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Guerre de Sécession, la lutte pour les États-frontière : le Kentucky

orphan_flagDe tous les États qui s’efforcèrent de rester en dehors de la guerre civile, le Kentucky fut celui qui y parvint le plus longtemps. Sa neutralité temporaire fut essentiellement le résultat d’un compromis politique au sein de ses propres institutions, entre d’une part les partisans de l’Union, rangés derrière l’éminent sénateur John Crittenden (celui-là même qui avait tenté d’éviter la guerre en soumettant au Sénat un compromis protégeant l’esclavage), et d’autre part ceux de la sécession, qui comptaient parmi eux le gouverneur de l’État, Beriah Magoffin.

Kentucky : un État « tampon »

Comptant 1.155.684 habitants d’après le recensement de 1860, le Kentucky occupait au printemps 1861 une position charnière entre les deux belligérants. Voisin des États du Midwest (Ohio, Indiana, Illinois), dont il n’était séparé que par la rivière Ohio, il était également proche de ceux du Sud par le biais du bassin du fleuve Mississippi. D’un pur point de vue géostratégique, il représentait un enjeu de taille pour les deux camps.

Entre des mains sudistes, il aurait en effet menacé les arrières nordistes : une offensive depuis le Kentucky contre l’Ohio, par exemple, aurait pu ruiner les communications avec l’Ouest. Qui plus est, c’était aussi une porte d’entrée vers le Sud. On y trouvait quelques-unes des rares voies ferrées circulant dans le sens nord-sud. Au sud-est de l’État, la cluse de la Cumberland permettait de franchir les contreforts occidentaux des Appalaches pour accéder au Tennessee oriental, puis à la Géorgie. Enfin, la présence de voies navigables majeures en faisait un véritable « nœud autoroutier » pour des armées en campagne : la Cumberland, la Tennessee et l’Ohio y confluaient tour à tour dans l’ouest de l’État avant de rejoindre le Mississippi, le tout sur quelques dizaines de kilomètres seulement.

De cela, les stratèges de 1861 avaient bien conscience, à commencer par Abraham Lincoln. Déjà attaché sentimentalement à cet État (il y avait vu le jour, et son épouse en était originaire), le président de l’Union ne se lassait pas de répéter que celui qui rallierait à sa cause le Kentucky et sa population gagnerait la guerre. C’est pour cette raison que, ne désirant à aucun prix s’aliéner les sympathies kentuckiennes, Lincoln prit grand soin de respecter la neutralité de l’État aussi longtemps que cela fut possible.

Il n’avait eu en effet que peu de succès dans son État natal, enlevant moins de 1% des suffrages – encore moins que dans le Maryland – lors de la présidentielle. Il avait été perçu comme une menace pour la paix civile, et les électeurs du Kentucky lui avaient préféré John Bell, dont le « parti de l’Union constitutionnelle » prônait le statu quo. En fait, la question de la sécession divisait les Kentuckiens jusqu’au sein même des familles. Deux des fils du sénateur Crittenden devinrent ainsi généraux durant la guerre, chacun dans un camp différent.

Cette division résultait de la situation économique et sociale de l’État. Culturellement proche du Sud et pratiquant l’esclavage,  son économie reposait en partie sur la culture du coton et du tabac – en particulier dans l’extrême ouest du Kentucky, où se concentrait la majorité de la population servile. L’est, en revanche, était plus montagneux et, comme en Virginie occidentale, l’esclavage y était peu pratiqué. Accessoirement, le nord de l’État s’était ouvert au capitalisme et Louisville, notamment, était devenu un centre industriel important. Contrairement au Maryland ou à la Virginie, le Kentucky n’avait pas (hormis autour de Lexington) cette aristocratie terrienne capable de soutenir les sympathies sécessionnistes, si bien que, dans ces régions, la population kentuckienne était plutôt favorable à l’Union.
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Carte du Kentucky en 1861, annotée par l'auteur.

 

L’impossible neutralité

Aussitôt après avoir rejeté avec virulence l’appel de Lincoln à lui fournir des volontaires, le gouverneur Magoffin chargea Simon Buckner, le chef de la milice de l’État (State Guard), de mobiliser cette dernière. Pour en compléter les effectifs afin de faire respecter fermement la neutralité de l’État, il fut également créé une autre formation, la Home Guard. De manière assez symptomatique, la State Guard inclinait plutôt en faveur de la sécession, alors que la Home Guard était majoritairement unioniste. L’armée fédérale n’avait pas d’installation importante dans le Kentucky, si bien que cette mobilisation ne donna lieu à aucun heurt.

Bien que les deux hommes eussent des opinions politiques assez divergentes (Magoffin n’excluait pas la sécession alors que Crittenden restait fidèle à l’Union), le sénateur soutint dans un premier temps le gouverneur dans son action. Malgré l’échec de ses propositions de paix durant l’hiver, Crittenden demeurait attaché à l’idée d’un Kentucky servant de médiateur entre le Nord et le Sud. Grâce à son action, la législature vota la neutralité de l’État, qui fut officiellement proclamée le 20 mai.

Conscients de l’enjeu et du risque de perdre le Kentucky en cas de fausse manœuvre, les gouvernements fédéral et confédéré n’entreprirent aucune action qui puisse faire basculer l’État dans le camp adverse. Ils se contentèrent d’installer, à proximité de ses frontières, des camps d’entraînement pour leurs volontaires, qui seraient par la suite autant de bases militaires au cas où la situation au Kentucky évoluerait. Ces camps drainèrent d’ailleurs un certain nombre de Kentuckiens faisant fi de la neutralité de leur État et s’engageant clandestinement dans les deux armées. Contrairement à ce qui s’était produit en Virginie ou dans le Maryland, le Nord n’avait pas d’intérêt immédiat à envahir le Kentucky ; quant au Sud, il s’y trouvait encore en position de force.

william_nelsonCela n’allait toutefois pas durer. La prudence nordiste paya : l’opinion publique bascula peu à peu en faveur de l’Union. Le 20 juin, une élection anticipée des représentants du Kentucky au Congrès fédéral donna 9 sièges sur 10 aux unionistes. Le scrutin suivant, pour élire la législature de l’État, fut boycotté par de nombreux sécessionnistes, le 5 août. La majorité unioniste qui en résulta était assez large pour censurer tout véto du gouverneur contre les textes de loi, rendant Magoffin à peu près impuissant.

Dès le lendemain, William Nelson, un officier de marine dont la famille était proche de Lincoln, établit dans le centre du Kentucky un camp d’entraînement, le camp Dick Robinson, destiné à former des régiments dévoués à la cause de l’Union. Les protestations du gouverneur restèrent lettre morte, et il devint clair que l’État allait tôt ou tard basculer dans le camp nordiste. Les Confédérés, qui enrôlaient eux-mêmes des Kentuckiens sécessionnistes dans le Tennessee, en prirent acte.

Le Kentucky choisit le Nord

Début septembre 1861, le major-général sudiste Leonidas Polk ordonna à son subordonné, le brigadier-général Gideon Pillow, d’occuper la ville de Columbus, à l’extrémité occidentale du Kentucky, pour y établir une position fortifiée sur le fleuve Mississippi. Pillow s’exécuta et entra à Columbus le 4 septembre, violant ainsi la neutralité du Kentucky. Il fit construire par ses hommes une imposante forteresse, le fort DuRussey, tandis que Polk fit forger une chaîne de plusieurs centaines de mètres pour barrer le cours du Mississippi. Toutefois, celle-ci allait rapidement se briser sous son propre poids.

simon_bolivar_bucknerEn réaction, le général nordiste Ulysses Grant, qui commandait les troupes basées à Cairo dans l’Illinois, au confluent du Mississippi et de l’Ohio, alla occuper Paducah le 6 septembre. La ville était située à l’endroit où la rivière Tennessee se jetait dans l’Ohio, si bien que celui qui la détenait contrôlait les approches de la Tennessee et de la Cumberland, qui remontaient profondément en territoire confédéré : la seconde menait à Nashville, la capitale de l’État du Tennessee ; quant à la première, elle permettait d’atteindre le nord des États du Mississippi, de l’Alabama et de la Géorgie.

Magoffin somma les deux armées de se retirer, mais la législature du Kentucky vota, le 7 septembre, une résolution ne demandant que le départ des seules forces confédérées. Le gouverneur y mit son véto, mais l’assemblée put légalement passer outre. Les députés firent alors hisser le drapeau de l’Union au sommet du capitole kentuckien, proclamant ainsi symboliquement l’engagement de leur État dans le camp nordiste. Attaché à la légalité, Magoffin se résigna à accepter cette décision. Il démissionnera finalement un an plus tard.

Tous ne choisiront pas la même option. Tandis que les forces nordistes occupaient l’État, Buckner se dirigea vers le sud, et se mit au service de la Confédération avec ses hommes. Il se retrancha à Bowling Green, non loin de la frontière avec le Tennessee. D’autres hommes ne tardèrent pas à l’y rejoindre, dont plusieurs figures politiques de l’État et l’un des fils de John Crittenden, George. Ils y formèrent une convention qui, bien que dépourvue de légitimité institutionnelle, vota la sécession de l’État le 18 novembre et rejoignit la Confédération le 10 décembre. Toutefois, ce gouvernement fantôme ne contrôla jamais plus qu’une fraction de l’État et allait en être rapidement chassé.

Premiers combats

Incapables de résister efficacement à l’occupation de l’État par les Nordistes, les forces confédérées, sous le commandement global d’Albert Johnston, se cantonnèrent sur une ligne défensive très étirée à la frange sud du Kentucky. Celle-ci allait de Columbus, solidement tenue par Polk, à la cluse de la Cumberland. Entre les deux, Pillow avait entrepris la construction des forts Henry et Donelson, pour contrer la présence de l’Union à Paducah et garder le contrôle de la Tennessee et de la Cumberland, et Buckner avait également fortifié Bowling Green.

felix_zollicofferSeule l’aile droite de ce dispositif s’était montrée un peu plus offensive, menant notamment une série d’incursions dans l’est du Kentucky pour y recruter des volontaires. Initialement commandée par Felix Zollicoffer, elle se retrouva engagée dans plusieurs escarmouches à l’automne 1861, mais aucune ne s’avéra décisive. Une fois subordonné à George Crittenden, Zollicoffer se mit à son tour sur la défensive, tandis que d’autres forces, venues de Virginie, effectuèrent à leur tour des « tournées de recrutement » - jusqu’à ce que les Nordistes n’y mettent un terme en remportant la petite bataille de Middle Creek (10 janvier 1862), où s’illustra le futur président des États-Unis James Garfield.

À la mi-janvier 1862, les forces de l’Union étaient prêtes à pousser en direction du Sud pour chasser les troupes confédérées du reste du Kentucky. Leur offensive mit rapidement les Sudistes, qui se trouvaient étirés sur une ligne défensive trop longue pour leurs effectifs ténus, dans une position stratégique délicate. George Crittenden décida alors de masser ses 6.000 hommes pour les lancer contre les forces nordistes avant qu’elles ne se concentrent, et ordonna à Zollicoffer de mener l’attaque contre les 4.500 soldats de la petite division de George Thomas, disséminés autour de Mill Springs.

Zollicoffer assaillit, dans de très mauvaises conditions météorologiques, une des brigades nordistes, isolée, à l’aube du 19 janvier. L’attaque fut initialement couronnée de succès et, malgré leur armement souvent vétuste (comptant notamment de vieux fusils à silex, inutilisables sous la pluie), les Confédérés plus nombreux parvinrent à repousser plusieurs régiments nordistes. Ils perdirent leur élan, toutefois, lorsque Zollicoffer galopa par mégarde vers une unité nordiste, pensant avoir affaire à l’un de ses propres régiments, et fut abattu. Thomas arriva peu après avec le reste de ses forces, qu’il jeta sur le flanc droit des Confédérés, consommant leur déroute.

Cette défaite sonna le glas de la carrière militaire de George Crittenden, accusé d’avoir été ivre pendant la bataille et relevé de son commandement. Surtout, elle contribua, avec la prise inattendue et rapide des forts Henry et Donelson par Grant, à rendre indéfendable la ligne confédérée dans le sud du Kentucky. Albert Johnston en convint et ramena ses troupes dans le Tennessee. Le Kentucky allait demeurer entièrement sous contrôle nordiste jusqu’à la fin de la guerre, hormis pendant l’offensive sudiste de Braxton Bragg, entamée en août 1862 et qui dura jusqu’à la défaite de Bragg à Perryville (la plus grande bataille livrée dans le Kentucky durant la guerre) en octobre.

Sources

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