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Guerre de Sécession : la campagne de la Vallée (4/4)

Harpers-Ferry-001La bataille de Winchester fit souffler un vent de panique à Washington. La possibilité que Jackson atteigne Harper’s Ferry, puis descende la vallée du Potomac jusqu’à Washington, fut prise au séreux. La milice fut appelée en urgence à travers tout le pays, et les lignes de chemin de fer réquisitionnées pour transporter les miliciens ainsi rassemblés jusqu’à Washington. La défaite de Banks eut d’autres répercussions, plus immédiates, sur la stratégie nordiste. Le Ier Corps de McDowell, désormais fort de 40.000 hommes devait quitter Fredericksburg le 26 mai en direction du sud, pour rejoindre l’armée du Potomac qui assiégeait Richmond. La veille de son départ, l’ordre fut purement et simplement annulé, au grand dam du général McClellan.


 

Sus à Jackson !

Abraham Lincoln avait désormais d’autres plans pour ce corps d’armée. Sachant pertinemment que la mobilisation de la milice était surtout destinée à rassurer la population nordiste, le président conçut un plan audacieux destiné à reprendre l’initiative dans la Vallée et à y piéger Jackson. En premier lieu, McDowell devrait envoyer la moitié de ses forces dans la Vallée par la cluse de Manassas et Front Royal, pour s’en prendre à la droite de Jackson. Simultanément, Frémont devrait quitter Franklin pour marcher sur Harrisonburg, afin de remonter la vallée de la Shenandoah par le sud et couper la retraite des Confédérés. Enfin, dès que Jackson aurait décroché, Banks devrait faire volte-face pour se lancer à sa poursuite.

Ce plan paraissait bien conçu, au moins sur le papier, surtout quand on considérait l’inexpérience de Lincoln en matière de stratégie militaire. Toutefois, il était assez optimiste. Il demandait en effet une parfaite coordination dans les mouvements des trois armées, et la coopération pleine et entière de leurs commandants respectifs. Or, Lincoln n’eut ni l’une ni l’autre. McDowell ne fit initialement que renvoyer dans la Vallée la division Shields, qui venait à peine d’en arriver, et ne consentit qu’avec retard à le faire suivre par une de ses propres divisions, en l’occurrence celle d’Edward Ord. Frémont fit pire encore : estimant que sa ligne de ravitaillement depuis Franklin était trop exposée, il ramena son armée bien plus au nord, à Moorefield, et pénétra dans la Vallée par le nord-ouest plutôt que par le sud. Enfin, Banks ne livra aucune poursuite – à sa décharge, son armée avait été trop malmenée les jours précédents pour être utile à quoi que ce soit.

Jacksons_Valley_Campaign_May_21_-_June_9_1862Mouvements dans la Vallée, entre le 21 mai et le 19 juin 1862. Carte de Hal Jespersen (www.cwmaps.com).

 

D’autant que Jackson n’avait pas complètement relâché sa pression sur Banks. Sur l’ordre de Lee, il avait envoyé la brigade Stonewall se livrer à une démonstration contre Harper’s Ferry le 29 mai. Le conseiller militaire du président Davis avait bien senti que la présence de Jackson aussi loin au nord était susceptible de mobiliser d’importantes forces nordistes. C’était précisément ce dont la Confédération avait besoin, car l’armée de Virginie septentrionale du général Johnston se préparait à une contre-offensive pour tenter de briser l’étau dans lequel les Nordistes enserraient Richmond. Tout ce qui pouvait priver l’armée du Potomac de renforts était donc le bienvenu, et menacer Harper’s Ferry en faisait partie.

Cap au sud

Turner_AshbyLe 30 mai, la division Shields réoccupa sans opposition Front Royal. Aussitôt informé, Jackson décida qu’il était temps de reculer. Il ordonna de marcher vers le sud et le 1er juin, son armée s’était entièrement regroupée à Strasburg. Shields ne fit rien pour lui couper la retraite, car il attendait l’arrivée de la division Ord pour lui prêter main forte. De son côté, retardé par son détour par les routes de montagne entre Franklin et Moorefield, Frémont n’était pas encore dans la Vallée. Tant est si bien que Jackson échappa impunément aux tenailles qui étaient sur le point de se refermer sur lui. Après avoir brûlé les ponts dans le voisinage de Strasburg, pour empêcher Frémont et Shields de faire leur jonction, il reprit sa marche vers le sud le 2 juin.

Jackson choisit de longer la North Fork, car la route à péage de la Vallée, qui était pavée, lui permettrait d’avancer plus rapidement – et notamment d’emporter plus facilement le butin saisi à Front Royal et Winchester. Désormais bien pourvus en chaussures grâce à la générosité involontaire du « Commissaire Banks », ses soldats couvrirent près de 70 kilomètres en trente-six heures. Frémont le poursuivait directement par la même route, tandis que Shields suivait la South Fork et s’efforçait d’atteindre Harrisonburg avant les Sudistes pour leur couper la route. Toutefois, ses soldats étaient ralentis par le mauvais état de la route non pavée qu’ils empruntaient, tandis que la montagne Massanutten les empêchait de lancer des attaques de flanc contre leurs adversaires pour les ralentir.

ThomasMunfordLes cavaliers de Turner Ashby livrèrent des actions d’arrière-garde qui tinrent Frémont à distance, d’autant que ce dernier manquait de cavalerie pour s’y opposer. Malgré quelques erreurs occasionnelles, Ashby dirigea ces engagements avec brio, et il n’avait pas son pareil pour fournir à Jackson des renseignements précis qui contribuèrent beaucoup à ses victoires. Son mérite fut récompensé le 3 juin par une promotion au grade de brigadier-général… mais lorsque la nouvelle parvint dans la Vallée, Ashby était déjà mort. Quand les trois armées engagées – la sudiste et les deux nordistes – approchèrent de Harrisonburg, Shields put envoyer en avant la brigade de cavalerie de George Bayard afin qu’il prêtât main forte à Frémont. Le 6 juin, les deux forces de cavalerie s’accrochèrent à Chestnut Hill. Les Confédérés en sortirent une nouvelle fois victorieux, mais Ashby fut tué d’une balle dans la poitrine.

Pendant que le colonel Thomas Munford prenait le commandement de la cavalerie sudiste, et que la dépouille mortelle d’Ashby était ramenée à Richmond pour lui offrir des funérailles nationales, Jackson résolut d’affronter Frémont avant qu’il ne puisse faire sa jonction avec Shields. Ce dernier, du reste, menaçait désormais de lui couper sa principale porte de sortie, qui transitait par la cluse de Brown et le village de Port Republic. Le contrôle de ce dernier était devenu d’autant plus vital qu’à Richmond, le cours des événements avait commencé à changer. Si l’attaque tant attendue de Joe Johnston avait débouché sur un match nul à Seven Pines (31 mai – 1er juin 1862), le général sudiste y avait été gravement blessé. L’homme que Davis avait nommé pour lui succéder à la tête de l’armée de Virginie septentrionale n’était autre que Robert Lee, et ce dernier avait de grands projets en tête – des projets qui nécessiteraient toutes les troupes disponibles, y compris celles de Jackson.

Battle_of_Cross_Keys_edwin_forbesFrémont hors jeu

Le 7 juin, Jackson et ses hommes arrivèrent dans les environs de Port Republic. Ce petit village sans importance était toutefois extrêmement bien placé, au confluent de deux rivières donnant naissance à la South Fork. Les Confédérés ayant brûlé tous les autres ponts sur cette dernière, ils empêchaient ainsi Frémont et Shields de faire leur jonction tant qu’ils tenaient cette position, ce qui permettait à Jackson d’envisager battre ses deux adversaires l’un après l’autre – dans le plus pur style napoléonien. Il manœuvra tout d’abord afin de pousser Frémont à l’attaquer sur un terrain favorable. Toutefois, le général nordiste rechignait à livrer bataille depuis le début de la campagne, et ne mordit pas à l’hameçon.

Au lieu de cela, ce sont des éléments de cavalerie nordiste – en fait l’avant-garde de la division Shields – qui surprirent les Confédérés sur leurs arrières et manquèrent de capturer leurs chariots de ravitaillement. Les cavaliers bleus firent irruption à Port Republic le 8 juin, Jackson n’échappant que de peu à la capture tandis que plusieurs membres de son état-major étaient faits prisonniers. Le général confédéré parvint à regrouper ses forces et à mettre les Nordistes en déroute après un bref combat de rues, mais l’alerte avait été suffisamment sérieuse pour l’obliger à redéployer sa division pour faire face à toute nouvelle action de la part de Shields. Ce mouvement laissait la seule division d’Ewell faire face aux forces de Frémont.

cross-keys-june-8-1862

Bataille de Cross Keys, 8 juin 1862. Carte du Civil War Preservation Trust.

 

Dans le même temps, Frémont s’était enfin décidé à lancer une reconnaissance avec une de ses brigades. Celle-ci était commandée par un Français, Gustave Cluseret. Ce socialiste et révolutionnaire patenté avait déjà une existence aventureuse derrière lui, et allait par la suite devenir l’un des chefs militaires de la Commune de Paris en 1871. Pour l’heure, sa petite brigade progressait suffisamment pour convaincre Frémont d’envoyer les brigades Schenck et Milroy la soutenir. Frémont déploya également la division de Louis Blenker, une formation presque exclusivement composée de volontaires d’origine allemande. La brigade de Julius Stahel gardait le flanc gauche tandis que celles de William Bohlen et John Koltes demeuraient en réserve.

Isaac_R._TrimbleFace à lui, Ewell déploya ses forces sur des hauteurs derrière un ruisseau, mais tira profit d’une petite éminence sur l’autre rive pour y faire avancer la brigade Trimble. Celle-ci stoppa juste avant de parvenir au sommet, ce qui lui permit de rester cachée à la vue des Nordistes, et Trimble se contenta de déployer quelques tirailleurs en avant de sa position. Cette dernière couvrait désormais la droite confédérée. Or, c’est justement là que Frémont avait décidé de lancer son assaut. La brigade Stahel marcha droit dans le piège : grimpant en pente douce la colline déboisée, les fantassins nordistes furent cueillis à cinquante mètres à peine par la brigade Trimble qui les massacra. Un de ses régiments perdit la moitié de son effectif en quelques minutes, et Stahel se retira précipitamment pour ne plus y revenir.

Frémont fit plusieurs tentatives mal coordonnées pour tourner la droite de la brigade Trimble, mais cette dernière parvint systématiquement à les contrer. Parallèlement, Milroy attaqua au centre, mais sa position était elle-même sous la menace des hommes de Trimble et il recula. Schenck attaqua à son tour sur la gauche mais n’eut pas plus de succès, toujours faute de soutien. Le seul résultat de l’attaque nordiste fut de blesser deux des chefs de brigade d’Ewell, Arnold Elzey et George Steuart. De guerre lasse, Frémont finit par se retirer un peu plus loin, suivi de près par Trimble qui espérait bien surprendre le camp des Nordistes à la nuit tombée. Ewell, toutefois, ne l’autorisa pas à mener son attaque nocturne, et la bataille de Cross Keys, ainsi nommée d’après le carrefour autour duquel les Nordistes avaient manœuvré ce jour-là, en resta là.

Gustave_Paul_Cluseret_UQuitter la Vallée

L’engagement avait coûté près de 700 hommes aux Nordistes contre moins de 300 à leurs ennemis. D’échelle relativement restreinte, la bataille n’en était pas moins significative. Frémont, alors même qu’il n’avait guère engagé que la moitié de ses forces, avait été sérieusement échaudé et n’allait plus rien tenter contre Jackson. Ce dernier put ainsi préparer son armée à quitter la Vallée pour aller rejoindre Lee à Richmond. Il lui restait toutefois à livrer un dernier combat contre le seul adversaire lui posant encore problème à ce stade de la campagne, James Shields. Ne laissant qu’une modeste arrière-garde faire face à un Frémont atone, Jackson transféra le gros de ses forces de manière à être prêt à partir pour Conrad’s Store et la cluse de Brown, tôt dans la matinée du 9 juin.

La division Shields, pour sa part, n’était toujours pas au complet, et son commandant n’était pas encore arrivé. La brigade de Samuel Carroll venait à peine d’être rejointe par celle d’Erastus Tyler, et ce dernier assuma le commandement. Les Fédéraux n’avaient alors pas plus de 3.500 hommes, ce qui en faisait une proie a priori facile pour l’armée de la Vallée au grand complet. Jackson déploya donc la brigade Stonewall en vue de l’attaque à venir. Les Nordistes, cependant, s’étaient préparés : Carroll bien soutenu par plusieurs batteries de campagne s’était mis en position défensive. Sa droite était ancrée sur la South Fork, tandis que les hommes de Tyler, légèrement en retrait, couvraient sa gauche.

À 5 heures du matin, Winder mena la brigade Stonewall en avant. Il fut accueilli par un feu nourri qui stoppa net ses soldats pourtant aguerris. Les canons sudistes furent appelés à la rescousse, mais ils eurent le dessous dans le duel d’artillerie qui s’ensuivit. Après deux assauts infructueux des Sudistes, Tyler envoya des renforts à Carroll, et ce dernier contre-attaqua avec succès. Tandis que la brigade Stonewall était désormais réduite à reculer, les Louisianais de Taylor s’efforcèrent de flanquer les Nordistes à travers les bois situés sur leur gauche. Ils tombèrent sur la brigade Tyler, qui les repoussa. La clé de la bataille était une petite colline baptisée « The Coaling » (« le Charbonnage »), qui dominait la rive droite, autrement plane, de la South Fork.

port-republic-map-hotchkissLa bataille de Port Republic, 9 juin 1862. Annotations de l'auteur sur une carte de Jedediah Hotchkiss, le principal officier cartographe de Jackson.

 

Pendant que Jackson faisait affluer les renforts vers le combat et s’efforçait de rallier son ancienne brigade, Taylor lança une deuxième attaque qui réussit à enlever The Coaling et à capturer la batterie que les Fédéraux y avaient placée. Une contre-attaque de Tyler déboucha sur un corps-à-corps brutal, à l’issue duquel la colline changea de mains une nouvelle fois. Ayant reçu du soutien, Taylor étendit ses lignes vers la droite et attaqua derechef. La troisième tentative fut la bonne : les Sudistes s’emparèrent définitivement de la hauteur et retournèrent les canons qu’ils y avaient pris contre leurs anciens propriétaires. Exposée aux attaques de flancs des Confédérés et faisant face à un adversaire de plus en plus nombreux, la brigade Carroll finit par reculer, poursuivie par les Sudistes. Frémont, qui s’était mis en marche au son du canon, arriva finalement trop tard pour faire quoi que ce soit d’utile.

Samuel_S_CarrollLa bataille de Port Republic ajouta quelques centaines de prisonniers nordistes à ceux déjà faits précédemment par les hommes de Jackson. Elle leur avait cependant coûté cher, avec un total de 800 pertes contre un bon millier chez les Nordistes. Ce combat, mal engagé pour les Sudistes, s’achevait toutefois par une nette victoire. Démoralisées, les deux armées nordistes abandonnèrent toute velléité de poursuite et se retirèrent vers le nord de la Vallée, laissant Jackson et son armée la quitter en toute impunité. Bien qu’il fût absent du champ de bataille, James Shields paya les pots cassés en se voyant retirer son commandement, et quitta l’armée l’année suivante. Frémont eut droite à quelques jours de sursis, mais il n’allait pas tarder à faire de même.

Jackson, pour sa part, connaissait son heure de gloire. Il devint le plus populaire des généraux de la Confédération, à un moment où les autres n’avaient pas su se montrer décisifs, et où Lee n’avait pas encore effacé la disgrâce attachée à ses échecs de l’automne précédent. Malgré quelques erreurs, sa campagne dans la vallée de la Shenandoah s’était avérée remarquable en bien des points. Jackson avait mystifié ses adversaires et détourné des forces nordistes considérables avec des moyens limités, exerçant sur le déroulement global du conflit un impact stratégique bien supérieur à celui qu’on était en droit d’attendre au départ. Ce n’est donc pas un hasard si ses manœuvres sont encore aujourd’hui étudiées dans la plupart des écoles militaires américaines. Toutefois, un plus grand défi encore attendait Stonewall Jackson. Après quelques jours d’un repos bien mérité, ses hommes se mirent en route le 18 juin 1862 en direction de Richmond, où ils allaient prendre part à une nouvelle offensive.

 

Sources

Résumé des actions de Jackson et ses troupes durant la campagne.

Page regroupant divers documents (dont le précédent lien) sur la campagne de la Vallée.

Article général sur la campagne, avec des liens connexes menant vers les principales batailles.

Article de l’Encyclopedia Virginia sur la campagne de la Vallée. Cliquer sur les images permet d’accéder à d’intéressantes notices explicatives.

Cette animation claire (comme toujours) du site Historyanimated permet de comprendre les enjeux et le déroulement des opérations.

Biographie de Thomas Jonathan « Stonewall » Jackson.

Article de l’Encyclopedia Virginia sur l’expédition de Romney et ses conséquences.

Article général sur l’expédition de Romney.

- Lee ENDERLIN, Battle of Kernstown, Stonewall Jackson’s only defeat, America’s Civil War, en ligne ; consulté le 20 février 2012.

Biographie de Richard Stoddert Ewell.

- Don PFANZ, Stonewall marches through the Shenandoah, en ligne ; consulté le 20 février 2012.

Page consacrée à la bataille de McDowell.

Article consacré à la bataille de Front Royal.

Article sur la première bataille de Winchester.

Page consacrée à la bataille de Cross Keys.

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