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Résistants oubliés – BD

RO1Après une bande dessinée consacrée aux troupes algériennes pendant la Première Guerre mondiale, Kamel Mouellef s'attaque à la Seconde Guerre mondiale avec cette BD sur la Résistance et plus particulièrement sur les étrangers et Français issus de l'étranger (et tout particulièrement du Maghreb) qui ont participé à la Libération de la France en combattant. Une bande dessinée qui pose la question des liens entre Histoire, mémoire(s) et politique alors que le scénariste est président de l'association « Déni de Mémoire » et que l'ouvrage est préfacé par un ténor du Parti Socialiste... La BD : nouveau vecteur de choix pour les revendications mémorielles ?

 

Présentation

Le but de cette bande dessinée est de ne plus se contenter de « l'image du maquisard français » pour revaloriser les résistants issus de divers horizons qui ont aussi combattu contre l'occupant allemand. Le scénario prend donc la forme d'une série de portraits présentés plus ou moins chronologiquement et permettant de saisir une poignée de destins de résistants principalement originaires du Maghreb comme Addi Bâ, tirailleur passé en résistance qui organise les camps de réfractaires au STO (Service du Travail Obligatoire), ou Abdesselem Ben Ahmed, résistant du Vercors victime du massacre de la grotte de la Liure..

D'autres nationalités sont évoquées, parfois plus succinctement comme pour les antifascistes allemands ou le groupe de Manouchian. On retrouve les Espagnols de la Nueve libérant Paris, les Croates, Polonais, Espagnols, Algériens et Marocains du maquis de la Montagne Noire.

Si dans un premier temps la narration est un peu artificielle, Addi Bâ semblant commenter tout en monologue, la BD prend progressivement son rythme et devient de plus en plus prenante. Le dessin est réaliste, mais relativement naïf, ou pour mieux dire : peu précis. La colorisation type aquarelle rappelle la précédente BD de Kamel Mouellef, Turcos.

 RO3

Le dossier photographique

Cette bande dessinée est complétée par un beau dossier photographique d'une dizaine de pages présentant diverses photos d'époque où l'on peut voir des résistants d'origine marocaine, arménienne, espagnole, kabyle, guinéenne, algérienne, allemande... Un panel de la diversité nationale de la Résistance mettant notamment en valeur les combattants nord-africains. Ce dossier est complété par un extrait du livre du Capitaine Lanvin du Maquis de l'Oisans : Liberté provisoire. 

RO2Histoire, politique et mémoire(s)

Cette bande dessinée ne cache pas ses revendications mémorielles. Kamel Mouellef est présenté comme menant « depuis plusieurs années un combat pour faire retrouver aux jeunes issus de l'immigration l'amour de la France » et ceux jusqu'au collège où il est intervenu ainsi qu'il le déclare sur Radio Orient. Sa précédente BD, Turcos, était d'ailleurs affiliée à son association « Déni de Mémoire » qui se donne pour but la prise en charge des anciens combattants et victimes de guerre et leur réhabilitation, en particulier des troupes coloniales, à travers les manuels scolaires. Cette bande dessinée au titre évocateur est d'emblée présentée comme iconoclaste, réparant un manque, une injustice pour rendre « hommage à ces combattants souvent oubliés par l'histoire officielle », au « rôle des étrangers dans la Résistance [qui fut] de plus en plus nié, puis progressivement oublié ». Pourtant, ce procès à charge mériterait d'être grandement nuancé, si effectivement le rôle du résistant « de souche » fut plus valorisé au sortir de la guerre dans le cadre d'une reconstruction nationale et virile, la proportion de résistants « issus des colonies » et « de souche » est également à prendre en compte. Le rôle des combattants magrébins dans la Seconde Guerre mondiale n'est d'ailleurs pas ostracisé d'une quelconque histoire officielle, il en est même question au lycée où ce conflit et la décolonisation sont évoqués et où cet aspect est abordé dans le cadre des divers éléments explicatifs du mécontentement en Algérie amenant à la guerre. Que dire des étrangers d'autres horizons comme le groupe Manouchian et la fameuse « Affiche rouge » que les élèves rencontrent souvent que ce soit en Histoire, en Français ou même en Musique ! La mémoire de la Seconde Guerre mondiale (ou de la guerre d'Algérie) est elle-même au programme en Terminale. L'aspect iconoclaste est donc à nuancer et nous pouvons plutôt remarquer que ce thème des combattants d'origine africaine est un thème très à la mode ces dernières années d'où de nombreuses BD consacrées aux troupes coloniales durant la Première Guerre mondiale. Nous n'avons ici que la continuation d'une mode qui passe sur le conflit suivant.

Mode ? Ou besoin ? Car au-delà de raconter l'Histoire, cette BD cherche avant tout à propager une mémoire envers un RO4bpublic ciblé : les jeunes (et moins jeunes) Français issus de l'immigration. Outre un rappel du rôle de leurs ainés magrébins dans le combat pour la Libération de la France, la BD se charge d'une mission citoyenne en invitant les jeunes à continuer eux aussi le combat contre d'autres ennemis qui ne portent plus l'uniforme allemand, mais qui s'appellent « intolérance, amalgame, ostracisme, xénophobie, racisme, antisémitisme »... Les combats de la Résistance et l'union d'hommes de toutes origines et de toutes confessions contre un ennemi commun sont essentialisés pour devenir l'exemple à suivre pour assurer la cohésion d'une société multiethnique et multiculturelle. Cette « récupération » civique (et donc politique) de l'histoire de la Résistance est encore accentuée par la préface qui fut confiée non à un historien, mais à un homme politique : Jack Lang, actuel Président de l'Institut du monde arabe, ancien ministre de la Culture et figure clef du Parti Socialiste qui repend le couplet sur « l'oubli » et « le déni »... Un choix qui n'est pas sans rappeler celui d'une autre BD dédiée au rôle des étrangers dans la Libération, La Nueve, dont la préface avait également été confiée à un membre du Parti Socialiste : la maire de Paris Anne Hidalgo... Étrangement, on ne trouve pas à notre connaissance d'interventions de membres du Parti Socialiste dans des préfaces de bandes dessinées évoquant d'autres thèmes que le rôle des étrangers et coloniaux dans l'Histoire de France... Où est la limite entre devoir de mémoire et récupération politique ?

Et d'ailleurs existe-t-il un devoir de mémoire ? Ne devrions-nous pas parler de devoir d'Histoire et de droit à la mémoire ? D'ailleurs quelle mémoire ? Car les mémoires sont multiples, se croisent, s'opposent, s'ombragent les unes les autres... En effet, si ici la mémoire des Magrébins dans la Résistance est bien mise en valeur, c'est parfois au détriment de la mémoire communiste de la Résistance par exemple ! En effet si le communisme, qui fut un des moteurs de la Résistance, est évoqué (notamment à travers la personne de Marcel Langer), il reste très anecdotique alors qu'il devrait être au cœur même d'une bande dessinée de ce type s'intéressant à la participation des étrangers à la Résistance, évoquant la guerre d'Espagne et les guerres de décolonisation... Comment espère-t-on que des jeunes se fassent une idée juste des événements si on n'aborde pas réellement la question du communisme et la notion d'internationalisme ? Hélas, tout cet aspect est occulté et la motivation des combattants est limitée au combat pour la liberté. Tout cela pour dire que tout travail mémoriel, aussi plein de bonne volonté soit-il, ne peut pas exempter d'un véritable travail d'Histoire et que la mission civique que l'on veut d'ailleurs donner à l'Histoire n'est pas forcément renforcée par cette accumulation des mémoires. Car les mémoires sont aussi souvent porteuses de rancœurs, elles RO5ane se contentent pas d'être des commémorations des événements historiques, elles sont souvent l'objet de revendications.

Et en effet, si cette fois l'association « Déni de Mémoire » n'est pas explicitement citée dans la bande dessinée, Kamel Mouellef qui cumule les casquettes de président de l'association et de scénariste de la BD n'oublie pas de faire d'une pierre deux coups. Effectivement, la question des résistants est élargie à celle des troupes coloniales engagées aux côtés de la France Libre puis à la question de la reconnaissance de cet engagement par les autorités françaises : sont ainsi évoqués la volonté de De Gaulle et des Américains de « blanchir l'armée de libération », les arriérés de solde et primes de démobilisation non versés, la répression de la contestation par l'armée française, le gel des pensions des anciens combattants après les indépendances et jusqu'aux années 2000... Le tout bien présenté comme motif à revendications légitimes puisque les personnages réagissent en dénonçant le « deux poids, deux mesures » ou en remettant en cause l'obligation de résider neuf mois en France par an pour « toucher une pension correcte ».

La bande dessinée épaule donc d'une certaine façon le militantisme... Mais parvient-elle au final à l'objectif civique prôné dans le dossier de presse, à savoir « donner aux jeunes issus de l'immigration l'amour de la France » ? La réponse n'est pas évidente, si effectivement la résistance permet d'évoquer une union de toutes les bonnes volontés sans préoccupation d'origine et de croyance, si la conclusion de l'ouvrage se veut humaniste, l'accent mis sur une forme de « déni », sur l'injustice post-démobilisation, sur les revendications en terme de pensions et sur la répression par les troupes françaises le 30 novembre 1944 aux camps de Thiaroye qui aurait fait 70 morts (35 officiellement, sans tenir compte des blessés morts par la suite) ne vont pas forcément dans le sens de l'apaisement et de la cohésion sociale. Au contraire cela ne ravive-t-il pas le débat entre quête de reconnaissance et refus de repentance ? La BD présente des soldats coloniaux démobilisés dénonçant les abus « des blancs » et balayés par « les troupes françaises » que l'on représente par un focus sur un char et deux automitrailleuses (qui ont effectivement participé à l'opération, avec un half-track). Il est par contre omis de préciser que les troupes participant à la répression sont, outre les gendarmes, aussi des troupes coloniales (1er et 7e régiment de tirailleurs sénégalais et 6e régiment d'artillerie coloniale) et que, comme souvent dans ces situations, l'origine du premier coup de feu reste indéterminée... Une vision partielle donc d'un élément de mémoire chaude et de brulante actualité puisque le RO5bprésident socialiste François Hollande l'a évoqué lors de son discours à Dakar en 2012, offrant même des documents d'archives pour le mémorial sénégalais, puis en 2014 quand il se rend sur les lieux. La répression de Thiaroye, qui a déjà été évoquée dans un court métrage du producteur militant Rachid Bouchareb est devenue un thème clef du militantisme mémoriel puisqu'à l'occasion du déplacement du président socialiste le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) a annoncé une action en Justice contre l'État français. La reconnaissance officielle du massacre par l'Etat français et la réhabilitation des tirailleurs est l'objet d'une pétition en ligne soutenu entre autre par le CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l'Histoire). La LDH (Ligue des Droits de l'Homme) a égallement demandé au gouvernement français de reconnaitre les faits et d'assumer sa responsabilité. La responsabilité de l'Etat français et le camouflage effectué à l'époque sur cet événement est certain. Toutefois, il n'est pas du registre de l'Histoire de réclamer quoi que ce soit en terme de "reconnaissance", ceci est affaire de politiques et de juristes...


En définitive cette BD que le président de l'Institut du monde arabe juge être « un remarquable et indispensable ! témoignage » est une bande dessinée mémorielle plutôt qu'historique, or comme souvent la mémoire est partielle et donc partiale, et cela bien que Mr. Jack Lang considère que « l'important travail de recherche mémoriel réalisé à l'occasion de la parution de cette bande dessinée lui confère une légitimité et un intérêt historique et fait d'elle un véritable outil pédagogique à remettre dans les mains de tous »... Une bande dessinée originale, sur un thème intéressant, mais qui a parfois un arrière-goût militant et où se croisent revendications mémorielles portées par les Français issus de l'immigration et « récupération » politique de ces mémoires. La bande dessinée, plus accessible aux masses comme le reconnait Mouellef lui-même sur Radio Orient, serait-elle un nouveau vecteur de choix pour le militantisme mémoriel ?

 

Résistants oubliés

Scénario : Kamel Mouellef & Olivier Jouvray
Dessin & Couleurs : Baptiste Payen
Éditions : Glénat

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