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Vies tranchées - Les soldats fous de la Grande Guerre : BD

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Première Guerre Mondiale : côté français on dénombre environ 1.697.800 morts et 4.266.000 blessés. Mais les blessures les plus profondes ne sont pas forcément les plus voyantes... La Grande Guerre c'est aussi des milliers d'hommes qui, bien que parfois physiquement indemnes, laisseront une partie d'eux même dans les tranchées. Certains ne se remettront jamais de cet enfer, et c'est à ces soldats fous que Vies tranchées compte rendre hommage, d'une façon inattendue mais efficace.coup-de-coeur

 

Résumé

Originaire de Lannilis, Émile avait toujours eu un goût pour l'aventure et s'était engagé dans l'armée après son service. Il fit campagne en Chine, contre les Boxers, aux côtés d'alliés japonnais, anglais, russes, américains et allemands. En 1914, à 37 ans,

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il est rappelé pour servir dans l'armée de réserve. Il retrouve ses amis d'enfance dans cette unité presque familiale. Mais ce 3 septembre va le marquer à jamais. Un officier accourt sur son cheval, leur ordonne de monter à l'assaut pour soutenir la ligne de front qui cède sous la pression allemande. Baïonnette au canon les pantalons rouges s'élancent dans la clairière, et sont pris sous un déluge d'obus... La terre est soulevée dans des gerbes de feu et de fer, les corps sont démembrés, déchiquetés,... Émile est sous le choc, cette guerre ne ressemble en rien aux guerres coloniales qu'il a connu. Il ne se contrôle plus, reste figé à genoux dans ce déluge mortel. Quand les obus cessent de tomber ils ne voient plus que cratères, arbres calcinés, membres éparpillés, chairs et organes étalés sur cette terre Picarde...

Il met du temps à comprendre qu'il est vivant. C'est alors une folle course qu'il entame, jetant son équipement, courant nu à travers les lignes jusqu'à être arrêté par les gendarmes, transféré à l'hôpital puis à l'asile où on le soigne.

On le soigne oui, pour mieux le renvoyer au front où le besoin en homme est de plus en plus grand.

Émile repart sur le front, comme ces autres territoriaux intégrés dans des régiments de ligne. Il découvre l'enfer des tranchées et finit par souffrir par ce qu'il est de coutume d'appeler « le pied des tranchées ». Il est évacué, à nouveau bombardé pendant son transfert il est grièvement blessé à l'œil.

Il passe d'hôpitaux en hôpitaux, forte tête on le considère aussi comme un exagérateur. En avril 1917 on le renvoie combattre, dans l'artillerie cette fois-ci, eu égard à l'état pitoyable de ses pieds.

Éternel râleur, il ne cesse de se faire des ennemis, mais un mal plus profond le ronge, la tuberculose.

Il est à nouveau hospitalisé, souffrant de ses blessures, de la maladie, parfois maltraité par le personnel médical. Emile ressombre dans une forme de folie. Il continue son errance hospitalière jusqu'à son décès le 2 octobre 1918 à Ville-Evrard. De lui il ne reste qu'un nom, gravé sur un monument au mort.

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Mais en suivant le destin singulier d'Emile le lecteur croise treize autres patients,
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hospitalisés pour des raisons psychiatriques. Treize profils différents, qui doivent nous permettre de mieux cerner les différents visages de ce que l'on appelait alors la folie. Treize profils qui sont là aussi pour nous montrer l'extrême diversité des causes de ces soldats fous. Car la guerre n'est pas toujours le seul élément perturbateur pour ces hommes atteints de délire, d'hallucination, d'hyperémotivité, de cauchemars, de dépression mélancolique, d'idées hypocondriaques, de confusion mentale, de délire de persécution, de débilité mentale, de démence, d'excitation intellectuelle, de réactions violentes...

Notre avis

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Cette BD est un formidable travail collectif réalisé à partir des travaux d'Hubert Bieser sur les « Pratiques soignantes, sociales et éducatives en santé mentale », un travail d'équipe lancé par l'université de Paris XII-Créteil en partenariat avec la Société d'Étude et de Recherche Historique En Psychatrie (SERHEP).

Dans ces travaux Hubert Bieser a montré l'extrême diversité des cas de psychiatrie traités durant la Première Guerre Mondiale. Il écrit :

« Alors que les ouvrages contemporains montrent les souffrances physiques des soldats, les souffrances psychiques sont encore décrites sans réelle connaissance des pratiques des aliénistes envers les « soldats fous » et internés de la Grande Guerre !

Cette bande dessinée tente de lever, un peu, le voile !

Mais la guerre est-elle la cause de folie chez les soldats ?

Qui ne répondrait pas oui à cette question ?

La réponse, étayée de l'analyse des sources étudiées, est plus nuancée. Oui, il y eu des soldats traumatisés par le déluge de feu et d'acier des orages allemands et français, oui, il y eut des soldats épouvantés par l'absolue désintégration de leurs camarades, oui, il y eut des soldats rendus fous par la peur ; mais il y eut des soldats fous qui ne virent jamais le front ; il y eut des soldats fous qui l'étaient avant la guerre, ce dont les conseils de révision, réactivés par la loi Dalbiez, ne tinrent guère compte. »

C'est cette réalité multiple que l'on nous propose de découvrir en suivant le destin particulier de ces quatorze soldats devenus fous : Gabriel qui devient fou suite à une insolation et va jusqu'à s'émasculer à l'hôpital; Baptistin qui voit des morts autour de lui ; Louis qui présente une confusion mentale depuis qu'il a été enseveli vivant par un obus ; Joseph atteint d'amnésie suite à un bombardement mais aussi à une infection syphilitique ; Edmond que l'on qualifierait « d'idiot du village » ; Paul, traumatisé après avoir été envoyé comme observateur dans une nacelle ; ou encore le jeune africain Sidibé, fils d'un roi Naba régnant sur une petite tribu d'Afrique occidentale française, venu défendre la mère Patrie et atteint de « mélancolie » dans l'enfer des tranchées de l'hiver 1916...

Des symptômes divers auxquels on apporte des soins tout aussi divers en cette période de querelle entre aliénistes et neurologistes : isolement, clinothérapie, bains, hydrothérapie...

Chaque cas est différent, dans ses causes, dans ses symptômes, mais aussi dans l'acceptation qui en est faite par la famille. Et les auteurs n'ont pas oubliés de traiter aussi ce sujet, de ceux qui font tout pour récupérer leur proche, ceux qui soufrent eux-mêmes de l'opprobre publique d'avoir un père fou, ceux qui pleins d'amour finissent par abandonner ces êtres qui ne ressemblent plus à celui qu'ils avaient connus avant guerre...

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La grande originalité de cette BD est d'avoir différencié ces cas par le dessin. Chaque fois que l'histoire d'un patient nous est présentée un nouveau dessinateur entre en jeu ! Au final on change sans cesse de style graphique puisque cette BD est une compilation de planches de cinq dessinateurs et trois chargés de la couleur !

En se contentant de feuilleter l'ouvrage cette irrégularité peut être troublante. Surtout qu'on passe des dessins quasiment réalistes qui caractérisent le suivi d'Émile ou de Paul , à des dessins beaucoup plus naïfs, voir grotesques, quand il s'agit de l'histoire mouvementée des autres protagonistes. Sur la qualité des dessins nous ne nous prononceront pas tellement ils sont variés (et dont l'appréciation dépendra surtout des goûts de chacun). Mais permettons nous de juger de l'effet de ce singulier mélange des styles : le résultat est surprenant et même ceux qui ne vouent que par le dessin réaliste trouveront qu'en ce cas particulier les âmes tourmentées de ces soldats fous sont étrangement bien exprimées dans ces dessins !

De plus, pour nous plonger toujours plus dans cette époque les auteurs ont reproduit fidèlement les tournures originales des médecins et des malades, tant dans les diagnostics que dans les courriers. L'historien appréciera donc de pouvoir coller aux sources, même dans une BD.

Cette bande dessinée est donc littéralement exceptionnelle, c'est un formidable travail de collaboration depuis les travaux d'Hubert Bieser jusqu'à la mise en couleur de ces planches variées.

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Un travail pharaonique, sur une base solide, qui s'élèvera durablement dans le monde de la BD tant le sujet est original, inédit et émouvant.

Il s'agit d'une nouvelle pierre posée pour maintenir cette mémoire collective de la Grande Guerre. Un plaidoyer pour nous ouvrir les yeux sur le cas souvent oublié de ces poilus fous, un plaidoyer aussi contre cette folie générale que fut la guerre de 14-18 :

« Nous sommes devenus des animaux dangereux, nous ne combattons pas, nous nous défendons contre la destruction. Ce n'est pas contre les humains que nous lançons des grenades, car à ce moment-là nous ne sentons qu'une chose : c'est que la mort est là qui nous traque, sous ces mains et ces casques. »

Comment ne pas devenir fou ?

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Editions: Delcourt

Scénario : Hubert BIESER, Jean David MORVAN, Yann LE GAL, Cyrille POMÈS, JAB JAB WHAMO, Manuele FIOR, Florent HUMBERT, Daniel CASANAVE, Florent SACRÉ, Jose-Luis MUNUERA, Stanislas GROS, Guillaume TROUILLARD.

Dessin : Cyrille POMÈS, JAB JAB WHAMO, Manuele FIOR, Florent HUMBERT, Daniel CASANAVE, Florent SACRÉ, Jose-Luis MUNUERA, Stanislas GROS, Guillaume TROUILLARD, Benoît BLARY, Laurent BOURLAUD, Maxime PÉROZ, Steven LEJEUNE, Marion MOUSSE.

Couleurs : Christian LEROLLE, Jérôme MAFFRE WALTER, Patrice LARCENET, Julien ROLLAND.

 

- Vies tranchées - Les soldats fous de la Grande Guerre (novembre 2010)

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