Rechercher dans le site
Lettre d'information

Découvrez notre lettre hebdomadaire avec toute l'actualité du site, ainsi que des éditions spéciales pour les concours que nous organisons !

S'inscrire à la lettre

Accueil Histoire Universelle Guerre de Sécession : Hampton Roads ou le duel des cuirassés, 8-9 mars 1862 (3/3)

Inscrivez-vous à notre lettre hebdomadaire: nouveaux articles, programmes télé, débats ! Lettre hebdo:   |  Ajoutez ce site à vos favoris !  |  HpT sur  |  

Guerre de Sécession : Hampton Roads ou le duel des cuirassés, 8-9 mars 1862 (3/3)

wordenCe que les Confédérés ignoraient, c’est qu’ils n’étaient plus les seuls à disposer d’un cuirassé à Hampton Roads. Encore s’en était-il fallu de peu, car le trajet de deux jours et demi de voyage depuis New York avait largement montré que le Monitor était complètement inadapté à la navigation en haute mer : la moindre houle un peu sérieuse plaçait le cuirassé en danger de naufrage. Heureusement pour l’Union, le vaisseau en avait réchappé. Son commandant, le lieutenant de vaisseau John Worden, reçut aussitôt l’ordre de protéger la Minnesota et alla se placer à ses côtés.

 

 

Le Monitor entre en scène

Jones fit lever l’ancre à 8 heures pour aller détruire la Minnesota. Il ne tarda pas à repérer à ses côtés ce qu’il prit d’abord pour une des chaudières du navire nordiste, en train d’être démontée et chargée sur une barge. Mais sur la barge en question flottait le pavillon de l’U.S. Navy, et lorsque l’étrange navire se mit à voguer à la rencontre de l’escadre sudiste, il devint clair que la « barge » n’était autre que le fameux « cuirassé d’Ericsson » dont avaient parlé les journaux sudistes. Préférant ne pas les risquer dans un combat où ils n’avaient aucune chance, Jones ordonna aux autres navires de faire demi-tour, n’engageant le combat qu’avec le seul Virginia.

Une fois les deux cuirassés parvenus à 600 mètres l’un de l’autre, leur affrontement historique débuta. Tous deux avaient théoriquement assez de puissance de feu pour détruire leur adversaire, mais ni l’un ni l’autre n’exploitaient leur armement à pleine capacité. Les Confédérés ne s’attendaient pas à affronter de cuirassé, si bien que le Virginia n’avait été approvisionné que d’obus explosifs, dont l’efficacité contre les navires de bois de l’Union était maximale, mais qui éclateraient contre la cuirasse du Monitor sans la transpercer. Les quatre canons rayés du bord n’avaient pas reçu de projectiles pleins, et les quelques boulets disponibles avaient été chauffés au rouge et tirés sur la Congress la veille – ils n’étaient de toute façon pas assez puissants pour perforer l’épais blindage du Monitor.

monitor_impactsLes gros canons Dahlgren du navire nordiste auraient pu, eux aussi, transpercer les plaques de fer dont le Virginia était bardé. Mais Ericsson craignait les conséquences d’une explosion accidentelle à l’intérieur de la tourelle. Un incident de cet ordre aurait immanquablement privé le Monitor de tout armement ; aussi l’ingénieur new-yorkais avait-il recommandé que les canons fussent tirés seulement à demi-charge. Peut-être fallait-il voir là le souvenir d’un accident de tir dans lequel Ericsson avait été impliqué indirectement en 1844 : le canon d’un de ses navires avait explosé pendant une démonstration de tir, manquant de peu d’ôter la vie au président John Tyler et tuant deux de ses ministres.

Nettement plus agile, le Monitor s’avéra être pour le Virginia une cible difficile. Le navire nordiste tournait autour de son adversaire, vidant ses deux canons, puis faisant pivoter sa tourelle pour en soustraire les embrasures au feu de l’ennemi. Les obus du Virginia explosaient ainsi sur la paroi blindée, la bosselant légèrement dans le pire des cas et donnant aux marins nordistes une « plaisante sensation » d’invulnérabilité que le lieutenant Dana Greene, qui commandait le feu dans la tourelle, allait plus tard rappeler dans son récit du combat. Le tir du Monitor était à peine plus efficace. Certes, il détruisit presque tout ce qui n’était pas blindé sur le Virginia, notamment les canots de sauvetage, et cribla la cheminée d’impacts, ce qui fit « toussoter » la chaudière du cuirassé sudiste et réduisit encore sa déjà misérable vitesse. Mais le blindage tint bon : s’il fut fendu par endroits, aucun projectile ne parvint à le traverser pour exploser à l’intérieur.

Worden s’efforçait de mettre à profit sa supériorité manœuvrière pour trouver un point faible dans la cuirasse de son ennemi. Il en existait effectivement un : l’hélice et le gouvernail ne bénéficiaient d’aucune protection. Le Virginia frôla la catastrophe lorsqu’il s’échoua momentanément. Il demeura de longues minutes à la merci du Monitor, mais ce dernier laissa passer sa chance. Même privé de ses remorqueurs et avec ses machines essoufflées, le Virginia réussit à se dégager. Prenant acte de l’impossibilité de percer le blindage du Monitor, le lieutenant Jones tenta, en désespoir de cause, de l’éperonner. La manœuvre réussit d’autant moins que, déjà excessivement lent, le Virginia n’avait plus son éperon : sa proue glissa sur la coque de son adversaire sans lui causer de dommages.

virginia_monitorVers midi survint le tournant de ce match nul manifeste. Un des obus du Virginia atteignit l’étroite passerelle du Monitor. L’explosion projeta à l’intérieur des fragments qui touchèrent Worden au visage et l’aveuglèrent. Désorienté, le commandant du Monitor ordonna de quitter momentanément les combats pour évaluer l’étendue des dégâts et fit venir le lieutenant Greene pour le remplacer. Ce dernier écrirait plus tard, à propos de son commandant : « Il présentait un aspect effrayant, avec ses yeux clos et le sang qui semblait ruisseler par tous les pores de son visage ». Tant les dégâts que les blessures de Worden s’avérèrent moins graves qu’au premier abord : quelques coupures à la face et des résidus de poudre dans les yeux pour l’officier, tandis que son navire demeurait parfaitement manœuvrable.

Sur le Virginia, Jones avait interprété le mouvement du Monitor comme une retraite définitive. Il se garda bien de le poursuivre. De l’avis de ses pilotes, il ne pourrait pas s’approcher suffisamment près de la Minnesota avec une chance raisonnable de la détruire avant la marée basse. Peu désireux de risquer un nouvel échouage avec un navire quelque peu malmené par deux jours de combat, et estimant avoir mis son adversaire en fuite, il se retira vers Norfolk. Lorsque le Monitor revint peu après pour reprendre les hostilités, il ne trouva plus personne à combattre – une situation qui permit aux deux camps de s’attribuer la victoire.

hampton_roads_93_robert_e_prattCarte détaillée de l'engagement entre les deux cuirassés, le 9 mars 1862, réalisée par Robert E. Pratt pour le Civil War Preservation Trust.

 

Deux carrières écourtées

De fait, les deux cuirassés étaient à égalité pour ainsi dire parfaite, même si à long terme le Monitor aurait sans doute fini par prendre l’avantage. L’engagement du 9 mars n’avait fait que peu de victimes : aucune sur le Virginia, un blessé – Worden – sur le Monitor, ainsi que 3 morts et 16 blessés sur la Minnesota. La journée de la veille avait été bien plus meurtrière pour les deux camps : au moins 47 hommes dans l’escadre sudiste, dont un minimum de 8 tués. C’était bien pire pour les Fédéraux, qui avaient perdu une frégate et une corvette à voiles envoyées par le fond, et un total de 350 hommes : 258 tués et 92 blessés.

monitor_crewSur la base de ces chiffres, on serait tenté d’attribuer aux Sudistes un succès tactique, d’autant que leurs navires n’avaient reçu que des dégâts modérés – en apparence. Mais ce serait oublier que leur mission, faire lever le blocus de la James, avait échoué. Les navires de l’Union étaient toujours là, désormais protégés par le Monitor. De surcroît, le Virginia était plus endommagé que les Sudistes ont bien voulu le dire. Le blindage avait souffert, et de nombreuses plaques allaient devoir être refixées ; il fallait aussi installer un nouvel éperon. Le cuirassé sudiste demeura en cale sèche pendant les quatre semaines suivantes, et ne put rien faire pour perturber les débarquements massifs opérés par les Nordistes dans la Péninsule qui faisait face à Norfolk.

Buchanan en convalescence, Mallory se résolut à nommer un capitaine pour le Virginia. Ce fut Josiah Tattnall, l’entreprenant défenseur de Port Royal et de Savannah, qui hérita du navire. Le cuirassé quitta la cale sèche le 4 avril, mais ses moteurs tombèrent en panne dès le lendemain, nécessitant de nouvelles réparations. Les rares sorties ultérieures du Virginia ne débouchèrent sur aucun combat : le nouveau commandant du Monitor, le lieutenant de vaisseau William Jeffers, avait reçu l’ordre expresse de ne pas risquer son navire. Préfigurant le concept de « flotte en puissance », les deux bâtiments, de fait, se neutralisaient l’un l’autre par leur seule présence, sans avoir à s’affronter.

virginia_dahlgrenL’équilibre se brisa début mai. Les Fédéraux menaient désormais campagne – certes avec une lenteur exaspérante – dans la Péninsule, mais ils avaient également multiplié les opérations amphibies contre les côtes de Caroline du Nord. Norfolk, inutile puisque toujours soumise au blocus, se trouvait à présent dangereusement exposée aux entreprises de l’Union. Le commandant de sa garnison, le général Benjamin Huger, reçut l’ordre d’évacuer la ville après avoir transféré à Richmond autant de matériel que possible et détruit le reste. Il ne s’exécuta que partiellement, laissant intactes nombre d’installations, et surtout, il omit de prévenir la marine, qui fut complètement prise au dépourvu.

N’ayant pu prendre aucune disposition, Tattnall ne savait que faire du Virginia. Le tirant d’eau du cuirassé était trop important pour lui permettre de remonter la James jusqu’à Richmond, et une sortie en haute mer était complètement suicidaire – eût-elle réussi que le navire aurait probablement sombré au premier grain. Huger évacua Norfolk le 9 mai 1862, et les Fédéraux en prirent possession le lendemain. Le même jour, l’équipage du Virginia n’eut d’autre choix que d’incendier le navire plutôt que de l’abandonner à ses ennemis. Le cuirassé connut un sort similaire à celui de sa dernière victime la Congress : il brûla toute une nuit avant d’exploser quand l’incendie atteignit ses réserves de munitions, avant l’aube du 11 mai 1862.

TurretNorfolk allait rester aux mains des Nordistes pour le restant de la guerre. Rendu disponible par la destruction de sa contrepartie sudiste, le Monitor allait être aussitôt lancé contre Richmond, remontant la James avec quatre autres navires. La flottille nordiste allait semer la panique dans la capitale confédérée, s’approchant à quelques kilomètres seulement avant d’être stoppée par une batterie à Drewry’s Bluff, le 15 mai. Surélevée, la position sudiste était inaccessible aux canons lourds du Monitor, qui n’avaient pas suffisamment d’élévation, mais pouvait effectuer un tir plongeant qui frappa durement les autres navires. Le cuirassé continua à bloquer l’estuaire de la James, avant d’être transféré en Caroline du Nord. C’est là qu’il fut pris dans une tempête alors qu’il se faisait remorquer, le 31 décembre 1862 : incapable de rester à flot, le Monitor sombra avec 16 membres de son équipage.

Toutefois, l’influence du Virginia et du Monitor allait s’étendre bien au-delà de leurs courtes carrières, révolutionnant la guerre navale. Estimant que le concept du Monitor était validé, l’U.S. Navy lança aussitôt la construction d’une série de 10 navires basés sur le même principe, la classe Passaic, et d’autres allaient suivre. Plus généralement, le gros de l’effort de construction navale des deux belligérants allait porter sur des bateaux cuirassés. Le Monitor allait même devenir à ce point emblématique du concept que son nom allait passer dans le langage commun, le mot « monitor » désignant tout navire de guerre doté d’un armement de fort calibre concentré dans une seule tourelle.

Cet engouement pour les cuirassés n’allait pas rester circonscrit aux belligérants de la guerre de Sécession. Toutes les marines du globe comprirent que la bataille de Hampton Roads avait changé la face de la guerre navale et que l’avenir de leurs flottes résidait désormais dans les cuirassés. Voiliers et vapeurs en bois étaient impuissants contre de pareils monstres et le quotidien britannique Times n’hésita pas à écrire que cet engagement rendait obsolète l’ensemble de la Royal Navy, à l’exception des frégates cuirassées HMS Warrior et HMS Black Prince. Les principales marines consentirent des efforts colossaux pour se doter de navires blindés, et les cuirassés devinrent les maîtres des océans. Ils le restèrent jusqu’à ce que la Seconde guerre mondiale n’entérine l’avènement du porte-avions et du sous-marin, près de trois-quarts de siècle après le duel entre l’USS Monitor et le CSS Virginia.

 

Sources

Article général sur la bataille de Hampton Roads.

La bataille vue par l’hebdomadaire nordiste illustré Harper’s Weekly.

Récit de la bataille de Hampton Roads, basé sur des sources sudistes.

Témoignage du lieutenant Greene, du Monitor.

Article sur la carrière du Virginia et son combat à Hampton Roads. Écrit par un officier confédéré, il est fortement biaisé.

Rapport officiel du capitaine de vaisseau Franklin Buchanan.

Cette page récapitule les liens précédemment donnés et donne d’autres rapports officiels des deux camps.

La page, très complète, du Civil War Preservation Trust sur la bataille de Hampton Roads.

A lire sur le forum



Discuter de cet article sur notre Forum Histoire