medias, puis lors de notre rencontre à la Fnac La Défense, ou encore par des messages internet signés de son nom (mais qu’il renie, nous y reviendrons), on peut dire qu’il est vraiment difficile de savoir qui est Lorànt Deutsch.

Quelles sont ses idées politiques et, surtout, sont-elles partie intégrante de son Métronome ? En 2010, chez Laurent Ruquier, il semble gêné par l’animateur quand celui-ci lui dit qu’il est royaliste, et que c’est donc peut-être cela qui le gêne dans l’évocation de la Concorde et de la guillotine : « je ne suis pas vraiment ici pour parler de ça, ça fait peur « royaliste », ça veut dire « réac », « conservateur » […] . On lui a coupé la tête, ça fait partie de l’histoire, à nous de vivre avec ça […] On n’a pas fait que couper la tête à notre roi, je pense qu’on a tourné le dos à beaucoup de nos racines […] ». Ce dernier passage est fondamental pour comprendre la logique du Métronome. Et pourtant, à l’époque, il affirmait que ses opinions n’avaient aucune influence sur son travail. Plus récemment, dans Le Figaro du 5 mars 2011, il déclarait : « pour moi, l’histoire de notre pays s’est arrêtée en 1793, à la mort de Louis XVI. Cet événement a marqué la fin de notre civilisation, on a coupé la tête à nos racines (sic) et depuis on les cherche ». Sur France Inter, dans l’émission Les Affranchis (le 18 avril 2012), il revenait sur l’inutilité de l’élection présidentielle et sur la perte des pouvoirs régaliens, au profit « d’une superpuissance européenne », et surtout il critiquait les historiens qui l’attaqueraient en instrumentalisant l’histoire, tout en affirmant qu’il préfère lui-même l’idéologie au fait historique. Deux citations résument le tout : « L’idéologie ne doit pas être détruite au nom du fait scientifique, c’est un peu un combat entre les matérialistes et ceux qui croient à quelque chose d’un petit peu plus idéologique. Les matérialistes me détruisent dès qu’ils le peuvent », et « si on peut tendre vers le fait scientifique, tant mieux, surtout si ça accrédite ma chapelle, et ce que je pense, mon éclairage de l’histoire. Pour moi, la vérité historique elle est dans un éclairage ».

Enfin, le 21 avril à la FNAC La Défense, Lorànt Deutsch réaffirme qu’il n’a pas eu d’ambition politique avec Métronome, tout en insistant sur le fait que, selon lui, « l’histoire de France est une matière subjective ». Quelques minutes avant, il s’arrêtait sur les critiques lui reprochant de faire une histoire des « dominants », des rois et des saints et, dans la contradiction permanente qui le caractérise, il disait que s’il ne jugeait pas l’histoire, il avait des convictions, et qu’il était selon lui difficile « de ne pas reconnaître que c’est la religion chrétienne qui a fait l’histoire de France pendant plus de mille ans ». Lors d’un rapide échange avec lui, Lorànt Deutsch a insisté pour préciser qu’il est royaliste orléaniste (donc « modéré »), laïque ; ce dernier point est curieux, puisque dans l’interview du Figaro citée plus haut, Deutsch se plaignait d’une volonté « de faire triompher la laïcité. Sans religion et sans foi, on se prive de quelque chose dont on va avoir besoin dans les années à venir. Il faut réintroduire la religion en France, il faut un concordat ». Mais il y a des choses plus troublantes. Un internaute signant Lorànt Deutsch est intervenu sur le site de Goliards (et par mails), et ses posts ont été de plus en plus douteux, allant jusqu’à l’invective et une signature « Pierre Gaxotte », elle plus très ambiguë…Lorànt Deutsch lui-même nous a nié être l’auteur de ces posts (et il n’a pas non plus de page Facebook officielle), affirmant même qu’il n’allait que très peu sur le net, et n’allait pas commencer à traquer tous ceux qui se font passer pour lui.

Certes, le problème –et nous lui avons dit – est que le Métronome est régulièrement loué par des sites d’extrême-droite. Cela n’a pas semblé l’émouvoir plus que ça. Surtout, une proximité lexicale entre la façon de s’exprimer et les termes employés par le Deutsch du net et le Deutsch irl, notamment « les historiens matérialistes », pose question. De plus, nous avons eu l’impression que ses interventions sur France Inter, et plus encore à La Défense, étaient des réponses directes aux articles écrits sur Histoire pour tous et Goliards, l’exemple le plus flagrant étant une citation, à la FNAC, quasiment ligne par ligne, de l’article de Goliards sur Deutsch et la Révolution ! Alors, soit Deutsch a menti et il a bien lu les articles, voire est bien le Deutsch qui a posté les messages douteux ; soit son équipe de com’ lui a fait des fiches pour éteindre l’incendie qui commençait à prendre, et couper l’herbe sous le pied à toute critique. En effet, les enjeux sont très importants (on y reviendra dans l’aspect médias), il prépare une Histoire de France, et l’émergence de critiques, dont certaines virulentes (les premières à notre connaissance), pouvait menacer l’image de la prochaine campagne médiatique du phénomène. Tout reste sur le net…

Difficile donc de savoir qui est vraiment Lorànt Deustch.

L’histoire et Lorànt Deutsch

En ce qui concerne son approche de l’histoire, nous l’avons en grande partie évoqué dans les articles sur le documentaire de France 5, mais il faut revenir sur certains points, surtout que là-dessus aussi Deutsch a évolué dans son discours (en réaction aux critiques ?). Fait-il de l’histoire ? Car c’est là le principal enjeu. Lorànt Deutsch ne croit pas à l’histoire scientifique, même si on doit noter qu’il a tendance à réduire la discipline historique aux positivistes de la fin du XIXe siècle…Dans l’introduction de Métronome, il définit son ouvrage comme « un instrument qui marque la mesure et rythme le temps », carrément. Chez Ruquier encore, il se dit « amateur d’histoire », qui « [se doit] de transmettre l’histoire de France », ce qui n’est pas rien comme fardeau. Sur France Inter, il se fait au choix moqueur ou méprisant envers « les historiens purs et durs, les chartistes » qui, par leurs recherches, leur « dissection » (terme qui revient souvent dans sa bouche…et dans les textes de son avatar internet, réel ou supposé…) et leur « segmentation » de l’histoire mettraient à mal son histoire rêvée (son exemple sur le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle est parlant).

A la FNAC, il est plus respectueux envers les historiens (peut-être parce que son équipe de com’ lui a dit que certains s’étaient glissés dans la salle…), même s’il dit ne pas avoir la même démarche qu’eux : « j’ai voulu raconter, non pas disséquer [NDLR : une fois de plus…] les choses, qui est vraiment le travail de l’historien, quelque chose sur lequel (sic) je me base dès que possible car c’est un travail palpitant […] ». Mais, plus important encore, il dit, toujours à la FNAC : « mon livre, je le classerais plutôt dans la rubrique romans historiques que livre sur l’histoire de France ». Ce qui tombe bien, vu que c’est là que l’on voulait le faire aller ! Après avoir dit, pendant des années, qu’il faisait de l’histoire (certes non scientifique), que des historiens (lesquels ?) le soutenaient, aujourd’hui Lorànt Deutsch confirme –enfin- qu’il fait du roman historique, voire qu’il invente des faits, fabrique du mythe. Il se dit même étonné que le Métronome soit devenu « une référence, un outil historique, ce qu’il n’est pas et n’était pas au départ ». On est bien d’accord, et on espère qu’il sera aussi clair pour l’ouvrage qu’il prépare sur l’histoire de France. Reste aussi à savoir s’il sera écouté, notamment par les medias et les politiques.

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L’attitude des medias face au Métronome et à Lorànt Deutsch

Le matraquage médiatique subi depuis quelques semaines a montré des medias étonnamment aimables, sans aucun esprit critique ou, quand ils en avaient un début (comme aux Affranchis) le rangeaient rapidement aux vestiaires. Il fallait voir Deutsch accueilli au Grand Journal, et ailleurs, pouvant sortir des énormités (« Clovis athée », sur France Inter) sans aucune contradiction ! Pourquoi ? Difficile à dire. Deutsch a l’air sympa comme ça, l’image Yop et Le Ciel, les oiseaux et ta mère lui colle encore à la peau, et il sait manier un peu l’humour pour désamorcer quand ça peut éventuellement chauffer. Et puis dans la tête d’un « journaliste » lambda, un comédien jeune (plus tant que ça quand même), qui fait un bouquin sans prétention et plutôt ludique sur Paris, ne peut pas avoir de mauvaises intentions. Ensuite, on laisse faire le panurgisme journalistique…

Il ne faut pas non plus être naïf sur les enjeux financiers du phénomène Métronome. La chaine publique France 5 aurait-elle mis un million d’euros sur la table sans avoir mesuré/contrôlé certains risques ? Et l’éditeur, Michel Lafon ? On peut comprendre dès lors l’évolution du discours de Deutsch, et une mise au point sur certains sujets, notamment l’influence de ses idées sur ses écrits. Il fallait calmer le jeu.

Reste qu’il y a de quoi être inquiet devant l’attitude complaisante des medias, même si évidemment ça n’est pas une nouveauté.

L’attitude des politiques face au phénomène Métronome

Un peu dans le même panurgisme, suivant les medias puisque ces derniers n’ont pas levé le lièvre, et en y ajoutant l’opportunisme, les politiques sont carrément pathétiques. Car beaucoup de ceux qui soutiennent Deutsch sont…socialistes ! Robert Hue (ex communiste !) avait fait du Métronome son coup de coeur à l’émission Bibliothèque Médicis de décembre 2009 ; il parle de « pointure historique réelle », croyant même que Deutsch a une formation d’historien ! Mieux, selon l’ancien ministre, « ce n’est pas de l’anecdote, de la petite histoire, c’est vraiment fondé, un travail historique réel ». Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, lui a remis une médaille au nom de la ville ! Son adjointe Anne Hildalgo (qu’on dit possible future candidate à la succession) a fait la pub du documentaire sur son twitter, etc. Des socialistes soutenant quelqu’un qui fait une histoire de ce type, n’y a-t-il pas un problème ? Ont-ils fait preuve d’un minimum d’esprit critique, ou se sont-ils contentés de suivre le succès populaire sans se poser des questions ?...

Les historiens universitaires et la vulgarisation à la Métronome

Enfin, que dire de l’attitude, disons passive, des universitaires (sans en faire une élite homogène fantasmée, comme trop souvent, et comme le font nombre de défenseurs de Deutsch) ? Alors qu’ils sont très prompts –certes à raison- à réagir aux travaux douteux de l’un d’entre eux (la fameuse affaire Gouguenheim, entre autres), ou à étudier (et à encourager) « les usages publics de l’histoire », il semblerait qu’en ce qui concerne la vulgarisation et l’histoire faite par des « non-historiens » ou des « non-politiques », ils se sentent moins concernés pour faire une étude critique. Nous n’avons en effet aucune connaissance d’une chronique critique de l’ouvrage dans une revue d’histoire, par exemple. C’est souvent pour de bonnes raisons, comme la crainte d’un effet contre-productif avec l’accusation d’une défense de chapelle, de corporatisme. Mais est-ce suffisant ? N’y a-t-il pas un moment où cela devient préoccupant, le phénomène Lorànt Deutsch touchant quand même au bas mot un million de gens, devenant une référence y compris dans certaines écoles, dépassant même –on l’a dit plus haut- la volonté première de l’auteur ?

Plus largement, on en revient au débat éternel sur la vulgarisation en histoire, évoqué par JPerrin dans la critique du Métronome version livre. Les dégâts d’un certain type de vulgarisation sont peut-être plus importants que les manipulations de l’histoire par les politiques, de droite comme de gauche.

En finir avec Lorànt Deutsch ?

Il n’y a aucune animosité particulière de notre part envers Lorànt Deutsch, et nous étions même très disposés au départ à aimer Métronome, dont l’idée demeure bonne. Mais il nous a semblé important d’en faire une étude critique, non seulement pour l’ouvrage (et le documentaire) en tant que tel, mais plus encore pour ce que tout le phénomène Deutsch peut nous apprendre sur la place de l’histoire (et des historiens) dans la société, sa vulgarisation, et l’attitude des medias face à des enjeux qui ne sont pas anodins. Comme nous l’avons laissé entendre dans l’article sur le sarkozysme historique, l’histoire est bien redevenue aujourd’hui un enjeu politique et idéologique, avec un regain de l’histoire réactionnaire et nationaliste, une volonté de s’opposer à l’histoire décentrée et globale, ouverte sur le monde. Volontairement ou non, le Métronome de Lorànt Deutsch se situe dans ce courant loin d’être marginal.

Quand on sait qu’il prépare une histoire de France, on peut se demander si on en a vraiment fini avec Lorànt Deutsch.

 

- Critique du livre Métronome

- Critique du documentaire Métronome (première partie et suivantes en lien dans l'article).

Radio Goliards sur Lorànt Deutsch.

- lire aussi Splendeurs et misères de l'histoire de France.

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