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Le temps du rêve : Fromelles - BD

reve_5Second tome du triptyque consacré à l’engagement des troupes australiennes dans la Première Guerre mondiale, « Fromelles » nous plonge comme son nom l’indique sur le front français. Aux côtés du lieutenant-colonel Stucker et d’un aborigène nommé Freeman, Stéphane Antoni nous invite à redécouvrir l’engagement des dominions dans la Grande Guerre, mais aussi à voir comment l’omniprésence de la mort pousse ces hommes à se réfugier dans une acceptation froide de la violence… Ou dans le temps du rêve…


 

Synopsis

Après l’échec sanglant de Gallipoli, les troupes australiennes débarquent en France dans la chaleur et la gaité du Midi. Interlude heureuse, mais de courte durée avant leur envoie vers le Nord de la France, vers la pluie et la boue, vers le front et la guerre : vers la mort. Prenant part à la bataille de Fromelles, les troupes australiennes sont chargées de mener des assauts de diversion dans le cadre de la préparation de la grande contre-offensive franco-britannique sur la Somme. Leur objectif principal : une position allemande surélevée, bien défendue, que l’on surnomme le pain de sucre. Leur mode opératoire : assauts frontaux et opérations commandos.

reve_3Dans cet enfer des tranchées, deux hommes ont abandonné toute notion de patriotisme, toute justification politique ou civilisationnelle de la guerre, tout idéal aussi, pour se réfugier dans une conception très personnelle du monde où la violence est essentialisée. Ces deux hommes ce sont le Lieutenant-colonel Stucker, engagé dans une simple lutte pour la survie qui révèle à ses yeux la véritable force de l’homme, et le soldat Freeman, un aborigène qui incorpore cette violence omniprésente au parcours initiatique qui doit le rapprocher de ses ancêtres… Un parcours parsemé de tueries et d’automutilations qui doit le préparer au temps du rêve…

Notre avis

À l’approche du centenaire de la Première Guerre mondiale, les bandes dessinées traitant de ce sujet sont de plus en plus nombreuses avec comme thème privilégié le front vu par les troupes de la Triple-Entente et l’implication des indigènes issus des empires coloniaux. Pensons par exemple aux Algériens dans la BD « Turcos », ou encore aux Ivoiriens dans la BD « Le soldat inconnu ». Dans « Le temps du rêve » c’est un aborigène australien que nous invite à suivre Stéphane Antoni (scénariste), cas à notre connaissance inédit dans le monde de la bande dessinée. Toutefois, on peut aisément comprendre que ce thème soit jusque-là resté non traité, puisque le recrutement dans les troupes australiennes était essentiellement basé sur le volontariat et que l’incorporation d’aborigènes fut minime, presque anecdotique à l’échelle du conflit puisqu’on compte entre 500 et 600 hommes dans cette situation. Toutefois, ce choix offre une très grande originalité au scénario, en incorporant à un conflit européen un aborigène d’une toute autre culture, avec ses représentations, sa conception du monde, de la guerre et de la violence. On retrouve, mais largement plus amplifiée et approfondie, la situation décrite dans le film « Légendes d’automne » où un homme élevé à l’amérindienne se retrouvait en pleine guerre des tranchées. Ici c’est la religion totémique de Freeman qui s’approprie la violence de la guerre industrielle dans le cadre d’un parcours initiatique jalonné des multiples rites (circoncision, scarification, automutilation de la verge…) visant à faire de lui un être nouveau, au-delà de la simple humanité, relié au temps du rêve.

reve_2À cette appropriation totémique, de la violence s’oppose la conception du lieutenant-colonel Stucker qui a abandonné tout idéal pour essentialiser cette violence où les sentiments humains se mêlent entre effroi et jouissance. Deux appropriations très différentes de la violence, mais qui aboutissent à l’affirmation de deux caractères comparables face à l’adversité : deux hommes indifférents face à la mort, durs et froids dans le combat, n’hésitant jamais à saigner l’ennemi à la baïonnette ou au couteau de tranchée… Alors, outre le rappel de la participation des troupes des dominions et de quelques aborigènes au conflit, la bande dessinée nous parle finalement plus de la formation de ces hommes nouveaux forgés par la Grande Guerre, insensibles à la valeur de la vie humaine : des milliers d’hommes changés à jamais comme Freeman, Stucker… Ou Hitler…

D’un point de vue historique « Le temps du rêve » tient la route avec des dessins d’Olivier Ormière et une mise en couleur de Virginie Blancher qui permettent sur plusieurs vignettes de s’attarder sur les détails, les Enfield notamment (les baïonnettes sont quant à elles toujours moins détaillées). L’engagement désastreux de la 5e division australienne sur le pain de sucre à Fromelles en juillet 1916 est lui aussi historique : 5.533 Australiens et 1.400 Britanniques y laissèrent la vie sans que soit obtenu aucun résultat sur le terrain. Des fosses communes ont d’ailleurs été retrouvées récemment, en 2010. Sur le site on peut voir aujourd’hui un monument en l’honneur des troupes australiennes, monument montrant un soldat portant un camarade sur ses épaules : scène qui inspira certainement la troisième vignette de l’avant-dernière planche. La présence sur les lieux d’Adolf Hitler est elle aussi historique puisqu’il participa à la bataille en tant que caporal du 16e régiment d’infanterie de réserve bavarois. Toutefois sa « rencontre » directe avec un aborigène australien (sur laquelle nous ne nous entendrons pas pour ne pas révéler toute l’histoire) relève bien entendu de la fiction. Les officiers australiens tels que Birdwood et Godley sont également historiques, toutefois on peut regretter que le dessinateur n’ait pas choisi de les représenter sous leurs propres traits mais les remplace par ceux de son père et de son beau-père (même s’il s’en explique sur son site) : ce type d’hommage familial aurait sûrement été plus judicieux sur des personnages fictifs ou anonymes.

Pour conclure, nous avons là un scénario cohérent et particulièrement original, qui comme d’autres scénarios récents nous parle de l’implication des empires coloniaux dans la guerre de 14-18, mais qui se distingue en approfondissant à travers deux personnages très différents l’intériorisation et l’appropriation de la violence engendrée par cette guerre totale et industrielle. Une banalisation de la violence et de la mort allant jusqu’à l’essentialisation et qui sera un des moteurs de la montée des fascismes quelques années plus tard.

 

« Le temps du rêve »

- Gallipoli

- Fromelles

Scénario : Stéphane Antoni

Dessin : Olivier Ormière

Couleur : Virginie Blancher

Éditions : Delcourt

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