Rechercher dans le site
Lettre d'information

Découvrez notre lettre hebdomadaire avec toute l'actualité du site, ainsi que des éditions spéciales pour les concours que nous organisons !

S'inscrire à la lettre

Accueil Actualité France 1940, le printemps tragique

Inscrivez-vous à notre lettre hebdomadaire: nouveaux articles, programmes télé, débats ! Lettre hebdo:   |  Ajoutez ce site à vos favoris !  |  HpT sur  |  

France 1940, le printemps tragique

Ce samedi 10 avril, le magazine « l’Histoire » organisait dans le cadre de ses « rendez-vous » une après-midi de débats sur la défaite de 1940, en collaboration avec l’Etablissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (ECPAD). Une table ronde était consacrée à la question : « la défaite était-elle inéluctable » ? L’angle choisi était celui du militaire, la responsabilité des politiques faisant l’objet d’un autre débat.  L'amphithéâtre de l'école militaire de Paris accueillait pour l'occasion un plateau de choix pour évoquer ce printemps tragique de 1940 et fut le théâtre d'un débat passionné. A  signaler en complément du compte-rendu de ces débats le N° spécial de "L'histoire" intitulé "Autopsie d'une défaite", toujours en kiosque.

Après une introduction où Maurice Vaïsse (1) rappela les grandes étapes de l’historiographie sur le sujet (parmi lesquels « L’étrange défaite » de Marc Bloch), chaque intervenant tenta de résumer brièvement son point de vue avant d’entrer un peu plus dans le vif du sujet. Si Claude Quétel insista sur le caractère inéluctable, selon lui, de cette défaite (avec des raisons remontant à 1918), les analyses des autres historiens, en particulier de Laurent Henninger(2), furent plus nuancées. Frédéric Guelton (3) pointa la responsabilité des chefs, et Stefan Martens évoqua la surprise des Allemands face à leur réussite.

Diplomatie et doctrine militaire

dscn1728Parmi les causes de la défaite, les débatteurs abordèrent d’abord le problème de la doctrine militaire : selon Claude Quétel (4), la Première guerre mondiale n’était pas vraiment éteinte et il cita Foch et son insistance sur la nécessité de tenir le Rhin ; de même, le pacifisme français, toujours selon M. Quétel, eut une importance négative, surtout face au réveil nationaliste allemand qu’il situa dès la République de Weimar. Frédéric Guelton voulut insister sur l’incapacité en France de lier correctement politique et militaire, ce qui entraîna plusieurs changements de doctrine militaire, et donc une impréparation. Si pour Laurent Henninger, le traumatisme de la défaite était bien présent chez les Allemands, la remise en question du traité de Versailles avait son importance ; quant à la France, selon lui, le problème était plus au niveau opérationnel et stratégique, qu’au niveau tactique et technique. Du point de vue allemand, Stefan Martens (5) fit remarquer que si l’Allemagne n’avait pas la possibilité, à cause de ce traité, de fabriquer des armes, cela ne l’empêcha pas d’étudier les stratégies et les tactiques et d’ainsi de penser de nouvelles doctrines militaires. Claude Quétel tint à insister à nouveau, par le biais de la psychohistoire, sur l’importance de la mentalité française, son rôle de « pays victorieux » devenu pacifiste, face à la colère du peuple allemand.

La Ligne Maginot ne sembla pas soulever l’enthousiasme des intervenants, même si les positions furent plus ou moins nuancées : M. Quétel la déclara totalement inutile, alors que M. Guelton fit un historique éclairant et pointa les problèmes budgétaires (mais aussi diplomatiques, avec la Belgique) pouvant expliquer que la Ligne n’allait pas jusqu’à la mer. Pour M. Henninger, il aurait fallu articuler cette Ligne défensive avec le reste de l’armée, pour une meilleure complémentarité.

Il fut aussi question de la stratégie diplomatique : selon M. Martens, Hitler avait compris que la France tentait d’encercler l’Allemagne par des alliances, comme avec la Pologne, et il s’employa donc à percer ce cordon tout en cherchant à se rapprocher de l’Angleterre ; Hitler aurait semble-t-il été surpris de la réaction franco-britannique suite à son invasion de la Pologne. Pour Frédéric Guelton, la France pensait encore comme en 1914-1918, vers une guerre longue et une nouvelle « bataille de la Marne » ; dans cette optique, elle tentait de rejouer le jeu des alliances de 1914. Claude Quétel aborda à nouveau le problème mental de la France, allant dans le sens de M. Guelton pour la vision proche de celle de la Grande Guerre, et une inadaptation à la nouvelle situation, tout comme la difficulté (toujours « mentale ») pour une démocratie de se préparer à la guerre, surtout offensive, ce qui ne manqua pas de provoquer une vive réaction de Laurent Henninger. Celui-ci et Stefan Martens tinrent à noter l’importance de l’URSS dans le jeu diplomatique, et le fait que le pacte germano-soviétique de 1939 avait été signé sans doute à cause de la méfiance de Staline vis-à-vis de l’attitude des pays occidentaux.

Forces en présence et conduite des opérations

dscn1724Au sujet des forces en présence, le problème des chiffres et du nombre (d’hommes, de chars, d’avions,…) fut vite écarté par les débatteurs. En revanche, il y eut débat sur la qualité des matériels, en particulier des chars français, mais à l’exception de M. Quétel, tous s’accordèrent à louer la solidité et la fiabilité de ces derniers. En ce qui concerne les chars allemands, chacun sembla d’accord pour remettre en question le mythe du Panzer invincible, en particulier à ce moment de la guerre. Le problème pour la France était, selon eux, l’aviation, complètement déficiente par rapport à la Luftwaffe, au niveau du matériel mais plus encore du nombre et de la doctrine. Pour le renseignement et les communications, Claude Quétel en donna une vision très négative, immédiatement remise en question par Laurent Henninger, Maurice Vaïsse et Frédéric Guelton. Ce dernier tint à revenir sur le problème du budget : si contrairement à ce que l’on entend souvent ce n’est pas le Front Populaire qui désarma (au contraire, il réarma et donne plus d’argent à l’armée qu’elle n’en demandait),ce réarmement intervenait trop tard ; en effet, il n’y avait plus la possibilité de fabriquer à la chaine, de tester les équipements et de former les personnels. La doctrine avait tout de même son importance par rapport à un équilibre numérique (voire technique) des forces : si la France se préparait à une guerre longue et donc gardait des troupes en réserve, l’Allemagne avait choisi de « mettre le paquet » en engageant la majorité de ses forces à l’attaque, ce qui peu expliquer le déséquilibre final.

Le dernier sujet abordé fut celui de la conduite des opérations, et le débat se concentra surtout sur la stratégie allemande et sur une nouvelle historiographie (en particulier anglo-saxonne), qui remet en cause l’existence de la doctrine du Blitzkrieg (le terme lui-même fut inventé dans les années 50 par Guderian). Si les historiens insistèrent de nouveau sur les erreurs de Gamelin, ils remirent en cause aussi les idées reçues sur le génie des généraux allemands et sur la performance de leur chaine de commandement. Laurent Henninger déclara d’ailleurs que l’armée allemande était « zéro » sur le plan stratégique et opérationnel, moyenne sur le plan tactique, mais très bonne en « microtactique » et dans le professionnalisme de ses soldats. Selon eux (même si Claude Quétel nuança cette idée), la stratégie allemande fut pour beaucoup improvisée, insistant surtout sur le mouvement (grande faiblesse française), mais craignant beaucoup une contre-offensive alliée…qui ne vint jamais ! Le passage par les Ardennes semble avoir été décidé après de nombreux débats au sein de l’état-major allemand, et Frédéric Guelton évoqua une très intéressante anecdote : dès 1935, le général Prételat avait prévu une éventuelle attaque dans ce secteur, organisé une manœuvre d’exercice (qui fut exactement celle employée par les Allemands), mais avait finalement été écarté par la suite par Gamelin pour des problèmes d’ego (selon M. Guelton) !

Pour conclure, les avis furent relativement équilibrés parmi les intervenants pour expliquer les raisons de cette défaite, sur tous ces points : doctrine, mentalité, matériel, diplomatie, commandement, ce dernier faisant l’unanimité contre lui. Cependant, seul Claude Quétel sembla tenir à l’inéluctabilité de la défaite française, qu’il expliqua avant tout par une mentalité française trop archaïque et pacifiste, et l’incompétence des décideurs. Tous furent néanmoins d’accord pour saluer le courage et la volonté de combattre des soldats français, battant en brèche l’autre idée reçue d’une armée en déroute qui aurait refusé de combattre.

Pour Histoire-pour-tous, Rayan et Tofraziel.

 

352A ne pas manquer : le numéro 352S de la revue « l’Histoire » (avril 2010) intitulé « Autopsie d’une défaite. France 1940 ».

Intervenants :

(1) Maurice Vaïsse (animateur du débat) : historien français, spécialiste des relations internationales et du renseignement militaire, membre de la commission des archives diplomatiques, il est membre du comité scientifique de revues comme « Relations internationales », et co-dirige la « Revue d’histoire diplomatique ». Il appartient également au conseil d’administration de l’association « Liberté pour l’histoire ». Il a dirigé l’ouvrage collectif « Mai-juin 1940. Défaite française, victoire allemande sous l’œil des historiens étrangers » (Autrement, 2000, réed. 2010).

(2) Laurent Henninger : chargé de mission au Centre d’études d’histoire de la défense (CEHD). Il organise les journées annuelles « Histoire militaire et sciences humaines », et anime un mastère « Guerre et société à l’époque moderne » à l’université Paris I Sorbonne. Il participe à la rubrique Histoire du magazine « Armée d’aujourd’hui », et a rédigé la postface de l’ouvrage dirigé par Maurice Vaïsse cité plus haut.

(3) Frédéric Guelton : colonel et historien, il est le chef du département de l’Armée de Terre au Service Historique de la Défense (Direction du Patrimoine et des Archives). Auteur d’une thèse sur Weygand, il a publié « Pourquoi le renseignement ? » (Larousse, 2004) et co-dirigé l’ouvrage « 1918 : l’Etrange Victoire » (coédité par SGA/DMPA/SHD et les éditions Textuel en 2008).

(4) Claude Quétel : historien français, spécialiste de la psycho-histoire, il a été directeur scientifique du Mémorial de Caen. Il collabore à la revue « Historia » et vient de publier « L’impardonnable défaite » (Lattès, 2010).

(5) Stefan Martens : directeur adjoint de l’Institut historique allemand de Paris, il est spécialiste des relations franco-allemandes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il a publié avec Gaël Eismann « Occupation et répression militaire allemande. 1939-1945. La politique du maintien de l’ordre en Europe occupée » (Autrement, 2007).

 

A lire sur le forum



Discuter de cet article sur notre Forum Histoire