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Grand Prix, tome 1 : Renaissance (Marvano)

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Plus habitué à la science-fiction, l’auteur-dessinateur belge Marvano (de son vrai nom Mark van Oppen) confirme son inclination croissante pour la fiction historique après sa trilogie Berlin. C’est ainsi qu'est paru en juin 2010 Renaissance, premier tome de la série Grand Prix qui, comme son titre l’indique, se déroule dans le contexte des courses automobiles de l’entre-deux-guerres.

 

Un prestigieux préfacier

Pour introduire cette époque légendaire, Marvano a fort logiquement demandé à une légende du sport automobile belge, Jacky Ickx, d’en écrire la préface. Ce champion éclectique aura marqué l’histoire de la course durant plus de vingt ans, avec un palmarès qui se passe de commentaire : huit victoires en Formule 1 (dont deux sur la redoutable Nordschleife du Nürburgring et ses 171 virages), deux fois vice-champion du monde, Ickx remportera six fois les 24 heures du Mans (seul Tom Kristensen a fait mieux depuis) avant d’y ajouter un Paris-Dakar pour faire bonne mesure.

C’est avec des mots bien choisis et pertinents qu’Ickx rappelle ce qu’étaient les Grands Prix des années 30 : des épreuves prestigieuses, largement radiodiffusées et attirant, lorsque les circuits s’y prêtaient, des centaines de milliers de spectateurs ; une époque héroïque, celle des gentlemen drivers et des pilotes trompe-la-mort qui, toutefois, ne la trompaient pas toujours assez pour en réchapper. La course n’avait en fait guère changé lorsqu’Ickx s’y lança, trente ans après les événements narrés dans Renaissance.

Non content de rappeler cela, Ickx s’attarde aussi sur le contexte purement historique qui sert de trame à l’album de Marvano. Comme son titre l’indique, Renaissance relate la résurrection de la course automobile allemande au milieu des années 1930. Une résurrection voulue par les Nazis dès leur arrivée au pouvoir en 1933, avec l’objectif affiché de reconquérir une première place perdue après 1914, où quelques semaines avant le déclenchement de la Grande Guerre, Mercedes avait réalisé un éblouissant triplé lors du Grand Prix de France.

grandprixsampleUn objectif qui allait de pair avec des visées éminemment plus politiques. Les Grands Prix devaient ainsi servir de vitrine à la réussite technologique, économique et industrielle d’un Troisième Reich libéré de la tutelle pesante de la défaite de 1918. Mais ils feraient aussi office de laboratoire de recherche à des fins bien moins sportives : l’Allemagne aurait bientôt besoin de moteurs puissants pour animer blindés et avions, ce que Renaissance ne manque pas d’évoquer avec justesse.

Pertinence historique

C’est ce qui frappe le plus à la lecture de l’album : déjà passionné de course automobile depuis son plus jeune âge, Marvano s’est de surcroît remarquablement documenté sur la période concernée, avec l’aide du journaliste Pierre Van Vliet – que les amateurs de F1 connaissent bien. Il en résulte une fresque historique d’une étonnante netteté. On apprend ainsi que le choix de l’automobile tenait aussi aux goûts personnels d’Hitler, qui bien que ne sachant pas conduire, était passionné par la course. Sa rencontre avec le pilote Hans Stuck et l’ingénieur Ferdinand Porsche allait s’avérer déterminante, non seulement pour l’avenir du sport automobile allemand, mais également de l’industrie de l’automobile toute entière (avec la genèse de la Volkswagen) et de celle de l’armement.

On y retrouve aussi la mainmise oppressante du NSKK (Nationalsozialistisches Kraftfahrkorps, Corps automobile national-socialiste), émanation des SA dirigée par le fanatique Adolf Hühnlein, sur les pilotes et leurs équipes. Cette organisation, chargée de développer l’industrie automobile allemande, exigeait de ses membres un dévouement total au national-socialisme. Si Marvano ne manque pas de rappeler le mépris de nombre de coureurs pour le NSKK et leur esprit de rébellion vis-à-vis de l’ordre nazi, il ne passe pas pour autant sous silence leurs travers – qu’il s’agisse de leur empressement à profiter des largesses du régime en leur faveur tout en évitant de rentrer dans des considérations politiques, ou même de leur apparente indifférence par rapport au visage de plus en plus totalitaire et inquiétant de la société allemande. L’auteur nous gratifie ainsi de quelques planches remarquables et lourdes de sens.

Les personnages eux-mêmes sont plus souvent historiques que fictifs – ces derniers sont même assez rares, en fait. Renaissance suit essentiellement le parcours du champion allemand Rudi Caracciola : sa lutte pour surmonter les séquelles d’un grave accident à Monaco en 1933 et la mort de sa femme, son amitié pour le pilote monégasque Louis Chiron et les liens croissants qui le rapprochent de la maîtresse de celui-ci, Alice Hoffmann. D’ailleurs, Marvano n’invente pratiquement rien : on retrouve tout ceci dans l’autobiographie du coureur allemand lui-même.
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On retrouve aussi l’emblématique directeur du département compétition de Mercedes-Benz, Alfred Neubauer. Sa silhouette imposante et quasi hitchkockienne se retrouve ainsi en filigrane de l’album, pendant que la narration décrit ses efforts pour ramener Caracciola et Mercedes au plus haut niveau, alors qu’on perçoit la rivalité naissante qui opposera les deux hommes à Auto-Union et à son jeune prodige, Bernd Rosemeyer. Lorsque Mercedes reviendra en Grand Prix vingt ans après en 1954, Neubauer sera toujours là, faisant courir Fangio et Moss avec un égal bonheur.

Le passionné du sport automobile et de son histoire retrouvera avec plaisir bien d’autres noms légendaires de cette époque : Herrmann Lang, Luigi Fagioli, Achille Varzi, Carlo Felice Trossi, ou encore Manfred von Brauchitsch, le neveu un tantinet rebelle du futur chef d’état-major de la Wehrmacht, Walther von Brauchitsch. Le récit reprend bon nombre d’anecdotes connues, y compris (probablement) apocryphes – comme l’origine supposée de la livrée métallisée des voitures de course allemandes, jusque-là de couleur blanche, qui leur vaudra leur fameux surnom de « Flèches d’argent ».

Une ambiance attrayante

Qu’à cela ne tienne, on se prend au jeu, tant l’ambiance est bien restituée. Le choix des couleurs, en donnant aux planches un ton un peu sépia et délicieusement « rétro », n’y est sans doute pas étranger. Pas plus que la multitude de détails et de clins d’œil dont fourmillent les cases, comme par exemple un petit cheval cabré noir sur fond jaune qui nous rappelle qu’avant de construire ses propres voitures, Enzo Ferrari a commencé par faire courir celles d’Alfa Romeo.

karatschC’est toute une époque qui ressuscite ainsi sous nos yeux de lecteurs. Une époque où un arrêt au stand prend plusieurs minutes (durant lesquelles les conducteurs se rafraîchissent au champagne !), où les épouses des pilotes font généralement office de chronométreuses et de panneauteuses pour leurs maris, et où tout le monde fume dans les garages sans se préoccuper le moins du monde de la présence de carburant inflammable à proximité. Ambiance qui vire parfois au tragique, chaque course rappelant que le prix à payer pour courir est souvent celui du sang. Ambiance lourde, aussi, quand sont évoquées les persécutions raciales et les mesures eugéniques mises en place par le régime nazi.

Les visages participent aussi de cette ambiance. Sans être d’une précision photographique, ils sont toutefois aisément indentifiables et suffisamment fidèles. Surtout, Marvano a su en tirer l’essence et par-dessus tout, les rendre expressifs. On notera que l’auteur semble plus à l’aise avec les pilotes qu’avec les hommes politiques. Au-delà des faciès, l’auteur sait dessiner des voitures de course et, compte tenu de sa passion de longue date pour la compétition automobile, n’a aucune peine à nous les montrer en mouvement.

Du reste, il s’agit davantage d’une BD d’histoire que d’une BD de fiction, ainsi que le rappelait Jacky Ickx dans sa préface en qualifiant Renaissance de « docu-fiction ». C’est le mot qui convient : l’album narre davantage d’événements réels que fictifs, et il faut attendre la fin de l’ouvrage pour voir poindre une intrigue un peu plus romancée. Ce fait découragera peut-être les lecteurs les moins intéressés par la période traitée. Renaissance est un tome de présentation, certes ; mais cette mise en contexte passionnera l’amateur d’histoire et de course automobile et de toute manière, Marvano ne pouvait pas, raisonnablement, en faire l’économie.

Loin d’être frustrant, ce choix scénaristique capture brillamment l’intérêt du lecteur, et l’on se pique d’impatience lorsque, une fois arrivé à la fin de l’album, on regrette de ne pas avoir encore le tome 2. Renaissance est donc une réussite difficilement contestable, en particulier sur le plan du contexte historique ; la trilogie Grand Prix ne pouvait être mieux lancée. On attendra donc la suite avec intérêt !

Grand Prix – tome 1 : Renaissance, par Marvano, Dargaud Bénélux, 2010.

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