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Pour une historiographie de l’histoire orale

Magnétophone, outil privilégié de l'histoire orale

Au départ, l’ « histoire orale » vient de l’anglais « oral history ». Elle se définit par l’utilisation systématique de l’entretien et de l’enquête orale par l’historien. Ce sont les chercheurs américains qui ont, les premiers, remis en valeur le témoignage oral dans la pratique de l’histoire. L’histoire orale témoigne donc d’une historiographie très riche, et de mutations historiques essentielles, qu’il convient d’analyser dans le cadre de cet article, lorsque l’on veut étudier le témoignage oral en histoire.


 

Aux origines de l’histoire orale

Le document oral est, depuis l’Antiquité, la source originelle de l’historien. Les premiers historiens antiques, et parmi eux Hérodote et Thucydide, ne pouvaient s’appuyer que sur les propos des témoins, en raison de l’absence de toute source écrite, et plus précisément en raison de l’inexistence de l’histoire jusqu’alors. Le père de l’histoire, Hérodote, a, par ailleurs, rédigé sa grande œuvre sous le titre L’Enquête, Historia. Il y a donc implicitement et explicitement une référence à l’enquête orale : sa grande œuvre consiste en une « enquête » sur les guerres qui ont opposé le monde grec aux Perses, que l’on appelle les « guerres médiques » (499 av. J.-C. 449 av. J.-C.). Il se réfère aux origines et aux fondements de ce grand affrontement, et accorde une place essentielle aux témoignages des acteurs, aux souvenirs des enfants et des petits-enfants des anciens protagonistes, ainsi qu’aux mythes et traditions orales. Par conséquent, l’histoire, dès ses premiers balbutiements, accorde une place essentielle au témoignage, à la source orale. L’histoire, au sens antique du terme, doit d’abord être considérée en historiographie comme une histoire orale. Le deuxième grand historien grec, Thucydide, a lui aussi eu recours aux témoignages oraux pour décrire, analyser et expliquer la guerre du Péloponnèse (431 av. J.-C.404 av. J.-C.). Thucydide a cependant inclus une rigueur supplémentaire dans sa manière d’élaborer l’histoire, en refusant de prendre en considération les mythes. Dès lors, il fit le choix de se cantonner aux témoins directs de l’évènement qu’il voulait relater. Pour les Grecs, pour les historiens de la Grèce antique, il s’agissait alors d’élaborer une « histoire édifiante » : il s’agissait avant tout de privilégier l’histoire proche, vécue par les ancêtres directs.

Chez les auteurs du Moyen Âge, les chroniqueurs médiévaux, les récits sont en grande partie fondés sur les témoignages oraux. Les exemples sont pléthore : Grégoire de Tours, qui rédige son Histoire des Francs vers 591 ; Suger, qui écrit ses Chroniques de Saint-Denis ; Joinville, auteur du Livre des saintes paroles et des bonnes actions de saint Louis en 1309 ; ou encore Jean Froissard, qui rédigea ses Chroniques de France, d’Angleterre et de païs voisins. Ces érudits ont alors recours aux témoignages oraux, par tradition à la méthode antique, mais aussi parce qu’ils veulent pallier à un manque de documentation. En effet, au Moyen Âge, avant l’apparition de l’imprimerie au XVᵉ siècle, les manuscrits sont peu nombreux, et les bibliothèques sont rares, le plus souvent circonscrites au milieu religieux. Ainsi, ces chroniqueurs lettrés n’hésitent pas à se fonder sur les récits et les traditions populaires. Néanmoins, c’est à la fin du Moyen Âge que le témoignage oral commence à être supplanté par l’écrit : à ce moment précis, en Europe, les archives écrites se développent, dans un cadre politique. Par exemple, des seigneurs, pour justifier leurs titres de propriété, ainsi que les origines nobles de leur famille, fabriquent des archives écrites. Ce phénomène va de pair, durant la Renaissance et au début de l’époque moderne, de la construction des États, qui, dans une logique de légitimation de leur pouvoir, développent les archives écrites. Dès lors, ces documents, nouvellement développées dans l’Europe du Bas Moyen Âge, sont de mieux en mieux regroupées dans les chartriers seigneuriaux, ou dans les scriptoria des monastères.

Ainsi, au XV è siècle, l’invention de l’imprimerie permet une plus grande diffusion des livres, et permet aussi une plus grande diffusion de l’écrit, qui devient dès lors le support privilégié de la mémoire collective, puis de l’histoire. Alors que l’écrit se développe dans l’Occident chrétien, l’oral est en perte de vitesse.

La dévalorisation des sources orales (XV - XIX siècles)

Cette dévalorisation de l’écrit est caractéristique de l’époque moderne, et s’est poursuivi jusqu’au XIXᵉ siècle, dans la lignée des historiens positivistes. Au XVIIᵉ siècle, la constitution de l’école historique bénédictine a eu des effets majeurs, essentiels : dans leurs travaux, ces « historiens primitifs » entreprirent une critique des textes médiévaux, dans le but de départager ce qui était vrai de ce qui était faux. Aussi ont-ils collecté toutes les vies de saints, et les ont-ils reprises afin de les critiquer, mais aussi et surtout de les épurer des erreurs commises par leurs prédécesseurs. Il s’agit de la première apparition d’une critique historique, fondée sur les récits provenant de la prise en considération historique de la tradition orale.

La deuxième étape se situe au XIXᵉ siècle, sous l’égide des positivistes : pour eux, l’histoire se définit avant tout comme une science, comme une « science du passé », qui doit s’appuyer exclusivement sur le document écrit ou le document matériel, c’est-à-dire sur le commentaire et sur l’archéologie. Dès lors, la constitution de la discipline historique au XIXᵉ siècle sanctionne un délaissement total de la source orale, et ce pour plusieurs raisons : le XIXᵉ siècle est l’époque où l’on considère que l’école et l’alphabétisation sont un signe du progrès et de civilisation. Il s’agit, d’une certaine manière, d’une « civilisation de l’écrit », qui supplante l’archaïsme de l’oral. L’autre raison qui caractérise la primauté de l’écrit chez les positivistes consiste en l’omniprésence de sources écrites dans le cadre de l’étude de leurs sujets de prédilection. Dès lors, ils peuvent tout-à-fait se passer des sources orales.

Ainsi, au XIXᵉ siècle, l’oral commence à être délaissé aux sociétés dites « sans histoire », aux sociétés extra-occidentales, et à l’étude des classes populaires. En somme, aux « marginaux » de l’histoire. Aussi, l’oral est-il abandonné par les historiens, et laissé à l’appréciation d’autres disciplines, qui acquièrent un statut inférieur à l’histoire, mais qui se constituent scientifiquement en même temps qu’elle : l’ethnologie, l’étude du folklore, ou l’anthropologie. Toutefois, malgré ce phénomène particulier, à cette époque, on peut observer que certains intellectuels réhabilitent les témoignages oraux. Voltaire, qui a par exemple écrit Le Siècle de Louis XIV (1751), s’est beaucoup référé aux témoignages des gens qui avaient vécu le siècle de Louis XIV. L’on peut trouver au XIXᵉ siècle d’autres exceptions, comme Jules Michelet, qui, dans son Histoire de la Révolution française, dit qu’il a beaucoup écouté son père et la génération précédente, afin de retrouver « l’esprit de la Révolution ». George Sand, se situant dans la fibre folkloriste, a aussi eu recours à l’enquête orale. Dans La Mare au Diable, par exemple, elle s’est fondée sur des enquêtes menées auprès de paysans du Berry. L’intérêt pour l’histoire orale, du point de vue de l’histoire en tant discipline académique et scientifique, n’est réapparue qu’au milieu du XXᵉ siècle, au profit de développements historiographiques plus récents.

Pour une historiographie de l’histoire orale : développements récents

Ainsi, il fallut attendre le XXᵉ siècle pour observer en historiographie un véritable développement scientifique de l’histoire orale, dans un contexte de naissance de l’ « oral history ». L’histoire orale moderne débute aux États-Unis, dans les années 1930, avec le lancement d’une grande enquête nationale sur les souvenirs des anciens esclaves noirs. Cette grande enquête fut commanditée à l’époque par les autorités fédérales américaines, dans le contexte de la Grande Dépression des années 1930. Il s’agit du temps du « New Deal », où l’on lance de grandes enquêtes nationales sur tous les sujets. Il s’agit de comprendre les exclus de la société américaine, et de les réintroduire au sein de la nation. La première institutionnalisation de l’histoire orale a eu lieu en 1948, à l’Université de Columbia, à New York, par la fondation du premier centre d’histoire orale. Ce centre lance, dès le départ, en 1948, une série de grandes enquêtes, que ce soit sur la reconstitution systématique de biographies d’hommes politiques (locaux, fédéraux, ou nationaux), ou sur des thèmes spécifiques, comme les débuts de la radio aux États-Unis, par exemple. Ce centre a lancé un certain nombre de méthodes, qui sont toujours d’actualité, comme l’utilisation systématique du magnétophone, ou la retranscription systématique des entretiens, avec correction des manuscrits par les témoins, qui sont censés relire leur texte et qui peuvent le modifier. Ce centre constitue dès lors une gigantesque bande de données de sources orales, destinées à être utilisées par les historiens. Aujourd’hui, ce centre d’histoire orale contient des millions d’heures d’enregistrements.

De multiples centres d’histoire orale se sont, par la suite, développés dans d’autres universités américaines. L’histoire orale se développe aussi ensuite, dans les années 1970, en Angleterre (avec le développement de la « social history », avec un intérêt porté aux classes populaires), en Italie, ou encore en Allemagne (lié aux enjeux de l’après-Seconde guerre mondiale dans ces deux derniers pays, beaucoup d’archives ayant été détruites : il a donc fallu avoir recours aux témoignages oraux). Dans les années 1980, les historiens français ont été parmi les derniers à utiliser les sources orales. En France, des projets publics sont pilotés par des Ministères (le Ministère des Affaires Sociales a lancé une grande enquête sur la Sécurité Sociale, par exemple), par des entreprises publiques, et bien entendu par des universités. Des centres d’archives orales ont été mis en place, le plus fameux restant l’INA, l’Institut National de l’Audiovisuel.

Conclusion : le retour en force de l’histoire orale

Ce retour en force de l’histoire orale s’explique avant tout par l’évolution des sociétés occidentales. Nous, contemporains, vivons dans une époque qui prône un retour essentiel à la transmission orale. Même s’il s’agit d’un monde dominé par l’écriture, l’on assiste, simultanément, à la multiplication des contacts uniquement verbaux, oraux, dans le sillage du développement des moyens de communication de notre temps.

 

Bibliographie

- DESCAMPS Florence, MARTINANT DE PRÉNEUF Jean, DE RUFFRAY Françoise, TERRAY Aude, Les sources orales et l’histoire : Récits de vie, entretiens, témoignages oraux, Paris, Bréal, coll. Sources d’histoire, 2006.

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