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La Bataille - BD

La_BatailleCette BD adaptée du roman éponyme de Patrick Rambaud (prix Goncourt et Grand prix du roman de l’Académie française) nous replonge en 1809 au cœur de la bataille d’Essling. Aux côtés d’un jeune aide de camps vous découvrez les coulisses de la bataille dans l’état-major de Napoléon et les atrocités de la ligne de front. Au milieu de la fumée et du vent des boulets se croisent une multitude de destins antinomiques : romantiques, pillards, soudards… Le splendide et l’exécrable, le grandiose et le tragique, le tout sur un des champs de bataille les plus meurtriers du Premier Empire. Avec un scénario et des prises de vue dignes du cinéma, un dessin convaincant, « La Bataille » a tous les atouts pour devenir une trilogie à succès.coup-de-coeur

 

Balzac et la bataille d’Essling

« La Bataille » fut tout d’abord un projet de Balzac, qui avait décidé de raconter au plus près de l’action la bataille d’Essling (21 et 22 mai 1809). Il écrit à Mme Hanka :

« Là, j'entreprends de vous initier à toutes les horreurs, à toutes les beautés d'un champ de bataille; ma bataille, c'est Essling. Essling avec toutes ses conséquences. Il faut que, dans son fauteuil, un homme froid voie la campagne, les accidents de terrain, les masses d'hommes, les événements stratégiques, le Danube, les ponts, admire les détails et l'ensemble de cette lutte, entende l'artillerie, s'intéresse à ces mouvements d'échiquier, voie tout, sente, dans chaque articulation de ce grand corps, Napoléon, que je ne montrerai pas, ou que je laisserai voir le soir traversant dans une barque le Danube. Pas une tête de femme, des canons, des chevaux, deux armées, des uniformes; à la première page le canon gronde, il se tait à la dernière; vous lirez à travers la fumée, et, le livre fermé, vous devez avoir tout vu intuitivement et vous rappeler la bataille comme si vous y aviez assisté. »

Pourquoi la bataille d’Essling ? Parce que c’est l’une des grandes batailles du Premier Empire, une des plus meurtrières aussi avec environ 5.000 tués et 14.000 blessés côté français et 4.000 tués et 16.000 blessés côté autrichien. Mais Essling est surtout considérée comme le premier échec de Napoléon Ier. En fait Napoléon a déjà connu un échec à Saint-Jean-D’acre pendant la campagne d’Egypte, mais Essling est le premier échec européen, c’est aussi le premier échec de l’Empereur, ce qui a un écho certain dans les milieux européens hostiles à l’Empire français. Stratégiquement cette bataille n’a pourtant rien de décisif, les Français viennent de prendre Vienne, ils passent le Danube et sont rejetés à Essling, ils se réorganisent et passent tout de même le Danube en écrasant l’armée autrichienne à Wagram. Essling a donc plus un poids humain et symbolique que stratégique. Il faut dire que le déroulement de la bataille lui-même a tout de la tragédie grecque : de l’unicité de lieu à la situation perdue d’avance. Pour résumer Napoléon s’appuie sur un chapelet d’îlot qu’il relie par des pontons pour établir une tête de pont sur la rive droite du fleuve en s’appuyant sur les villages d’Aspern et d’Essling tenus par l’infanterie et reliés par la cavalerie. Les ponts sont l’artère vitale de toute l’opération et doivent assurer l’approvisionnement du front en hommes et en munitions (pour faire un parallèle anachronique, c’est l’équivalent du port d’Arromanches en juin 1944…). Mais alors que la bataille débute les Autrichiens lancent des barques lestées dans le fleuve en crue et les pontons sont coupés : la tête de pont se retrouve isolée, sans ravitaillement, face à une armée autrichienne trois fois plus nombreuse. Le décor est planté pour la scène tragico-héroïque.

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Cependant vous me rétorquerez que vous n’avez pas connaissance de ce roman de Balzac, et pour cause, il n’a jamais aboutis. Bien que Balzac soit allé à Vienne, qu’il ait visité l’île Lobau, Essling et Wagram, qu’il ait pris des notes, il ne trouva jamais le temps de coucher sur le papier ce récit épique qui enflammait son esprit.

Du prix Goncourt à la BD

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Patrick Rambaud a eu la prétention de relever le flambeau de Balzac et écrit son histoire de la bataille d’Essling qui reçoit en 1997 le prix Goncourt et le Grand prix du roman de l’Académie française. Un beau succès donc pour ce roman historique dont on peut néanmoins tiquer sur la filiation balzacienne. Qu’Honoré Balzac est voulu écrire « La Bataille » est une chose, que Patrick Rambaud l’écrive en est une autre. D’ailleurs « La Bataille » de Rambaud ne respecte pas les « consignes » que Balzac a laissées dans sa lettre précédemment citée puisque Napoléon apparait et que les visages de femmes ne manquent pas… Pour ce roman Patrick Rambaud se suffit à lui-même, inutile d’aller chercher une origine quasi mythique en remontant à Balzac, il s’agit tout au plus d’une inspiration.

En cette années 2012 « La Bataille » change de support et se décline en bande dessinée. Pour cette mission difficile Rambaud a confié le scénario à Richaud et le dessin à Ivan Gil, ils aboutissent finalement sur une trilogie.

Notre avis

Comme nous l’avons déjà évoqué il y a deux bémols à mettre avant de lire cette BD pour ne pas faire de déçus. « La Bataille » n’est pas du Balzac, prévenons les amateurs de Littérature, et « La Bataille » n’est pas un documentaire historique mais un roman, prévenons les amateurs d’Histoire.

Une fois ces deux principes établis vous ne pourrez que savourez cette bande dessinée. Contrairement au « Napoléon » d’Osi ou a celui de Martin, cette BD ne s’intéresse pas qu’à l’homme au bicorne. Mais elle ne s’intéresse pas non plus qu’aux soldats comme « Les oubliés de l’Empire », « Les Souvenirs de la Grande Armée » ou « Ils étaient dix ». En fait la bataille est multi scalaire et nous permet de passer rapidement de l’état-major de l’Empereur au combat de rue des grognards. Pour faciliter ce lien nous suivons principalement Louis-François Lejeune, aide de camps du général Berthier. Lejeune est un personnage réel, un vrai baroudeur des campagnes de la Révolution et de l’Empire : il a fait Valmy, Marengo, Austerlitz, la guerre d’Espagne et bien entendu la campagne autrichienne et la bataille d’Essling (il fera par la suite la campagne de Russie et celle de Saxe). Mais Lejeune est aussi un artiste, connu pour ses nombreux tableaux de scènes de batailles napoléoniennes. C’est également lui qui introduisit en France la lithographie ! D’ailleurs après sa carrière dans les armes il ne se consacrera plus qu’aux arts et deviendra directeur de l'École des beaux-arts et de l'industrie de Toulouse, ville dont il finit par prendre la municipalité. Un personnage haut en couleurs donc, épique, artiste et romantique, que le lecteur suit avec plaisir dans ses pérégrinations. A Vienne les talents et les sentiments du héros l’attachent à une belle Autrichienne prétexte pour nous à la découverte de cette ville et de ses illustres occupants du moment : le compositeur Joseph Haydn ou l’écrivain Stendhal. Pour mettre en scène ces personnages historiques l’auteur a pris quelques libertés avec l’Histoire, ainsi Stendhal devient un important personnage secondaire de la BD avec l’invention d’une amitié avec Lejeune et d’un amour commun pour l’imaginaire Autrichienne. De même sous le toit de la belle blonde se trouve hébergé Friedrich Staps dont l’Histoire retient l’assassinat manqué de Napoléon. Dans « La Bataille » l’auteur invente une rencontre entre Stendhal et Staps, et la tentative d’assassinat de ce dernier est avancée dans le temps pour mieux coller au temps court de la bataille qui fait l’intensité du roman (historiquement l’événement n’a lieu qu’en octobre 1809).

bataille10Le coup d’œil de Lejeune lui valu d’être attaché au génie, et sa fonction d’officier de liaison lui font faire sans cesse la navette entre le front et l’état-major, c’est donc en grande partie par lui que nous pouvons suivre tous les aspects de la bataille et rencontrer de multiples têtes connues. Parmi ces têtes connues citons Masséna, Lannes, Sainte-Croix, D’Espagne, Lasalle… Et bien entendu Napoléon lui-même. Rambaud s’étant bien appuyé sur de multiples mémoires il rend assez bien le caractère des différends protagonistes. Le coup de crayon de Gil est également convaincant en ce sens. Il n’y a peut être que Napoléon lui-même qui apparait toujours sous un jour peu favorable : colérique, emporté, toujours dans un univers à part à la frontière du génie et de la folie, les traits sévères, secs et agressifs. Un portrait bien noir, qui correspond à certaines facettes du caractère de l’Empereur mais auquel il ne faudrait pas non plus le résumer. Où est l’Empereur familier de ses généraux (de Lannes en particulier) ? Où est l’Empereur qui sympathise sans cesse avec ses soldats ? On lui reconnait juste son talent de stratège (et encore l’échec d’Essling va-t-il en ce sens ?), sa bravoure (quand il s’expose à l’artillerie ennemie) et l’approbation de ses soldats (par les « Vive l’Empereur ! » des grognards). Un portrait bien noir de Napoléon donc, dans le comportement et le dessin, dont on ne sait s’il faut l’attribuer à la lecture par Rambaud de l’ouvrage de Jean Savant (très négatif vis-à-vis de Napoléon) et/ou par un apriori du dessinateur madrilène…

A contrario l’aspect très noir de la bataille et du comportement des soldats est très convaincant. Il y a certes le jeune conscrit perspicace, mais il y a aussi les briscards pillards, sadiques, violeurs et nécrophiles, à la fois exécrables mais hélas indissociables d’une armée en campagne. Il y a la charge de cavalerie les panaches au vent, les sabres fendant l’air, les chevaux volant sur la plaine… Et il y a le choc, les baïonnettes perçant les tripes, les cranes fendus par l’acier, les balles pénétrant les chairs, les boulets emportant les membres, les chevaux s’écrasant dans les chemins creux… Le sujet fait que cette BD est celle qui offre le meilleur aperçu des combats de l’époque napoléonienne. Ici la bataille n’est pas une vignette au milieu d’un scénario plus large, la bataille est le scénario : vous avez donc l’occasion de suivre les pérégrinations d’un petit bataillon d’infanterie engagé dans cette bataille qui le dépasse : embuscade de l’infanterie, attaque de la cavalerie, assaut du village, replis sous le tir de l’artillerie… Le sujet est traité de façon très cinématographique, « caméra sur l’épaule » pourrait-on dire, et l’immersion est totale. Au niveau des détails l’ensemble est suffisamment crédible et détaillé, historiquement convaincant.

Enfin et pour finir on appréciera grandement les « notes historiques de Patrick Rambaud » qui concluent l’ouvrage. On y trouve un panorama des grands personnages vivant en 1809, tant militaires, qu’artistes ou scientifique, dans la droite ligne du roman qui ne se renferme jamais sur la sphère militaire. Puis l’auteur nous présente comment son ouvrage se place dans l’héritage de Balzac et finit par une bibliographie commentée dans laquelle il précise ce que chaque ouvrage lui a apporté sur tel personnage ou événement et ce qu’il a inventé à partir de là. Ce qui est dommage c’est que ces quelques indications sur la part du vrai et du roman, sur l’histoire réelle des personnages, ne se retrouve qu’au milieu de cette bibliographie où n’iront peut-être pas chercher tous les lecteurs. Il aurait certainement était plus opportun de faire des petites fiches par personnage avec une biographie succincte, leur rôle à Essling et ce qui a été inventé à leur sujet dans le roman. Cela aurait fait parfaitement le lien entre le roman et l’Histoire et aurait certainement satisfait quelques passionnés du Premier Empire grognant toujours quand on invente autour d’une épopée impériale qui se suffit à elle-même. On regrettera aussi que ce « cahier spécial » soit réservé à la première édition, une nouvelle mode dans le milieu de la BD pour donner un coup de fouet aux premières ventes mais qui risque de priver les futurs lecteurs de ce dernier fil qui leur permettait de juger la part historique du roman.

 

Une bonne BD donc, indispensable à tout passionné du Premier Empire.

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« La Bataille »

Scénario : Frédéric Richaud

Dessin : Ivan Gil

Couleurs : Albertine Ralenti

Editions : Dupuis

 

 

D’après :

Rambaud Patrick, La Bataille, Le livre de poche, 1999 (réédition).

 

 

 

 

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