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Accueil Histoire Universelle Les causes de la guerre de Sécession (9/14)

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Les causes de la guerre de Sécession (9/14)

American_Colonization_Society_0Le compromis de 1850 et la loi sur les esclaves fugitifs firent passer au premier plan la question de l’esclavage. Celle-ci, bien qu’éclipsée par les questions d’équilibre des pouvoirs et d’expansion territoriale, n’avait pas pour autant disparu du débat public. Le sentiment abolitionniste avait continué à se diffuser – dans le Nord, mais pas seulement. Une partie des Sudistes était même loin d’y être imperméable, en particulier dans le Haut-Sud, où les esclaves étaient proportionnellement moins nombreux et où les plantations, principalement de tabac, étaient moins exigeantes en main-d’œuvre que celles de coton du Vieux Sud. Toutefois, une série d’événements allait conduire à une radicalisation des discours, aux conséquences in fine funestes.

 

Peurs primales

L’abolition progressive de l’esclavage dans le Nord avait considérablement accru la population de Noirs libres aux États-Unis, et celle-ci tripla entre 1790 et 1810. Il fallait ajouter à cela l’impact des idées abolitionnistes, aux racines assez largement religieuses, sur une partie des planteurs du Haut-Sud, et qui conduisit certains d’entre eux à affranchir spontanément tout ou partie de leurs esclaves. Toutefois, pour la majorité des Américains, abolitionnistes ou non, cette population afro-américaine libre était considérée comme un problème. Ces personnes ne jouissaient pratiquement d’aucun droit civique, et leurs chances d’intégration dans la société états-unienne étaient minces. Paradoxalement, les métis affranchis de la Nouvelle-Orléans, dont certains étaient devenus riches et influents, étaient bien mieux intégrés que les Noirs libres qui vivaient dans le Nord – même si l’exemple de la cité louisianaise constituait, dans le Sud, l’exception plutôt que la règle.

Il convient de rappeler ici que dans bien des cas, l’abolitionnisme n’impliquait pas l’abandon des préjugés racistes ayant cours au XIXème siècle. La présence des Noirs libres au sein de la société américaine était redoutée pour des raisons économiques et sociétales. Économiques, parce que les Blancs, et notamment les couches populaires, estimaient que les Afro-Américains tiraient les salaires vers le bas. Sociétales, parce que l’égalité était perçue comme conduisant inévitablement au métissage – et donc à la décadence, puisque le Noir était considéré comme bestial et « inférieur ». Pour ces raisons, plusieurs abolitionnistes influents, dont Henry Clay, fondèrent en 1816 l’American Colonization Society. Le but de cette dernière était de solutionner le problème en favorisant l’installation des anciens esclaves en Afrique. La colonie ainsi créée allait devenir en 1847 une nation indépendante, le Libéria. Cependant, la colonisation fut globalement un échec : il n’y avait alors au Libéria que 3.000 colons afro-américains, contre plus de trois millions de Noirs aux États-Unis.

Nat_Turner_woodcutUn autre événement exacerba les peurs. En 1831, un esclave du comté de Southampton en Virginie, Nat Turner, organisa une révolte. Esclave lettré en qui ses maîtres plaçaient une grande confiance, Turner était un fanatique religieux sujet à des « expériences mystiques » qu’il finit par interpréter comme un message divin l’invitant à tuer tous les Blancs. Enrôlant quelques dizaines de fidèles, il déclencha son insurrection le 21 août, tuant sans distinction hommes, femmes et enfants – une soixantaine de victimes en tout. La révolte fut écrasée par la milice virginienne et les troupes fédérales dès le lendemain et une cinquantaine de rebelles, dont Turner, furent pendus, mais la répression extrajudiciaire fut bien plus dure. Des dizaines voire des centaines de Noirs, le plus souvent sans lien avec Turner, furent lynchés – des atrocités dont nombre de journaux, y compris sudistes, dénoncèrent les excès.

L’État de Virginie réagit à ces sanglants événements en votant une loi interdisant à quiconque d’apprendre à lire non seulement aux esclaves, mais également aux Noirs libres et aux métis. Elle fut par la suite imitée par les autres États esclavagistes. Ces lois rencontrèrent une forte opposition car elles choquaient non seulement les abolitionnistes purs et durs mais également l’esprit philanthropique de la bonne société américaine. Même en Virginie, des propriétaires d’esclaves ou des enseignants y désobéirent ouvertement, et parmi eux un certain Thomas J. Jackson – qu’on ne surnommait pas encore « Stonewall » – qui allait paradoxalement devenir un des plus célèbres défenseurs de la cause sudiste trente ans plus tard. La rébellion de Nat Turner n’était pas la première révolte d’esclaves, mais elle renforça les esclavagistes dans l’idée que les Noirs représentaient un danger que seule la servitude permettait de contrôler.

Affrontements judiciaires

Sengbe_Pieh_jospeh_cinque_by_nath_jocelynCette réaction entraîna inévitablement une radicalisation croissante du discours de certains abolitionnistes, auxquels une succession de feuilletons juridiques donna autant de tribunes. En juin 1839, la goélette espagnole La Amistad quitta la Havane pour Puerto Principe, à Cuba, avec à son bord une cinquantaine d’esclaves. Ceux-ci avaient été récemment importés d’Afrique, en dépit d’un accord hispano-britannique interdisant à l’Espagne de se livrer à la traite des esclaves. Le 2 juillet, les esclaves parvinrent à se libérer, et prirent le contrôle du navire à l’issue d’un bref affrontement au cours duquel deux hommes furent tués de part et d’autre. Les mutins obligèrent les marins survivants à les ramener en Afrique, mais les Espagnols parvinrent à les duper et firent route vers le nord. La goélette fut finalement arraisonnée le 26 août au large de Long Island, dans l’État de New York, par un cotre du Revenue Cutter Service, l’organisme chargé de lutter contre la contrebande.

Le commandant du navire garde-côtes, le lieutenant Thomas Gedney, déposa aussitôt un recours, conforme aux usages du droit maritime, pour se voir attribuer une partie de la cargaison de l’Amistad – esclaves compris. L’officier espérait en retirer un substantiel bénéfice. Parallèlement, les propriétaires de la goélette et des esclaves essayèrent, respectivement, de les récupérer. De leur côté, des abolitionnistes du Connecticut vinrent en aide aux Africains, qui avaient été emprisonnés en attendant qu’on décide de leur sort. Leurs avocats portèrent plainte pour enlèvement, demandèrent leur libération pure et simple, et se lancèrent dans un imbroglio juridique qui dura un an et demi. Après être passée devant diverses juridictions locales et fédérales, l’affaire aboutit devant la Cour suprême des États-Unis en février 1841.

Joshua_Reed_GiddingsC’est l’ancien président John Quincy Adams qui assura la défense des Africains. Ses plaidoiries firent leur effet et le 9 mars, la Cour rendit un verdict favorable : les Africains transportés par l’Amistad n’avaient jamais été légalement esclaves. Leur mutinerie n’était donc qu’un acte de légitime défense contre un enlèvement et, de ce fait, ils furent déclarés libres. Ils furent ramenés en Afrique l’année suivante. Le lieutenant Gedney et son équipage furent dédommagés sur la base de la cargaison restante de la goélette, tout comme les propriétaires de celle-ci. Cette victoire juridique satisfit pleinement les abolitionnistes, mais suscita au contraire la réprobation des partisans de l’esclavage, qui déplorèrent le manque de protection de leur « institution particulière » par le pouvoir judiciaire.

L’inquiétude des esclavagistes grandit encore en novembre 1841, lorsqu’un autre navire transportant des esclaves, le brick Creole, fut le théâtre d’une mutinerie qui coûta la vie à un marchand d’esclaves. Le Creole emmenait 135 esclaves de Norfolk à la Nouvelle-Orléans, un commerce interne parfaitement légal aux États-Unis. Toutefois, les mutins parvinrent à prendre le contrôle du bateau et à rallier Nassau, aux Bahamas, où les autorités britanniques les accueillirent et les déclarèrent libres – y compris ceux qui avaient été impliqués dans la mort de leur geôlier. Les abolitionnistes enfoncèrent le clou en arguant que les esclaves du Creole étaient devenus légalement libres dès lors que le navire avait atteint les eaux internationales. Le représentant de l’Ohio Joshua Giddings tenta même de faire entériner cette affirmation par une série de résolutions que la Chambre des représentants, prudemment, refusa de voter.

slaveademilyLes partisans de l’esclavage allaient avoir leur revanche l’année suivante, à l’issue d’un autre feuilleton judiciaire. En 1832, une Afro-américaine du nom de Margaret Morgan s’était installée en Pennsylvanie, État libre, en provenance du Maryland, où elle était l’esclave d’un certain Ashmore. Morgan n’était pas une fugitive à proprement parler puisqu’elle jouissait d’une liberté de fait. Ashmore, toutefois, n’avait jamais régularisé cette situation par un affranchissement en bonne et due forme, et après sa mort, ses héritiers décidèrent de récupérer leur « bien ». En 1837, ils embauchèrent un chasseur d’esclaves dénommé Prigg, qui alla l’enlever avec ses enfants. Toute la famille fut vendue dans le Maryland… Mais Prigg, aussitôt qu’il remit le pied en Pennsylvanie, fut arrêté par les autorités locales.

Pourtant, la constitution fédérale garantissait le droit de propriété, y compris celle des « personnes astreintes au travail » – l’euphémisme qui, dans la constitution, servait à désigner les esclaves. Cette protection fut confirmée par une loi de 1793 : tout esclave en fuite capturé sur le territoire états-unien, fût-ce dans un État libre, devait légalement être rendu à ses propriétaires. Or, la Pennsylvanie, dominée par la communauté religieuse abolitionniste des Quakers, avait voté en 1826 une loi interdisant qu’on vienne y chercher, que ce soit ou non par la force, toute personne de couleur – y compris si ces personnes étaient des esclaves en fuite. Prigg avait été emprisonné en vertu de ce texte. Ce dernier contredisait la loi fédérale à ce sujet, et l’avocat de Prigg se servit de cette contradiction pour demander l’acquittement de son client. L’affaire fut portée devant la Cour suprême, et celle-ci décida en 1842 que la loi fédérale primait sur celle des États fédérés, en vertu de l’article VI, alinéa 2 de la constitution – la fameuse « clause de suprématie ».

Frederick_DouglassLa montée de l’abolitionnisme

Prigg et ses supporters esclavagistes obtinrent donc gain de cause. La logique de ces derniers n’en était pas moins paradoxale. Ils étaient généralement prêts à se réfugier derrière le droit des États pour éviter tout coup de force du gouvernement fédéral qui viserait à abolir l’esclavage ou à limiter son extension, mais à l’inverse, ils ne détestaient pas invoquer un pouvoir fédéral fort pour faire respecter les lois qui leur étaient favorables… fût-ce au détriment des droits des États libres. L’arrêt Prigg, toutefois, n’avait pas été rendu à l’unanimité, et plusieurs juges avaient donné des opinions divergentes, certains estimant que la loi de 1793 ne devait pas pour autant empiéter sur la législation interne des États. Ces dissensions alimentèrent le débat juridique autour de la question, jusqu’à ce que le compromis de 1850 n’impose le durcissement de la législation fédérale par le biais du nouveau Fugitive Slave Act.

Ce dernier contenta pleinement les partisans de l’esclavage, car combinée à la jurisprudence Prigg, il protégeait solidement l’institution servile. Mais en réalité, ce succès eut pour eux des conséquences désastreuses. La loi sur les esclaves fugitifs fut jugée particulièrement inique aussi bien par les abolitionnistes, qui se voyaient forcés de faire le jeu d’une institution qu’ils abhorraient, que par beaucoup de citoyens du Nord en général, qui la considéraient comme une intrusion dans leur liberté de choix personnelle. Son application allait confronter de nombreux nordistes, jusque-là sans hostilité particulière vis-à-vis de l’esclavage, aux drames humains générés par l’institution particulière du Sud en général, et par l’application de la loi en particulier : de fait, cette dernière autorisait ni plus ni moins n’importe quel citoyen du Sud à venir, sur simple déclaration de sa part, enlever en toute légalité et sans possibilité d’appel une personne noire (qu’elle fût ou non véritablement esclave en fuite) vivant dans le Nord – et ce au mépris des lois locales interdisant l’esclavage. Pour beaucoup d’indécis, la loi sur les esclaves fugitifs fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

Le durcissement de l’attitude des Sudistes vis-à-vis de leurs esclaves qui marqua les deux décennies consécutives à la rébellion de Nat Turner fit le jeu des abolitionnistes. L’influence de ces derniers grandit dans les années 1840, engendrant la naissance d’une formation politique au programme spécifiquement abolitionniste, le parti de la Liberté. Son candidat James Birney obtint 2,3% des voix aux élections présidentielles de 1844, un résultat qui était loin d’être négligeable. La création du Free Soil Party quatre ans plus tard le priva de sa base électorale et il devint rapidement insignifiant, mais le parti de la Liberté avait posé un jalon important en faisant de l’abolition de l’esclavage un thème significatif de la politique nationale états-unienne. Les idées abolitionnistes furent également aidées par la parution en 1845 des mémoires de Frederick Douglass, un jeune esclave échappé du Maryland quelques années plus tôt. L’ouvrage devint vite un best-seller, et Douglass l’une des principales figures du mouvement pour l’émancipation des Noirs.

Harriet_Beecher_Stowe_by_Francis_HollUn autre livre allait exercer un impact considérable sur la perception de l’esclavage par l’opinion publique nordiste. Il s’agit d’un roman d’abord publié à partir de 1851 sous forme de feuilleton dans un journal, puis édité pour de bon en 1852 : La case de l’oncle Tom de la militante abolitionniste Harriet Beecher Stowe. Bien qu’il s’agisse d’une fiction, l’ouvrage livre à travers l’histoire de son héros une description réaliste et très crue de la condition servile, basée sur des enquêtes poussées et des témoignages d’anciens esclaves. Il rencontre aussitôt un succès phénoménal et se vend à 300.000 exemplaires pour la seule année 1852. La case de l’oncle Tom sublime les contestations de la loi sur les esclaves fugitifs et dans les années qui suivent, l’opposition à l’esclavage devient de plus en plus forte et répandue dans le Nord. De véritables filières d’évasion voient le jour – surnommées le « chemin de fer clandestin » – permettant aux esclaves en fuite de se réfugier dans le Nord, et la fracture géographique du pays autour de la question de l’esclavage se précise.

L’application de la loi sur les esclaves fugitifs, que le président Fillmore appuyait autant qu’il pouvait pour assurer la pérennité du compromis de 1850, donna lieu à plusieurs incidents violents au cours des premiers mois, et il y eut parfois mort d’homme. Ceux qui résistaient aux agents fédéraux assistant les propriétaires d’esclaves venus récupérer leurs « biens » purent souvent compter sur la bienveillance des tribunaux locaux, qui les condamnaient à des peines très légères ou les acquittaient purement et simplement. Plusieurs États, en particulier dans le nord-est du pays, adoptèrent de nouvelles lois annulant les dispositions du Fugitive Slave Act ou en compliquant singulièrement l’application. Les abolitionnistes s’organisèrent pour mettre les fugitifs à l’abri en les évacuant vers le Canada, où les autorités britanniques se refusaient à toute extradition.

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Sources

Article sur l’American Colonization Society.

Article intéressant sur la perception des Noirs libres dans le Nord.

Lisa VOX, Nat Turner’s Rebellion, en ligne [accédé le 16 mai 2012].

Thomas R. GRAY, The Confessions of Nat Turner, Baltimore, 1831, 23 pages. Gray a rencontré Turner et l’a interrogé juste avant son procès et son exécution. Il en a tiré ce bref opuscule.

Article sur la rébellion de Nat Turner.

Site consacré à l’affaire Amistad.

Article sur l’affaire de la Creole.

Article consacré à l’affaire Prigg contre la Pennsylvanie.

Version commentée de la constitution des États-Unis.

Biographie de Frederick Douglass.

Harriet BEECHER STOWE, La Case de l’Oncle Tom. L’œuvre étant aujourd’hui dans le domaine public, on peut la trouver assez facilement sur Internet.

Chronologie de l’Underground Railroad.

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