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Les causes de la guerre de Sécession (4/14)

monroe_by_samuel_morseL’élection présidentielle de 1816, remportée avec une confortable majorité par James Monroe sur le fédéraliste Rufus King, entérina le triomphe des démocrates-républicains. Ceux-ci allaient diriger le pays pratiquement sans rivaux durant plus de dix ans, et continuer à appliquer la constitution d’une manière favorable aux droits des États, conformément à l’idéologie jeffersonienne. Cette domination atteignit son point culminant en 1820, quand personne ne se présenta face à Monroe à l’élection présidentielle. Cette apparente unanimité a fait surnommer cette période « l’ère des bons sentiments », mais la scène politique états-unienne, en réalité, n’était pas exempte de questions conflictuelles. L’année même où Monroe obtenait triomphalement sa réélection, un débat majeur avait eu lieu, et il avait eu pour thème l’esclavage.

 

 

Une pratique ancienne

La question de l’esclavage constituait dès cette époque une pierre d’achoppement dans la vie politique états-unienne, mais elle n’en était alors qu’une parmi d’autres. Si l’antagonisme politique entre État fédéral et États fédérés est aussi vieux que les USA, l’esclavage y était quant à lui aussi presque aussi ancien que la colonisation anglophone en Amérique du Nord. C’est en effet en 1619, soit douze ans après la fondation de Jamestown par les Anglais, que les premiers esclaves venus d’Afrique – une vingtaine de personnes, proprement dérobées à un navire négrier espagnol – furent débarqués et vendus par des marchands hollandais. Au siècle suivant, le développement de la culture du tabac et du coton dans les colonies les plus au sud allait nécessiter « l’importation » massive de centaines de milliers d’esclaves noirs africains. Les Amérindiens, pour leur part, n’étaient pas considérés comme suffisamment robustes pour le dur labeur des plantations – en plus d’être des voisins potentiellement belliqueux qu’il fallait ménager à l’occasion.

CottonPlantInitialement, l’esclavage était pratiqué dans tous le pays aussi « naturellement » que dans le reste du continent américain, où l’institution était généralisée. On trouvait des esclaves aussi bien à Boston et New York qu’à Charleston ou Baltimore. Mais la perception n’en était pas la même selon qu’on se trouvait dans le Sud ou le Nord du pays. Dans le premier, l’esclavage était perçu par ceux qui le pratiquaient comme la pierre angulaire de leur économie et, partant de là, de tout leur « mode de vie ». Le climat clément, voire par endroits subtropical du Sud y autorisait des cultures à forte valeur ajoutée, que l’Europe consommait abondamment mais n’avait pas sur son sol : coton, tabac, canne à sucre… Mais ces cultures nécessitaient beaucoup de main d’œuvre, pour un travail très pénible. L’esclavage était donc une aubaine pour les planteurs sudistes : un personnel corvéable à merci qui ne leur coûtait que le gîte et le couvert. Ceci assurait à leurs « propriétaires » de très confortables revenus qui faisaient la richesse des États du Sud.

Par effet d’entraînement, cette manne profitait à toute l’économie locale, notamment dans les ports et le long des voies navigables. Planteurs et propriétaires d’esclaves étaient certes peu nombreux (moins de 5% de la population sudiste en 1860), mais leur richesse se répercutait sur l’ensemble de l’économie de la région: directement dans les ports et le long des voies navigables, principaux axes de transport des produits des plantations ; et indirectement, en permettant à toute une petite paysannerie souvent paupérisée et qui ne possédait que rarement des esclaves, de survivre grâce aux produits agricoles achetés par les plus riches. Même pour les Blancs les plus modestes, abolir l’esclavage était considéré comme le plus sûr moyen de ruiner l’économie de leur région : jamais des travailleurs libres salariés, pensaient-ils, ne pourraient être aussi rentables que des esclaves – sans parler de tous les conflits sociaux à redouter. Par extension, l’effondrement de l’économie sudiste entraînerait inévitablement la disparition du « mode de vie » et de la société sudistes : à la crainte des conséquences économiques d’une éventuelle abolition s’ajoutaient des peurs sociales et culturelles. Avec ce raisonnement poussé à l’extrême, on comprend mieux pourquoi la majorité des Sudistes, même les plus humbles, en vinrent en fin de compte à penser que l’idée même d’abolir l’esclavage était une atteinte à leur droit fondamental de vivre comme ils l’entendaient.

Slave-FamilyLa pratique nordiste de l’esclavage avait été bien différente. La canne à sucre a besoin d’un climat subtropical humide, le coton requiert chaleur et eau, et le tabac pousse mal au-delà d’une certaine latitude. Ces cultures réclamaient des conditions qui n’étaient pas présentes en Nouvelle-Angleterre ou dans l’État de New York, par exemple. Les choses qui y poussent le mieux sont encore les céréales, et leur culture demande beaucoup moins de travail que les plantations du Sud. Le Nord n’était donc guère propice à la pratique de l’esclavage en tant que tel. Ses colons ne l’étaient pas non plus. Comme on l’a vu, beaucoup étaient, à l’image des « pères pèlerins » du Mayflower, issus de diverses obédiences protestantes puritaines. Certaines, comme par exemple les Quakers, très influents en Pennsylvanie, étaient ouvertement abolitionnistes.

À ces prédispositions culturelles s’ajoutèrent les aspirations de liberté qui avaient accompagné la lutte pour l’indépendance. Nombreux furent ceux qui réalisèrent l’hypocrisie qu’il y avait à revendiquer vis-à-vis de l’Angleterre une liberté qu’on affirmait être un droit naturel, et qu’on refusait dans le même temps à toute une population d’esclaves. Graduellement, les États du Nord votèrent des mesures diverses, directes ou non, pour abolir l’esclavage. Une abolition très progressive : nulle part les esclaves ne furent affranchis massivement. Le plus souvent, ceux qui étaient nés esclaves le restaient, alors que leurs enfants naissaient désormais libres. De ce fait, il demeura des esclaves dans le Nord jusque dans les années 1840. Entre 1780 et 1785, six États (Pennsylvanie, Massachusetts, New Hampshire, Rhode Island, Connecticut et New York) renoncèrent à l’esclavage. Sept autres (New Jersey, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Géorgie) continuèrent à le pratiquer.

Vers l’Ouest

Outre l’indépendance, le traité de Paris de 1783 octroyait aux États-Unis pratiquement tous les territoires situés à l’est du Mississippi, à l’exception de la Floride qui demeurait espagnole. Il faudrait encore de longues années et beaucoup d’efforts pour que ces régions soient colonisées, mais les velléités d’expansion états-uniennes n’allaient pas s’arrêter là. Au contraire, l’arrivée de Jefferson au pouvoir, en 1801, l’accentua. Cet expansionnisme faisait partie intégrante de la doctrine jeffersonienne. Puisque la démocratie et la république reposaient sur l’égalité entre les citoyens, et que cette égalité était assurée par la propriété foncière étendue au plus grand nombre, il fallait donc des terres – et il y en avait justement, à perte de vue, vers l’ouest.

En 1800, le troisième traité de San Ildefonso rendit à la France la Louisiane, qu’elle avait perdue en 1763 au profit de l’Espagne, à l’issue de la guerre de Sept Ans. La Nouvelle-Orléans était déjà un port commercial majeur sur le golfe du Mexique, et commandait en outre l’accès à la navigation sur le Mississippi et ses affluents. La ville était donc une clé à même de faciliter une colonisation future vers l’intérieur des terres. De son côté, le Premier Consul Napoléon Bonaparte était plus encombré qu’autre chose par ce territoire immense et difficilement défendable. Les Américains souhaitant l’acquérir et les Français s’en débarrasser, l’affaire finit par être conclue le 30 avril 1803. Les États-Unis achetèrent la Louisiane pour quinze millions de dollars.

louisiana_purchaseLes États-Unis en 1810, après l'achat de la Louisiane.

 

Le 10 mars 1804, le gouvernement fédéral entrait formellement en possession d’un territoire de plus de deux millions de kilomètres carrés, à ce point gigantesque que personne n’en connaissait précisément les limites. Sur le papier, la Louisiane correspondait à tout le bassin versant du fleuve Mississippi à l’ouest de celui-ci, mais personne n’avait encore cartographié cet espace. En dehors des Amérindiens, il n’était sillonné que par les habitants de quelques communautés sur le Mississippi et le Missouri, et par des trappeurs à la recherche de fourrures. La première chose à faire était donc d’organiser une expédition en vue d’explorer le nouveau territoire. Ce fut la fameuse expédition de Lewis et Clark, qui le traversa pour atteindre le Pacifique avant de revenir vers l’est, entre 1804 et 1806. Il est par ailleurs intéressant de noter que celle-ci comptait un esclave dans ses rangs.

Lewis_and_Clark_1954_Issue-3cL’achat de la Louisiane accentua l’expansionnisme américain et fit naître un idéal de « continentalisme », selon lequel il appartenait aux États-Unis de gouverner toute l’Amérique du Nord. La présence des Britanniques au Canada rendait ce dessein chimérique, surtout après l’issue de la guerre de 1812, mais le continentalisme accoucha bientôt de deux rejetons. L’expansion vers l’ouest continua à être souhaitée et poursuivie par une large part de la population et de la classe politique, qui estimaient que la « Destinée manifeste » des États-Unis était de s’étendre d’un océan à l’autre, entre l’Atlantique et la Pacifique. S’y ajouta en 1823 la « doctrine Monroe », une déclaration de politique étrangère dans laquelle le président affirmait pour les États-Unis la nécessité de contrer toute intervention européenne dans l’hémisphère occidental, selon le principe « l’Amérique aux Américains ». À terme, cette politique allait transformer le continent américain en zone d’influence états-unienne.

La « conquête de l’Ouest » allait dès lors devenir un élément majeur de la politique états-unienne pour le siècle à venir. Le gouvernement fédéral profita de l’achat de la Louisiane pour affirmer ses revendications sur le pays de l’Oregon, où elles chevauchaient celles de la Grande-Bretagne, de la Russie et de l’Espagne – puis du Mexique lorsque celui-ci devint indépendant en 1821. Parallèlement, des colons anglophones s’installèrent toujours plus à l’ouest, y compris dans des territoires n’appartenant pas (encore) aux États-Unis. Des régions comme la Californie, le Texas ou l’Oregon se peuplèrent ainsi, lentement mais sûrement, de citoyens américains. Les gouvernements fédéraux successifs les laissèrent faire avec bienveillance, ayant dans l’idée que ce mouvement migratoire faciliterait l’acquisition ultérieure – pacifique ou non – de ces terres par les États-Unis.

Étendre l’esclavage ou l’interdire ?

ussperryL’expansion des États-Unis vers l’Ouest vint se heurter à un problème de société dont l’importance allait croissante au sein de la jeune nation : l’esclavage. Théoriquement, le problème ne concernait pas le gouvernement fédéral. Le fait de maintenir ou d’abolir l’esclavage relevait de la souveraineté des seuls États, et le pouvoir fédéral n’avait pas les moyens légaux de les contraindre. C’était là une vision conforme à l’interprétation que les démocrates-républicains faisaient de la constitution, dans le respect scrupuleux du droit des États. Dans la pratique, toutefois, les choses étaient différentes. Le gouvernement fédéral était libre d’interdire l’esclavage dans les territoires qu’il administrait directement, en conditionnant ainsi le statut ultérieur lorsque que le territoire concerné deviendrait un État de l’Union.

C’est ce qui se produisit en 1787. Les années précédentes avaient vu une montée en puissance du sentiment abolitionniste, notamment dans le Nord, et plusieurs hommes politiques influents, comme par exemple John Jay, étaient des partisans de l’abolition. Ce contexte déboucha sur une vague d’abolitions, déjà mentionnée, dans les États du Nord. Lorsque le Congrès continental en vint à régler la question des territoires situés entre les Appalaches et le Mississippi, les abolitionnistes s’efforcèrent d’y faire interdire « l’institution particulière » – l’euphémisme par lequel les Sudistes désignaient généralement l’esclavage. Naturellement, les États où l’esclavage était encore pratiqué s’y opposèrent, car cela serait revenu à bloquer toute expansion ultérieure du travail servile. En ce sens, l’ordonnance du Nord-ouest, en créant le territoire du même nom, fut un compromis. Le gouvernement fédéral interdit l’esclavage dans le territoire situé au nord de l’Ohio, mais en distribuant la région située au sud de cette rivière à des États esclavagistes, il donnait à ceux-ci une large compensation.

Cotton_gin_EWM_2007Les partisans de l’abolition tentèrent de pousser leur avantage et en 1788, ils firent pression sur la convention constituante pour qu’elle inclue dans le projet de constitution un article interdisant la traite – autrement dit, l’importation d’esclaves. Celle-ci était de moins en moins populaire, et la population servile était devenue assez conséquente, au point que plusieurs États esclavagistes l’avaient déjà interdite de leur propre initiative. Néanmoins, les trois États qui la pratiquaient refusèrent qu’elle soit prohibée. La constitution, sous sa forme définitive, remit le problème à plus tard : une de ses clauses protégeait explicitement la traite pour une durée de vingt ans. Lorsqu’elle arriva à expiration, le Congrès vota sans difficulté l’interdiction de la traite, qui entra en vigueur le 1er janvier 1808. Une importation clandestine de ce qu’on appelait alors « l’ivoire noire » subsista néanmoins. Pour lutter contre celle-ci, une autre loi fut finalement votée en 1819, assimilant la traite à un acte de piraterie. Ceci impliquait que les personnes s’y livrant étaient passibles de la peine de mort, mais dans la pratique, les condamnations étaient légères. La marine constitua la même année une « escadre d’Afrique » destinée à traquer les navires négriers le long des côtes africaines. Cette unité opéra jusqu’en 1861, avec une efficacité globalement médiocre.

Entre temps, le Sud des États-Unis avait vu naître une invention qui allait révolutionner son économie. En 1794, Eli Whitney déposa le brevet d’un procédé mécanique permettant de séparer facilement la graine des fibres du coton : l’égraineuse. La nouvelle machine permettait d’accomplir en quelques tours de manivelle ce qui nécessitait auparavant un travail long et minutieux. L’égraineuse à coton fit sauter ce goulot d’étranglement, autorisant la mise en culture de plantations bien plus étendues. En un demi-siècle, la production de coton aux États-Unis quadrupla. Cette expansion poussa l’aristocratie terrienne sudiste à aller chercher vers l’ouest toujours plus de terres, d’autant que la culture du coton épuisait les sols sur le long terme. Qui plus est, plus de plantations signifiait davantage de coton à ramasser, et la demande en esclaves augmenta. Le commerce interne des esclaves – qui était distinct de la traite et demeurait donc autorisé – se mit à générer des fortunes aussi grandes que le coton.

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Sources

Articles sur les élections présidentielles de 1816 et 1820.

Site consacré au thème (peu connu) de l’esclavage dans le Nord.

Article général sur l’esclavage aux États-Unis.

Jenny WAHL, Slavery in the United States, en ligne [accédé le 13 mai 2012].

Page permettant de télécharger les données du recensement de 1860.

Page consacrée à l’achat de la Louisiane.

Site consacré à l’expédition de Lewis et Clark.

Article général sur la « destinée manifeste ».

Quelques extraits du discours du président Monroe par lequel il formula sa doctrine de politique étrangère, en 1823.

Page d’illustrations relatives aux patrouilles menées par l’U.S. Navy contre le trafic d’esclaves.

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