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Juger Pétain – BD

juger petain couvJuger Pétain est un album d'histoire centré sur le procès du maréchal Pétain. Il a été publié en septembre 2015 aux éditions « Glénat » dans la collection « 1000 feuilles », adapté du documentaire éponyme réalisé par Philippe Saada. Cette bande-dessinée est le fruit d'un travail concerté entre le documentariste et le dessinateur, Sébastien Vassant, tous deux coutumiers de réalisations dans le domaine de l'histoire.

 Dans l'optique de légitimer cette transposition de l'audiovisuel à la BD, Philippe Saada évoque dans une interview accordée à Glénat que les codes et l'esthétique de la BD confèrent une « liberté infinie par rapport à l'archive filmée qui est pauvre et limite forcément la narration. Le dessin permet d'aller partout où la caméra ne va pas : dans la tête de Pétain notamment. Cette BD, sorte de journal quotidien sur le procès, par sa longueur (132 pages), son sujet et sa complexité est rendue difficilement accessible à un large public, bien que l'auteur se soit appliqué à la rendre ludique par l'insertion de scènes plus légère comme a cup of tea with Churchill (ajout humoristique inséré dans la continuité du récit) ou encore Ma vie avec les boches, un faux journal intime de Pétain centré sur la relation complexe qu'a entretenu ce protagoniste avec l'Allemagne tout au long de sa vie. La complexité de ce sujet est retranscrite dans la BD à travers le poids du texte par rapport aux images, bien qu'elles soient tout aussi importantes. La teneur pédagogique et didactique de l'œuvre ne fait pas obstacle à l'emploi d'un ton parfois plus familier, caractérisé par des traits de dessin jouant sur l'alliance entre réalisme, imagination et caricature.

La couverture sobre et austère de cette BD, présentant Pétain de profil révèle trois points importants : 1) La ressemblance avec un prisonnier pris en photo de profil aujourd'hui ; 2) la moustache blanche, on appuie sur la vieillesse, la sénilité ; 3) La couleur « Vert de gris » qui renvoie à un terme péjoratif désignant les soldats allemands en raison de la couleur de leur uniforme et faisant référence ici à l'Occupation) : une couleur présente tout au long de l'album avec le noir et le blanc.

La démarche intellectuelle de cette BD

Ces trois points illustrent ce que les auteurs ont souhaité montrer à travers cette réalisation, faire la lumière sur ce procès, en tentant de cerner les différents enjeux qui l'ont parcouru, qu'ils soient politique, judiciaire et médiatique dans lequel le personnage central, Philippe Pétain, va concentrer tous les regards. Le titre même de la BD interroge sur l'angle d'analyse adopté par ces auteurs, puisqu'il ne s'agit pas seulement du jugement de Pétain, le titre, juger Pétain appelle implicitement à s'interroger sur les contours de ce procès, ses raisons, ses objectifs et ses résultats. Une série d'interrogations qui conduisent ces auteurs a porté un intérêt historique sur ce procès, appuyé par un travail de recherche. Le documentaire, par une innovation technique, greffe sur les films muets datant de 1945, les rapports sténographiques produits durant ce procès. Dans la BD, les propos tenus par les protagonistes du procès sont complétés par des commentaires historiques offrant une tout autre approche.

Le contexte et l'impact des évènements sur la mémoire collective

1019 bL'album déroule un récit historique du procès Pétain intégré dans le contexte de la Libération et de la fin du second conflit mondial. Le procès de Philippe Pétain, à l'aspect d'une pièce de théâtre, s'ouvre le 23 juillet 1945 dans ce contexte de guerre civile franco-française marqué par le système de l'épuration. Tout au long de ce procès, animé par les passions politiques d'alors, une valse de témoins est chargée de témoigner en faveur ou en défaveur du maréchal Pétain, des témoignages qui permettent de replonger dans l'histoire du régime de Vichy. Clos le 15 aout 1945, il va laisser derrière lui de nombreux mystères qui portent à interrogation. La BD va laisser apparaître un procès bien plus complexe qui a laissé des traces au sein de la mémoire collective.

Depuis la mort du maréchal Pétain en juillet 1951, son nom et ce qu'il a et ce qu'il représente aux yeux des Français va perdurer à travers les décennies et ce jusqu'à aujourd'hui. Le simple fait que cette BD existe montre un questionnement, une interrogation voir une préoccupation de la part des auteurs pour tenter de comprendre l'énigmatique Pétain, une énigme que le procès a contribué à créer. Cette mémoire collective se structure sur l'opposition entre la Résistance et la Collaboration, vecteur de polémique, notamment sur la figure de Pétain. De ce fait, la société française voit régulièrement resurgir le nom de Pétain au sein de la classe politique et intellectuelle, par exemple à l'extrême droite. Jean-Marie Le Pen, dans le journal d'extrême-droite, Rivarol en date du 7 avril 2015, dit : « je n'ai jamais considéré Pétain comme un traître » mais aussi à gauche de l'échiquier politique. Jean Christophe Cambadélis révélait une comparaison plus que douteuse le 6 mai 2015 dans l'émission « Question d'info », faisant de François Hollande, le « bouclier de la France » et Manuel Valls le « glaive de la France ». Une référence dont il est justement fait usage dans la défense du maréchal Pétain lors de ce procès. C'est ce que l'historien de la mémoire, Henry Rousso a qualifié de syndrome de Vichy. Ce retour permanent et relativement régulier du visage de Vichy dans l'espace publique français.

En ce sens, la BD transcrit une controverse mémorielle sur la figure du maréchal Pétain dont la source provient du procès même de l'ancien chef de Vichy.

Que nous révèle cette BD ?

Des interrogations sur l'aspect du procès

Les auteurs, à travers le dessin, mettent l'accent sur le déroulement du procès et en particulier sur certains actes portant à interrogation pour des personnes non contemporaines de l'évènement : La temporalité du procès est un marqueur important et essentiel pour la compréhension de cet évènement que fut le procès de Pétain. Le procès se déroule en plein cœur de la Libération, dans une période d'émotions et de déferlement de passions, animé par des rancœurs. En cet été brûlant de 1945, le procès se tient sans possibilité d'un quelconque recul et d'une justice impartiale pour ce procès. Ce sentiment est renforcé lorsque l'on s'intéresse au juge chargé de mener ce jugement. Mongibeaux, qui occupe la présidence de cet évènement judiciaire a été lui-même chargé d'accuser les représentants de la IIIème République (Reynaud, Blum...) au procès de Riom en 1942, voulus par Pétain et les tenants du régime de Vichy. Le fait que la décision finale de ce procès soit donnée à un jury de 24 membres composé de 12 parlementaires et de 12 résistants, démontre une fois de plus que ce procès portait la marque du pouvoir politique. Les faits reprochés à Pétain sont présents dans les mémoires des juges et de l'opinion. La France est sortie de la guerre et la société française est profondément marquée. Des esprits à vif qui vont donc entreprendre de juger Pétain mais aussi ses partisans dans l'optique de condamner Vichy et de faire que ce régime soit bel et bien, « nul et non avenu » (De Gaulle).

En tenant compte de cette absence de recul durant ce procès, il est également frappant de constater que certains évènements sont occultés volontairement ou tout simplement parce que les personnes n'ont pas encore pris la mesure de ce qui s'est passé. La question de la déportation des juifs est pratiquement absente du procès notamment. Un point qui ne sera traité que 50 ans plus tard avec le discours de Jacques Chirac en 1995, reconnaissant la responsabilité de l'Etat français dans la déportation des juifs.

Ce jugement révèle donc un procès qui est finalement joué d'avance. L'ombre de De Gaulle (au sens premier du terme, le général n'est jamais représenté en personne, simplement son ombre) plane sur ce jugement. Le Gouvernement Provisoire de la République Française dirigé par De Gaulle a surveillé la tenue du procès, afin de maîtriser ses péripéties et surtout éviter un fiasco pour l'accusation. Le pouvoir souhaitait à travers ce procès amorcer la réconciliation des Français que Pétain a divisés. Il y a une volonté de marquer une rupture.

Quelle est réellement la personnalité de Pétain ?

La BD présente Pétain comme l'acteur central du procès, autour duquel gravite l'action des juges, des accusateurs et des défenseurs, sans oublier les journalistes et la population. Toutefois...

juger petain bd plancheLe mutisme de Pétain porte à interrogation, malgré deux déclarations au début du procès assimilable à un testament politique destiné aux Français et à la fin de ce jugement, sorte de conclusion tout aussi énigmatique. (Sur ce point la BD nous plonge dans la tête de Pétain). Son silence, fruit d'une stratégie de la défense a duré tout le long du procès, soit trois semaines. Paradoxalement, la BD qui met en avant ce fait présente un Pétain présent physiquement mais absent en esprit, comme s'il était absent de son propre procès.
De plus, les auteurs s'attardent tant dans la narration que dans le dessin sur la vieillesse du maréchal. Il pose la question d'un procès intenté à un vieillard, victime de trou de mémoire et dur d'oreille. Tout cela interroge et a contribué à créer une énigme autour du maréchal, un mystère sur le fond de sa personnalité. La vieillesse a été le cœur de sa défense.

Encore aujourd'hui Pétain est une figure bloquée entre l'image du traitre, celui qui a signé l'armistice de juin 1940 et celle du sauveur qui aurait maintenu en vie la France malgré l'Occupation. L'interrogation que portent les auteurs de cette BD, c'est la responsabilité de Pétain et surtout ses motivations. La BD retranscrit fidèlement le fait que le procès va occulter cette question à travers l'absence d'un retour sur la signature de l'armistice de juin 1940 et ce jusqu'à l'arrivée de Pierre Laval lors de sa comparution à la fin du procès. (celui-ci venait d'être extradé de l'Espagne dictatoriale de Franco) C'est un pan entier de la responsabilité de Pétain que ce procès ne s'est pas chargé de mettre en lumière.

La théorie du « bouclier » et du « glaive », argument des défenseurs du maréchal Pétain a très largement contribué à brouiller encore un peu plus l'image et l'exacte responsabilité que porte Pétain durant cette période de Vichy.

Il n'en reste pas moins que le prestige du maréchal a provoqué un dilemme. Il a été le vainqueur de Verdun et le chef de Vichy. Son prestige est une sorte de protection. Prestige symbolisé dans la BD par la présence sur sa tenue, de la médaille militaire et de son képi. Un passé militaire qui fait aujourd'hui l'objet de controverses puisque certains, à l'extrême droite de l'échiquier politique notamment, réclament le déplacement des ossements de Pétain à l'ossuaire de Douaumont pour reposer parmi les poilus mort en 1914-1918.

Cette réalisation permet donc, à travers les planches dessinées d'exposer ce que le documentaire ne pouvait pas montrer ou tout du moins pas suffisamment. Ainsi, elle expose clairement le cadre du procès, son large contexte et les ambiguïtés qu'ils recèlent, desquelles le documentaire ne pouvait rendre compte au delà des mots. Plus encore que la lumière portée sur ces détails importants, la BD révèle l'interrogation des auteurs et à fortiori de la société française sur la personnalité, la responsabilité du maréchal Pétain et surtout sur la finalité de ce procès qui appel à une interrogation quant à savoir si Pétain a été réellement jugé lors de ce procès au-delà du verdict.

Les auteurs ont donné à leur travail une caution mémorielle à travers une citation de François Mauriac (à la fin de la BD) parue dans le figaro au lendemain de la clôture du procès ; le dialogue de l'accusation et de la défense va se poursuivre de siècle en siècle ; pour tous quoi qu'il advienne, pour ses admirateurs, pour ses adversaires, il restera une figure tragique éternellement errante... à mi-chemin entre la trahison et le sacrifice. L'intérêt pour l'historien semble donc double : Dans un premier temps, la BD permet de poser sur le papier toute la complexité de ce procès, ses zones d'ombres comme ses vérités et de redonner vie à ce procès à travers une archive reconstituée. Derrière cet intérêt technique, il y a un intérêt pour l'historien de la Mémoire puisque cette BD révèle les interrogations des Français d'aujourd'hui sur Pétain et son image à travers le temps. Le titre de la BD, juger Pétain semble démontrer que ce procès qui a eu lieu en 1945 n'est finalement pas clos en 2015.

Vichy. Pétain. État français. Ces mots, soixante-dix ans après les faits, raisonnent dans l'actualité avec une force toujours aussi vive. Le débat politique, intellectuel et médiatique conserve la cicatrice, parfois encore douloureuse, de cet épisode historique qui a marqué au fer rouge la République et ses principes fondateurs que sont la liberté, l'égalité et la fraternité. Cette « phase noire » de l'histoire de la République française fait aujourd'hui partie intégrante de son ADN politique et les périodes troubles, agitées par des difficultés économiques, sociales et politiques ne tardent pas à manifester, dans l'espace public, le retour d'un danger pour la République. Le rappel incessant de Vichy se voudrait protecteur pour la République et ses citoyens, qui cherchent encore aujourd'hui à comprendre dans toute son ampleur cet épisode et les responsabilités qui incombent aux acteurs de cette époque.

SAADA Philippe & VAILLANT Sebastien, Juger Pétain, Glénat, 2015.

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