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Guerre de Sécession : de Belmont au fort Donelson (1/4)

General-Grant-002Sur le théâtre d’opérations de l’Ouest – autrement dit, de la zone comprise entre les Appalaches et le Mississippi – rien ne laissait présager que la stratégie de l’Union, prudente voire précautionneuse, allait connaître d’aussi fulgurants succès dès les premiers mois de l’année 1862. Et encore moins que ce serait un ancien officier démissionnaire, devenu alcoolique après avoir raté sa reconversion dans le civil, qui allait en être le principal maître d’œuvre. Pourtant, ce sont bel et bien des victoires décisives qu’allait remporter pour le Nord un certain Grant, en février 1862.

 

Un improbable vainqueur

Hiram Ulysses Grant est né en 1822 dans l’Ohio. Bien que n’ayant aucune attirance pour le métier des armes, il est envoyé par ses parents à l’académie militaire de West Point en 1839. Inscrit par erreur sous le nom d’Ulysses Simpson Grant, il va garder ce nom par la suite. À sa sortie en 1843, il est orienté vers un poste administratif. Cette position, ainsi que son dégoût pour la guerre, ne l’empêchent pas de servir avec distinction au Mexique, gagnant au cours du conflit deux promotions par brevet. Mais en 1854, il est mis en cause par un autre officier qui affirme l’avoir surpris en état d’ébriété, et Grant préfère abruptement démissionner plutôt que de risquer la cour martiale.

Grant s’essaye alors à diverses activités, dont celle de fermier dans le Missouri – il y possèdera même un esclave – mais sans grand succès, à tel point qu’il finit par être embauché dans la tannerie de son père, faute de mieux. Une des raisons de ses échecs chroniques était son penchant pour l’alcool. Bien que la rumeur publique, puis la légende, semblent avoir beaucoup exagéré la portée réelle de l’alcoolisme de Grant, le fait qu’il ne prenait pas toujours la peine de dissimuler son état lorsqu’il était ivre suffisait à le faire précéder d’une réputation désastreuse.

Tout change en 1861 lorsque la guerre civile éclate. Bien que ses requêtes pour reprendre du service eussent été ignorées par l’armée, Grant aura plus de succès auprès du gouverneur de l’Illinois, État où il réside. Son expérience de l’administration militaire va s’avérer précieuse pour organiser le contingent de volontaires que l’Illinois doit fournir à l’armée fédérale. En juin 1861, il finit par être nommé colonel du 21ème régiment de l’Illinois, et se voit chargé d’assurer la sécurité de la ligne de chemin de fer reliant Hannibal à St-Joseph, dans le nord du Missouri. En août suivant, Grant se voit placé à la tête du district militaire de Cairo. Peu après son départ du Missouri, le pont de chemin de fer enjambant la rivière Platte allait faire l’objet d’une des premières opérations de guérilla dans la région, tuant une vingtaine de personnes lorsqu’il s’effondra, saboté, au passage d’un train.

Le commandement confié à Grant était loin d’être anodin. Cairo, à l’extrémité sud de l’Illinois, était une modeste bourgade. Mais la ville était située au confluent du Mississippi et de l’Ohio, ce qui lui conférait une position stratégique de la plus haute importance pour le contrôle de ces deux fleuves. C’est Grant qui, le 6 septembre 1861, occupa Paducah, au confluent de l’Ohio et de la Tennessee, en réponse à la violation de la neutralité du Kentucky par les Sudistes. Durant les mois suivants, des forces importantes furent concentrées à Cairo en vue de futures offensives par voie fluviale, et confiées à Grant.

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Carte de l'extrémité occidentale du Kentucky, annotée par l'auteur.

 

La bataille de Belmont

Début novembre 1861, le général John C. Frémont fut relevé de son commandement du département militaire du Missouri. Son successeur, Henry Halleck, allait avoir pour tâche de coordonner l’action des armées nordistes dispersées de Paducah jusqu’au Kansas. De nature prudente voire timorée, Halleck passait davantage pour un théoricien que pour un homme de terrain. Il possédait en revanche un réel talent pour les questions d’état major, et allait exceller dans la gestion de l’armée – ce qui, compte tenu de l’énorme effort à fournir dans ce domaine et notamment sur le plan logistique, allait s’avérer précieux durant le cours de la guerre.

Major_General_Leonidas_PolkJuste avant d’être limogé, un des derniers actes de Frémont fut d’ordonner à Grant de menacer Columbus, dans le Kentucky. Le but de la manœuvre était d’obliger les Confédérés à maintenir des troupes dans la région, les empêchant ainsi d’envoyer des renforts sur les autres théâtres d’opérations, et notamment dans le sud-ouest du Missouri, où les Fédéraux venaient de reprendre Springfield. Grant envoya d’abord un détachement aux ordres du colonel Oglesby effectuer une démonstration dans le Missouri, mais lorsqu’il s’avéra que les Confédérés avaient envoyé des troupes à sa rencontre, le général nordiste dut reconsidérer sa stratégie.

Columbus était loin d’être une cible à prendre à la légère. Depuis son occupation en septembre, le général sudiste Leonidas Polk y avait massé environ 5.000 hommes bien retranchés. Polk, un richissime planteur du Tennessee qui possédait plusieurs centaines d’esclaves, était également évêque dans l’église épiscopalienne, ce qui allait lui valoir son surnom de Fighting Bishop, « l’évêque combattant ». Il s’était surtout appliqué à fortifier Columbus, qui se trouvait sur la rive orientale du Mississippi, pour y barrer le cours du fleuve. Environ 140 canons lourds pointaient directement sur le cours d’eau, et Polk, pour faire bonne mesure, avait fait forger une énorme chaîne de près de 800 mètres de long qu’il avait fait tendre en travers du Mississippi.

Grant avait bien compris que Columbus lui était inaccessible par voie fluviale, compte tenu des moyens encore bien réduits alors à sa disposition. Plutôt que de se risquer dans une attaque frontale, il ordonna à Charles Ferguson Smith de porter ses troupes, basées à Paducah, vers le sud-ouest afin de menacer Columbus par voie de terre. Pendant ce temps, il se ferait transporter par bateau jusqu’à Belmont, un petit hameau situé dans le Missouri, juste en face de Columbus. Ainsi, il pourrait à la fois couvrir les hommes d’Oglesby, aventurés plus à l’ouest, et détruire la batterie de canons de siège que les Confédérés avaient installés à Belmont sans risquer de faire face à toute la garnison de Columbus.

uss_lexingtonGrant fit embarquer environ 3.000 hommes sur six navires de transport, accompagnés par deux canonnières en bois, l’USS Tyler et l’USS Lexington. Ces dernières n’étaient à la base que des navires civils à roues à aubes, mais une fois achetées et armées par l’U.S. Navy, elles reçurent une protection supplémentaire constituée d’épais madriers de bois. Elles furent ainsi surnommées timberclads, jeu de mots formé sur timber (bois de coupe) et ironclad, le terme qu’on utilisait à l’époque pour désigner un navire de guerre cuirassé. La force de Grant comprenait cinq régiments organisés en deux brigades, commandées respectivement par John McClernand et Henry Dougherty, deux compagnies de cavalerie et une batterie d’artillerie de campagne.

 

Une expérience décisive

253_newpillow2Lorsqu’elle appareilla de Cairo le 6 novembre, cette force ne passa pas inaperçue, et Polk en fut bientôt informé. Toutefois, il estima que cette opération n’était qu’une feinte, et ne fit pas immédiatement renforcer ses positions à Belmont. Ces dernières n’étaient encore défendues que par un régiment d’infanterie, un bataillon de cavalerie et une batterie de campagne aux ordres du colonel James Tappan. Ce n’est que lorsqu’il apprit que les Fédéraux avaient commencé à débarquer près de Belmont, aux environs de 8 heures le 7 novembre 1861, qu’il se décida à y envoyer des renforts – quatre régiments du Tennessee – commandés par son subordonné, le général Gideon Pillow. Au bout d’une heure, les Sudistes alignaient face à Grant environ 2.700 soldats.

Tandis que Grant chargeait ses éléments avancés de reconnaître le terrain, les deux canonnières nordistes s’approchaient effrontément des batteries confédérées de Columbus. L’échange de tirs qui s’ensuivit fut infructueux : les artilleurs sudistes inexpérimentés ne placèrent qu’un coup au but sur la Tyler, un boulet plein qui tua un matelot mais n’endommagea pas le navire. Les marins nordistes, pour leur part, ne purent atteindre les canons ennemis, situés trop haut sur les escarpements surplombant le Mississippi. En tout, les canonnières de l’Union effectuèrent trois allers-retours, dans le but d’empêcher les canons lourds sudistes de soutenir les défenseurs de Belmont. De toute manière, la largeur du fleuve et la hauteur des arbres sur l’autre rive masquait aux Sudistes les troupes fédérales, rendant leur tir complètement aveugle et essentiellement inefficace.

La bataille s’engagea sur un terrain boisé où les espaces dégagés étaient rares et limités à quelques champs cultivés. Les épais sous-bois marécageux rendaient la progression difficile, en particulier pour l’artillerie. Déployés en tirailleurs, fantassins et cavaliers nordistes repoussèrent lentement leurs homologues sudistes durant la plus grande partie de la matinée pendant que Grant déployait ses forces en ligne de bataille. Pillow, officier incompétent qui devait surtout à ses accointances avec le parti démocrate d’avoir été nommé général, avait commis l’erreur d’établir sa ligne de défense principale non pas en lisière d’un bois, mais au beau milieu d’un champ. Ses hommes allaient s’y trouver exposés au feu d’un ennemi qui, lui-même, pourrait profiter du couvert des sous-bois.

Pourtant, la bataille n’était pas jouée d’avance. Lorsque les régiments nordistes débouchèrent dans le champ, ils furent accueillis par une grêle de balles et de mitraille qui les obligea à chercher le couvert dans les fourrés. Grant ne ménagea pas ses efforts pour les rallier, perdant ce faisant un cheval tué sous lui. Le général et ses officiers parvinrent à rétablir les forces nordistes sur une position à peu près sûre, protégée du feu ennemi par l’épaisseur de la végétation. Perdant patience et craignant de se trouver à court de munitions, Pillow lança alors ses troupes en avant, dans une charge à la baïonnette destinée à en finir. Les Sudistes parvinrent à enfoncer le centre de l’Union, mais les Fédéraux se regroupèrent rapidement pour contre-attaquer, rejetant leurs ennemis sur leurs positions de départ.

Vers midi, l’artillerie nordiste fut enfin à pied d’œuvre, et se mit à pilonner sa contrepartie sudiste. L’échange dura jusqu’à ce que les artilleurs confédérés, à court de munitions, ne se retirent. Les Fédéraux ciblèrent alors l’infanterie ennemie. Exténuée et privée de soutien, elle perdit bientôt pied et reflua en désordre vers Belmont. Les Confédérés se ressaisirent une fois à l’abri de leur camp, mais les canons nordistes eurent à nouveau vite raison de leur volonté de résister : ils se dispersèrent, laissant entre les mains de leurs adversaires deux canons et une centaine de prisonniers.

Battle_of_Belmont_map1La première phase de la bataille, du débarquement nordiste à la prise du camp. Carte accompagnant le rapport officiel du général Grant, annotée par l'auteur. NB : sur cette carte et la suivante, le Nord est à gauche.

 

Profitables leçons

Les soldats de Grant atteignirent alors un seuil critique qui manqua de transformer leur victoire en désastre. Les soldats rompirent les rangs pour piller le camp, notamment en quête de nourriture, tandis que les officiers semblaient davantage soucieux de donner une solennité à l’instant qu’à maintenir la discipline. McClernand, un ambitieux politicien de l’Illinois qui se voyait déjà à la tête d’une armée, improvisa même un discours, au milieu des acclamations et des airs patriotiques. Comme devait l’écrire plus tard Grant lui-même, ses hommes étaient comme « démoralisés par leur victoire ».

Sur l’autre rive du Mississippi, Polk ne réalisa la gravité de la situation que lorsque les Fédéraux déboulèrent dans le camp. Il expédia aussitôt d’autres renforts à Belmont : quatre régiments et un bataillon d’infanterie, aux ordres des colonels Samuel Marks et Benjamin Cheatham. Quant aux batteries fluviales confédérées, jusque-là aveugles, elles purent à loisir bombarder l’espace ouvert que représentait le camp pillé. Grant fit alors incendier ce dernier, signant par inadvertance l’arrêt de mort de quelques blessés sudistes oubliés dans leurs tentes. Leurs rangs reformés, les soldats nordistes firent demi-tour pour rejoindre leurs navires de transport.

Cheatham se lança à la poursuite des Nordistes tandis que Marks tenta de leur couper la route, réussissant à attaquer leur flanc droit. Une première attaque finit par mettre la brigade Dougherty en déroute lorsque les Sudistes chargèrent. Le reste de la force nordiste se retrouva pris entre deux feux au beau milieu du champ où l’on s’était battu le matin même, mais Grant conserva son calme et fit dételer ses canons. Ceux-ci accablèrent de mitraille les hommes de Marks, permettant au 31ème régiment de l’Illinois d’ouvrir une route vers l’arrière. Suivies de près par les Confédérés, les troupes nordistes parvinrent à rembarquer sans trop de difficultés grâce au feu de leurs canonnières, juste avant la tombée de la nuit. Les deux camps avaient perdu, au total, environ 600 hommes chacun.

Le général nordiste allait tirer de cet engagement mineur de fructueuses leçons, comme il allait le rappeler plus tard dans ses mémoires. Personnellement en danger à plusieurs reprises, il y fit montre d’un courage physique indéniable et, surtout, de l’implacable – et parfois impitoyable – volonté qui allait l’animer pour le restant du conflit. Il apprit également quelles erreurs étaient à ne pas commettre s’il voulait garder ses hommes en main et ne pas les voir perdre leur élan après un succès initial. De surcroît, Grant en découvrit long sur lui-même, mais également sur ses ennemis, prenant une confiance en lui qui allait s’avérer déterminante dans ses succès à venir.

Battle_of_Belmont_map2Le repli et le rembarquement des Nordistes. Même carte que précédemment, annotations de l'auteur.

 

Sources

- Max EPSTEIN, Battle of Belmont : Ulysses S. Grant takes command, America’s Civil War, juillet 1997.

Un article très documenté du site HistoryNet éclairant d’un regard critique les allégations d’alcoolisme à l’égard de Grant.

Site Internet entièrement consacré à Grant, avec notamment plusieurs articles consacrés à la bataille de Belmont.

- Ulysses GRANT, Personal Memoirs of U.S. Grant, New York, Webster, 1885 – ici en different formats sur le site du projet Gutenberg.

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