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Les tactiques de la guerre de Sécession (2/5)

ttfy_waudBien plus que le choc, c’est le feu qui sera utilisé pendant la guerre de Sécession. À l’échelon régimentaire, les manuels en vigueur donnent au colonel un éventail assez large de possibilités quant à son utilisation. S’il veut maintenir un feu continu, il peut ainsi ordonner un tir par file : les deux hommes formant l’extrémité droite de la ligne font feu, puis ce sont leurs deux voisins de gauche, et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le régiment ait fait de même. Le tir par rang est également utilisé. Dans ce cas, la rangée de derrière ouvre le feu d’abord, puis celle de devant.

 

Le feu

Existent également le tir par compagnie – chacune des dix ou douze compagnies du régiment ouvrent le feu l’une après l’autre – et le tir par aile, les deux moitiés droite et gauche du régiment faisant feu successivement. On y ajoutera, bien évidemment, le tir par salve, où tout le régiment fait feu comme un seul homme. Cependant, l’application de ces différentes procédures réclamait une certaine discipline, que les volontaires constituant l’essentiel des armées de la guerre de Sécession eurent beaucoup de mal à acquérir. Le plus souvent, seul le premier coup de feu était tiré en salve, les officiers laissant ensuite les soldats recharger et tirer à leur guise – c’est-à-dire, le plus souvent, aussi vite (et mal) qu’ils le pouvaient.

Comparativement aux armées européennes encore réglées comme des horloges, cette apparente indiscipline ne lasse pas de surprendre. Ses causes sont diverses. Il y a ainsi, probablement, une dimension « culturelle », si l’on ose dire. Les armées de volontaires de 1861 sont encore les héritières en droite ligne de celles ayant combattu pendant la guerre d’Indépendance. Ces citoyens-soldats, qui élisaient encore (au début de la guerre) leurs officiers, n’acceptaient d’exécuter les ordres que jusqu’à un certain point, et il fallut du temps pour en faire des combattants disciplinés. Ce n’est pas un hasard si les premiers mois de la guerre virent fleurir plusieurs manuels d’instructions spécifiquement adaptés aux volontaires. En outre, durant les combats livrés pour la guerre d’Indépendance puis les guerres indiennes, le marksmanship, l’habileté individuelle au tir, avait primé sur l’effet de masse.

line_fightIl existe d’autres raisons, techniques et doctrinales. Le feu de salve avait été adopté pour compenser la précision et la portée réduites des mousquets à canon lisse : une volée de balles avait plus de chances d’avoir un effet significatif sur l’ennemi que des tirs individuels. Les fusils rayés avaient rendu cette disposition superflue. Les armes étaient désormais suffisamment précises et puissantes pour qu’un tir « à volonté » puisse être efficace. De surcroît, le manuel Hardee avait mis l’accent sur les tactiques de l’infanterie légère, dans lesquelles les feux de salve étaient accessoires, et qui laissait davantage la bride sur le cou du soldat quant au contrôle de ses tirs.

Il est intéressant de noter que malgré tout, le tir de l’infanterie demeura, dans l’absolu, assez inefficace. Rien que dans le Nord, près de deux milliards de cartouches furent fabriquées, et des centaines de millions d’entre elles, au bas mot, furent tirées. Rien qu’entre mai et septembre 1864, les trois armées nordistes du département militaire du Mississippi en ont utilisé plus de 20 millions. En dépit de cela, le nombre total de tués et blessés, majoritairement par balles, n’excéda pas quelques centaines de milliers. En conséquence, on peut raisonnablement estimer que le taux de réussite au tir était de l’ordre d’une sur mille. Ce fut néanmoins suffisant pour assurer au conflit son caractère sanglant.

Attaquer : la quadrature du cercle

Au niveau de la brigade, l’officier commandant a toute latitude quant au déploiement de ses forces. Disposer ses régiments sur une même ligne aura l’avantage d’en employer immédiatement et au mieux toute la puissance de feu. En conserver un ou plusieurs en réserve sur une seconde ligne peut s’avérer avantageux que ce soit en défense, pour renforcer un secteur plus fragile, ou en attaque – afin de pouvoir en faire porter le poids sur un point faible du dispositif ennemi une fois que celui-ci a été repéré. Un des régiments peut également être déployé en avant de la ligne principale, en tirailleurs : il fera office d’élément de reconnaissance (en attaque) ou de piquet avancé (en défense).

fredericksburg_waudIl est également possible de disposer l’un derrière l’autre les régiments, voire les brigades (dans le cas d’une division), afin de permettre un assaut décomposé en plusieurs vagues. En théorie, cette tactique pouvait être un bon moyen de saturer les défenses ennemies. Dans la pratique, elle s’avéra difficile à mettre en œuvre, car la première ligne, une fois bloquée dans son élan, empêchait les suivantes d’avancer. Les Nordistes en firent l’expérience à Fredericksburg (13 décembre 1862), où 14 brigades assaillirent successivement les positions sudistes. Chacune se retrouva rapidement bloquée par la précédente, le tout sous le feu meurtrier des défenseurs.

Parmi les solutions envisagées pour faire face à l’amélioration des armes à feu durant la première moitié du XIXème siècle, il y avait tout simplement… marcher plus vite. Jusque-là, les unités militaires marchaient lentement, sur un rythme de l’ordre de 75 à 80 pas par minute. Même au combat, elles ne passaient que peu de temps à portée de tir de l’ennemi et n’avaient pas besoin de s’en rapprocher plus vite. Lorsque les platines à percussion augmentèrent la cadence de tir, et les armes rayées, leur portée, les choses changèrent. Les armées adoptèrent un pas soutenu (quicktime en anglais), nettement plus rapide : environ 120 mouvements à la minute. C’est encore aujourd’hui la cadence réglementaire dans la plupart des armées du globe. Seules quelques unités ont conservé l’ancien pas lent, la plus connue étant la Légion Étrangère française.

Le pas soutenu fut donc la démarche standard du soldat de la guerre de Sécession au combat. En cas de nécessité, on pouvait recourir au pas de gymnastique (double quick). Il ne s’agissait plus de marche à proprement parler : à 165 pas/minute, les soldats trottinaient. Ce n’était pas non plus une course. Il n’était, en fait, pas possible de hausser davantage le rythme sans risquer de faire perdre sa cohésion à l’unité. Accessoirement, courir avec un fusil posé sur l’épaule (comme c’était prescrit par les manuels) était assez peu pratique. Ce n’était donc souhaitable que dans les derniers mètres d’une charge, juste avant le contact avec l’ennemi – si toutefois celui-ci ne s’était pas dérobé.

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S’enterrer pour survivre

Si les tactiques offensives s’avérèrent à ce point problématiques durant la guerre de Sécession, c’est aussi parce que le conflit vit l’utilisation à grande échelle d’un élément nouveau, qui allait révolutionner l’art militaire pour les décennies à venir : la fortification de campagne. Une tendance déjà amorcée quelques années plus tôt pendant la guerre de Crimée, mais que la plupart des observateurs avaient échoué à comprendre, essentiellement parce que les opérations militaires s’y étaient, en grande partie, confondues avec le siège de Sébastopol.

petersburg-siegeJusque-là, les fortifications non permanentes – redoutes, parapets, abattis, tranchées, forts en terre – avaient surtout été employés pour la guerre de siège. Elles permettaient de s’approcher des remparts ennemis tout en restant à couvert, et de positionner son artillerie à l’abri des canons adverses. Ces travaux de terrassement devinrent un élément incontournable de la poliorcétique à l’époque moderne, à tel point que l’expression « ouvrir la tranchée » devint synonyme d’entamer un siège.

Malgré tout, ils avaient aussi servi, occasionnellement, en rase campagne. Une armée sur la défensive pouvait les employer pour renforcer sa position. La construction de redoutes était particulièrement utile pour garder ou bloquer un point de passage obligé, comme par exemple celles mises en place par les Russes à Borodino sur la route de Moscou, et dont les Français s’emparèrent en 1812 au terme d’une des plus sanglantes batailles rangées de l’histoire. Néanmoins, la relative inefficacité des mousquets ne nécessitait pas, alors, de rechercher constamment le couvert.

Quant au tir de l’artillerie, ses effets pouvaient être largement atténués en disposant les troupes légèrement en arrière d’une ligne de crête. Cette tactique du reverse slope, popularisée par le duc de Wellington lors de ses campagnes dans la péninsule ibérique, sera d’ailleurs réutilisée avec succès par « Stonewall » Jackson lors d’une des premières batailles importantes de la guerre de Sécession, celle de Bull Run (21 juillet 1861). De manière générale, l’exposition au feu demeurait suffisamment brève pour que le fait de creuser des retranchements durant des batailles qui, de surcroît, s’étalaient rarement sur plus d’une journée, soit considéré comme superflu.

petersburg_trenchesMais les armes à feu rayées allaient changer la donne. Avec des fusils dont la portée utile pouvait dépasser 500 mètres, et des canons qui demeuraient précis jusqu’à deux kilomètres voire au-delà, le champ de bataille devenait un endroit nettement plus dangereux qu’il ne l’avait été jusqu’alors. Le combattant, qui jusque-là n’était guère exposé que durant la dernière phase d’un assaut, n’était plus en sécurité nulle part. Soldats et officiers apprirent donc, durant le conflit, à chercher le couvert à chaque fois que c’était possible.

Un autre facteur déterminant fut la nature même de la formation dispensée aux officiers avant la guerre. Bien qu’elle formât des cadres polyvalents, l’académie militaire de West Point mettait essentiellement l’accent, dans l’éducation qu’elle dispensait, sur les tactiques et techniques du génie. La défense du pays reposait avant tout sur son système de fortifications côtières, et West Point formait donc des ingénieurs militaires pour le construire et l’entretenir. Ce n’est pas un hasard si nombre des officiers sortis de l’académie quittaient ensuite l’armée pour devenir ingénieurs dans le civil.

Ces diplômés de West Point formèrent la majeure partie des généraux qui servirent dans les deux camps durant la guerre. Leur formation les inclina par conséquent à faire établir des fortifications provisoires aussitôt qu’ils le pouvaient, et la pelle comme la pioche devinrent rapidement aussi familiers des soldats que l’étaient leur fusil ou leur havresac. Robert Lee gagna ainsi auprès de ses hommes le désagréable surnom de « l’as de pique » (ace of spades en anglais ; il s’agit d’un jeu de mots car spade signifie aussi « pelle ») après avoir ceinturé Savannah, puis Richmond, de kilomètres de tranchées et d’innombrables forts et batteries au début de la guerre.

fortstedmanAu départ, les combattants utilisèrent tout ce qu’ils purent trouver comme couvert sur les champs de bataille : clôtures et murets abondaient dans les terres agricoles, et même un chemin creux pouvait offrir une excellente protection – comme ce fut le cas à Shiloh (6-7 avril 1862) et Antietam (17 septembre 1862). Le talus d’une voie ferrée inachevée servit même de retranchement lors de la seconde bataille de Bull Run, en août 1862. Avec un minimum d’aménagements, ces éléments du champ de bataille pouvaient même devenir de redoutables positions fortifiées, comme le fut le mur de pierres courant le long des Marye’s Heights à Fredericksburg ou celui coiffant Cemetery Ridge à Gettysburg (1-3 juillet 1863).

La fin de la guerre vit la généralisation de retranchements plus élaborés, rendant les assauts particulièrement meurtriers et forçant l’attaquant à établir un véritable siège s’il ne pouvait contourner l’obstacle. Les lignes que les Confédérés avaient fortifiées autour de Spotsylvania Court House furent le théâtre d’une des batailles les plus acharnées de toute la guerre en mai 1864, et dès le mois suivant, la bataille de Petersburg se figea en une guerre de tranchées préfigurant, avec cinquante ans d’avance, celle qui caractériserait la Grande Guerre.

 

Vidéo

- À partir de 1:40, ce film du service des parcs nationaux montre différents types de feux à l’échelle d’une compagnie : par file, par rang, par salve, à volonté.

Sources

- Lieutenant-colonel GOYA, Sous le feu, réflexions sur le comportement au combat, Centre de la Doctrine d’Emploi des Forces (Armée de Terre), collection Cahier de la réflexion doctrinale, sans date (postérieur à 2005).

Cette page consacrée à la carabine Spencer reproduit également un tableau indiquant la consommation en munitions de la division militaire du Mississippi pendant la campagne d’Atlanta, en 1864.

- U.S. Army Center of Military History, Fredericksburg Staff Ride Briefing Book, 2004. Ce petit opuscule contient également de précieuses informations d’ordre tactique, dont le schéma inséré plus haut.

- John KEEGAN, La guerre de Sécession, Paris, Perrin, collection Pour l’Histoire, 2011.

Un article, avec des liens connexes, sur l’enseignement prodigué dans les années précédant la guerre à l’académie militaire de West Point.

Site d’un groupe d’étude sur les fortifications de la guerre de Sécession, avec plusieurs essais et documents à propos des fortifications de campagne.

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