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Les causes de la guerre de Sécession (6/14)

John_C_CalhounEn même temps que prenait fin le second mandat présidentiel de Monroe, s’achevait aussi « l’ère des bons sentiments » et la belle unanimité qui avait caractérisé la vie politique états-unienne au cours des années précédentes. La guerre de 1812 avait coûté très cher au gouvernement fédéral, et le pays était à ce point endetté que le président Madison avait dû, en 1816, faire exception à sa politique jeffersonienne en autorisant la réouverture de la Banque des États-Unis – une nouvelle fois en vertu d’une concession de vingt ans. Cette action avait rallié aux démocrates-républicains beaucoup d’anciens fédéralistes, mais ceux-ci n’avaient pas pour autant reniées leurs opinions sur la prééminence de l’État fédéral sur les États fédérés. À terme, les vieilles luttes revinrent sur le devant de la scène.

 

Mutations politiques

Lorsque se posa le problème de la succession de Monroe en 1824, la position de parti unique qu’était de facto celle du parti démocrate-républicain ne pouvait qu’attiser les rivalités entre ses membres, surtout si l’on songe à leurs opinions forcément très diverses. Au sein du parti, une nouvelle génération de politiciens s’efforçait de concilier les idéaux jeffersoniens avec une forme de pragmatisme inspirée directement du programme appliqué par Hamilton pendant l’ère fédéraliste. On y trouvait notamment le secrétaire à la Guerre du gouvernement Monroe, John Calhoun, originaire de Caroline du Sud ; John Quincy Adams, le fils du deuxième président des États-Unis John Adams ; et enfin, le président de la Chambre des représentants, Henry Clay.

Ce dernier était le principale idéologue de cette « jeune garde ». Tout en adhérant à la doctrine traditionnelle des démocrates-républicains sur certains plans, comme par exemple les libertés individuelles, Clay avait adopté presque totalement le système hamiltonien en ce qui concernait la politique économique. La pérennisation d’une banque centrale était pour lui indispensable pour contrôler la dette nationale. En outre, le gouvernement fédéral devait s’assurer des revenus suffisants, par deux moyens : le protectionnisme douanier d’une part, et la vente, à des prix élevés, des terres appartenant au gouvernement dans les territoires de l’Ouest. Les fonds ainsi générés serviraient non seulement à entretenir des forces armées dignes de ce nom, mais également d’alimenter le développement économique par la construction d’infrastructures routières et de voies navigables.

Ces moyens de communication favoriseraient le commerce, mais également l’agriculture, en lui assurant des débouchés pour ses excédents de production. En outre, des tarifs douaniers élevés n’étaient pas seulement une source de revenus directs : en protégeant les manufactures locales de la concurrence des biens fabriqués en Europe, ils favoriseraient l’industrie américaine et son développement. Enfin, la Banque des États-Unis assurerait la stabilité financière du tout. L’ensemble de ces mesures formaient une politique cohérente, que Clay baptisa « système américain » – pour mieux se démarquer du « système britannique » cher à Hamilton, et dont Clay entendait se préserver des excès. Pour Clay, son système profiterait à tous, parce que les terres agricoles de l’Ouest pourraient vendre leurs surplus à l’Est, le développement des industries du Nord permettrait au Sud d’y vendre son coton, et le Nord lui-même pourrait vendre ses biens manufacturés au Sud et à l’Ouest.

Henry_Clay_1831Cette politique était trop proche de l’idéologie fédéraliste pour ne pas éveiller la méfiance de la « vieille garde » démocrate-républicaine. Pour beaucoup de ses membres, Clay se trompait quand il estimait que son système bénéficierait à l’ensemble du pays. Pour eux, le protectionnisme douanier pénaliserait les exportations américaines de grain, de coton ou de tabac, puisque les partenaires commerciaux des États-Unis relèveraient leurs propres tarifs douaniers en représailles. De surcroît, l’essentiel du potentiel industriel du pays se situait dans le Nord, le reste du pays étant à peu près dépourvu des matières premières nécessaires – charbon et fer. À l’inverse, les exportations assuraient au reste du pays, et notamment au Sud, une véritable manne financière qui rendait superflu le développement d’une industrie domestique. Pour ses détracteurs, le « système américain » pénalisait le Sud au profit du seul Nord.

La politique prônée par Clay et ses partisans posait d’autres problèmes, plus idéologiques ceux-là, aux démocrates-républicains les plus conservateurs. En effet, la vente à des prix élevés des terres fédérales pénalisait la colonisation de l’Ouest, car elle en limitait l’accès aux acheteurs les plus aisés. C’était là favoriser les capitalistes et les spéculateurs, précisément l’effet pervers que Jefferson dénonçait en son temps lorsqu’il s’opposait à Hamilton. L’ironie de la chose était que Jefferson lui-même, et à sa suite nombre de ses partisans, était un planteur et un grand propriétaire terrien. Mais pour les démocrates-républicains du Sud, il fallait que tout citoyen puisse être propriétaire de sa terre. C’était le seul moyen d’en faire un homme libre, dont l’opinion politique ne serait pas soumise au clientélisme d’un employeur capitaliste. Peu importait que les grandes plantations ne laissassent aux petits paysans du Sud que des miettes à peine suffisantes à leur survie. Autre paradoxe, du reste, car cette situation rendait justement les « petits Blancs » dépendants de l’aristocratie terrienne sudiste, seule à même de leur acheter leurs excédents agricoles.

Le « tarif des abominations »

Andrew_JacksonLa frange conservatrice du parti démocrate-républicain finit par se regrouper derrière Andrew Jackson, qui avait vaincu les Anglais à la Nouvelle-Orléans en 1815. Après ses victoires, ce militaire natif du Tennessee s’était lancé dans une série de campagnes contre les tribus indiennes du Sud. Usant tour à tour de la force et de la négociation, il parvint à les obliger à céder une grande partie de leurs terres, ce qui le rendit populaire auprès de ses concitoyens. Il se signala également par sa rudesse. Quand il apparut que de nombreux esclaves de Géorgie s’enfuyaient pour se réfugier sous la protection des Séminoles de Floride, il n’hésita pas à envahir ce territoire, avant même que le traité Adams-Onis en ait entériné officiellement la cession par l’Espagne. Sa brève carrière politique, menée au moment où le Tennessee était devenu un État, était relancée et en 1823, Jackson devint sénateur.

À ce stade, les dissensions au sein du parti démocrate-républicain étaient devenues palpables. Au travers du débat autour du « système américain » de Clay, c’était le vieil affrontement entre les partisans d’un pouvoir fédéral fort et ceux des droits des États qui refaisait surface. Les démocrates-républicains étaient aussi divisés en vue de l’élection présidentielle de 1824 qu’ils avaient été unis autour de James Monroe, quatre ans plus tôt. Une convention nomma William Crawford, un conservateur, comme candidat à la présidence, mais elle avait été boudée par la majorité des délégués du parti. Les ambitions personnelles de chacun exacerbaient la situation. Clay se présenta à l’élection, mais également Adams, bien que les deux hommes eussent un programme similaire. Quant à Jackson, il dénonça la nomination de Crawford comme illégitime et posa lui aussi sa candidature, avec le soutien de son État et de la délégation démocrate-républicaine de Pennsylvanie.

WilliamHCrawford_by_JohnJarvisAndrew Jackson joua de la popularité que lui avait conférée sa carrière militaire. Se présentant comme un homme du peuple, il s’érigea en défenseur des valeurs jeffersoniennes, en les mâtinant de populisme. Aux yeux de beaucoup de ses contemporains, il personnifiait d’une certaine manière la petite paysannerie sudiste, pauvre, incapable de se payer le moindre esclave, mais attachée à sa terre, à son existence rurale, et hostile à l’industrialisation comme au capitalisme. Cette attitude lui valut le mépris de ses adversaires, dont beaucoup avaient au contraire une vision élitiste du gouvernement et craignaient, à l’instar jadis d’un Hamilton, les errements des masses ignorantes. Surnommé par ses détracteurs King Mob, « le roi des foules », Jackson recueillit les fruits de sa stratégie en enlevant douze États. Crawford, assez populaire dans le Sud, lui en ravit deux. Adams gagna dans les sept États du nord-est, tandis que Clay recueillit davantage de suffrages dans l’Ouest (trois États).

Si Jackson était donc en tête, il n’avait pas la majorité absolue au collège des grands électeurs lorsque ces derniers se réunirent. Assez curieusement, les partisans de Jackson s’entendirent avec ceux d’Adams pour soutenir l’élection à la vice-présidence de John Calhoun, partisan d’une application modérée du « système américain ». En revanche, il n’y eut pas d’entente au sujet de la magistrature suprême. Jackson recueillit 102 voix – 29 de moins que la majorité absolue – Adams 82, Crawford 40 et Clay 37. Comme en 1800, c’était à la Chambre des représentants de départager le scrutin. Clay, qui détestait Jackson, se retira de l’élection et apporta son soutien à Adams. Leurs adversaires furent en revanche incapables de s’accorder malgré la mauvaise santé de Crawford, et John Quincy Adams devint le sixième président des Etats-Unis. L’influence de Clay sur l’issue du scrutin suscita les plus vives protestations de Jackson, qui cria à la corruption, mais aussi l’inquiétude de Calhoun, qui voyait là une ingérence factionnelle dans le processus démocratique.

John_Q._Adams
Les droits de douane étaient alors traditionnellement révisés tous les quatre ans, l’année de l’élection présidentielle, et c’est finalement en 1828 qu’Adams fit voter par le Congrès un nouveau tarif douanier, très protectionniste. Celui-ci, surnommé « le tarif des abominations » par ses détracteurs, suscita une véritable levée de boucliers dans le Sud, et en particulier en Caroline du Sud – l’État d’origine de Calhoun. Le vice-président se brouilla définitivement avec Clay et Adams et rejoignit Jackson. Ce dernier se laissa porter par cette vague de mécontentement et constitua une nouvelle formation politique, le parti démocrate, dans l’optique de l’élection présidentielle qui devait avoir lieu cette année-là. En réaction, Adams se présenta à sa propre succession sous l’étiquette de « national-républicain » : c’en était fini du parti démocrate-républicain. Le ralliement de Calhoun à Jackson, qui en fit son propre candidat à la vice-présidence, s’avéra décisif et ce dernier remporta l’élection.

Crise de nullification

Paradoxalement, alors qu’il avait été élu en partie à cause de son opposition aux mesures protectionnistes d’Adams, Andrew Jackson ne fit strictement rien pour les abroger une fois au pouvoir. Outre son opportunisme – il n’avait pas digéré sa défaite de 1824 et avait cherché sa revanche à tout prix – une des raisons de cette inertie était que Jackson entendait maintenant profiter de la manne financière induite par les droits de douane élevés pour rembourser la dette nationale. En particulier, le nouveau système de fortifications côtières dont le pays venait de se doter avait coûté une fortune. Jackson ignora donc les demandes répétées de Calhoun qui, en retour, mena une campagne de plus en plus musclée axée autour du principe de « nullification » : selon lui, il était légitime pour un État fédéré de déclarer nulle et non avenue une loi fédérale, si l’État concerné la jugeait anticonstitutionnelle. La brouille entre les deux hommes étant consommée, Jackson ne retint pas Calhoun comme colistier à l’élection de 1832, qu’il remporta contre Clay.

Martin_Van_BurenLes partisans de la nullification faisaient valoir à l’appui de leur opinion un précédent juridique. En 1798, les fédéralistes alors au pouvoir avaient fait voter une série de lois baptisées Alien and Sedition Acts. Rédigées en réaction à la Quasi-guerre et à l’influence supposée de la France révolutionnaire sur les démocrates-républicains, elles limitaient sérieusement les libertés individuelles des citoyens américains, en particulier ceux nés à l’étranger. En ce sens, ces lois entraient en contradiction avec les amendements constitutionnels de la Déclaration des droits de 1791. Elles suscitèrent une forte opposition, et deux États, le Kentucky et la Virginie, passèrent des résolutions les proclamant anticonstitutionnelles et interdisant leur application sur leurs territoires respectifs. La Cour suprême des États-Unis n’avait pas, à l’époque, pour prérogative de juger de la constitutionnalité d’une loi, et l’affaire resta en suspens jusqu’à l’élection de Jefferson à la présidence. Une fois au pouvoir, les démocrates-républicains avaient fait rapidement abroger les lois incriminées, en 1802.

En juillet 1832, Jackson consentit enfin à une révision des droits de douanes. Mais le nouveau tarif n’était que modérément moins élevé et ne satisfit pas les opposants au protectionnisme les plus farouches. Juste après la réélection de Jackson, Calhoun démissionna sans attendre la fin de son mandat, en signe de solidarité avec son État. Galvanisée par ses discours enflammés, la législature de Caroline du Sud se réunit en session extraordinaire et proclama la nullification des tarifs douaniers fédéraux sur son sol. Elle ajouta que toute tentative de faire appliquer ceux-ci par la force entraînerait la sécession : la Caroline du Sud quitterait l’Union et se considérerait comme indépendante. Jackson rejeta fermement cette démarche et fit voter une loi autorisant précisément l’usage de la force contre la Caroline du Sud, qui en retour commença à mobiliser sa milice. Mais dans le même temps, sous l’impulsion d’Henry Clay (qui mit ses préférences protectionnistes entre parenthèses pour sauvegarder l’unité du pays), le Congrès adopta un nouveau tarif douanier qui contenta les Caroliniens. La crise de nullification était terminée… mais elle n’était qu’un commencement.

William_Henry_HarrisonLes partisans de Calhoun crièrent victoire : leur stratégie avait semble-t-il été payante et ils avaient obtenu satisfaction. La crise de nullification démontra aux autres États du Sud qu’ils pouvaient sortir vainqueurs d’une épreuve de force contre le gouvernement fédéral, et qu’ils y parviendraient sans doute encore mieux s’ils se soutenaient mutuellement – ce que ne manquèrent pas de faire remarquer leurs leaders politiques à leur électorat. Mais c’était là, d’une certaine manière, un trompe-l’œil : le gouvernement fédéral n’avait pas hésité à envisager le recours à la force et le Congrès l’y avait même autorisé, montrant ainsi sans équivoque que les institutions nationales considéraient la doctrine de nullification et la menace de sécession comme des fictions juridiques. Une fissure était apparue entre le Sud et le gouvernement fédéral. Il ne manquait plus grand-chose pour que cette opposition devienne un antagonisme entre le Nord et le Sud. La question des relations entre État fédéral et États fédérés divisait désormais le pays de manière non plus seulement politique, mais aussi géographique.

Le paysage politique américain continua pour sa part à se remodeler, débouchant sur ce qui sera baptisé ultérieurement « second système bipartite ». À l’issue de la crise de nullification, une coalition hétéroclite se constitua autour des nationaux-républicains, rejoints notamment par les partisans de la nullification et les nationalistes du parti anti-maçonnique. Le seul point commun de tous ces gens était leur opposition à Andrew Jackson, qui s’était comporté selon eux en tyran désireux d’imposer sa volonté personnelle, au mépris de la démocratie et des idéaux des « pères fondateurs » jadis en rébellion contre le roi d’Angleterre, un autre « tyran ». Ils créèrent donc en 1834 le parti whig, en référence au qualificatif dont s’affublaient les premiers révolutionnaires américains dans les années 1770. Pensant pouvoir utiliser les assises régionales de leurs différentes composantes, les whigs alignèrent pas moins de quatre candidats à la présidence en 1836, dans l’espoir de barrer la route au successeur désigné de Jackson, Martin Van Buren. Cette stratégie échoua complètement et le candidat démocrate fut largement élu.

TylerDaguerreotypeLes whigs eurent leur revanche en 1840. Revenus à une organisation électorale plus classique, ils ne présentèrent cette fois que le seul William Harrison qui, aidé par les résultats économiques désastreux de l’administration Van Buren, remporta l’élection. Harrison représentait le courant des anciens nationaux-républicains, majoritaires au sein du parti whig, et entendait suivre une politique fédérale forte. Malheureusement pour les siens, il mourut un mois après sa prise de fonction, après qu’un banal rhume mal soigné eût dégénéré en pneumonie, puis en pleurésie, à cause de l’emploi du temps surchargé et épuisant du nouveau président. Son vice-président John Tyler lui succéda… mais c’était un ancien « nullificateur » et farouche partisan des droits des États, qui usa et abusa du veto présidentiel pour empêcher les whigs de voter les principales mesures de leur programme. Tyler fut exclu de son propre parti au bout de quelques mois, ce qui entraîna par la même occasion le départ des autres « nullificateurs » et la défaite du parti whig à la présidentielle de 1844, remportée par le démocrate James Polk. Whigs et démocrates continuèrent tout au long de ces années à s’affronter autour des droits de douane, mais c’est bientôt une toute autre question qui allait apparaître au premier plan de la vie politique états-unienne.

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Sources

L’élection présidentielle de 1824.

Article sur Henry Clay et le système américain.

Henry CLAY, The American System, discours prononcé au Sénat en 1832.

Biographie détaillée d’Andrew Jackson.

Article sur la politique douanière états-unienne de 1816 à 1860.

Élections présidentielles de 1828 et 1832.

Texte des résolutions prises en 1798 par le Kentucky et la Virginie pour nullifier l’Alien and Sedition Act.

Article sur la crise de nullification de 1833.

L’ordonnance rendue par la Caroline du Sud le 24 novembre 1832, sur la nullification du tarif douanier.

Le Force Bill, la loi fédérale de 1833 autorisant l’usage de la force pour la perception des droits de douanes.

Élections présidentielles de 1836 et 1840.

Article sur l’histoire du parti whig.

Robert SEAGER II, And Tyler Too, A Biography of John and Julia Gardiner Tyler, McGrow-Hill, 1963, 681 pages.

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