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Les causes de la guerre de Sécession (13/14)

Charles_Sumner_1855En ayant la faiblesse d’accéder aux demandes de la minorité esclavagistes pour sauvegarder l’assise électorale du parti démocrate dans le Sud, Franklin Pierce renforça la conviction, parmi beaucoup de Nordistes jusque-là modérés, que le gouvernement fédéral était désormais aux ordres d’un « pouvoir servile » (Slave Power) qui ne défendait que son intérêt propre. Les velléités d’expansion territoriale que résumait le manifeste d’Ostende s’ajoutaient au Fugitive Slave Act et à la loi Kansas-Nebraska, alimentant ainsi l’influence croissante des abolitionnistes sur l’opinion publique nordiste et la montée en puissance du parti républicain. Les quatre années de la présidence Pierce élargirent comme jamais la faille que la crise de nullification avait ouverte vingt ans plus tôt entre le Nord et le Sud.

 

L’agression contre Charles Sumner

La situation au Kansas provoquait des séances plus qu’animées au Congrès, les adversaires de l’esclavage donnant toujours plus de la voix contre les ingérences missouriennes dans le territoire. Le sénateur du Massachusetts Charles Sumner fut le plus virulent : le 20 mai 1856, dans un discours interminable (il avait commencé la veille) intitulé « Le crime contre le Kansas », il s’en prit vertement à son homologue de Caroline du Sud Andrew Butler, qui avait aidé Stephen Douglas à rédiger la loi Kansas-Nebraska. Sumner décrivit Butler par le biais d’une métaphore particulièrement injurieuse, le comparant à un homme hypnotisé par une maîtresse qu’il désigna ainsi : « je veux parler de cette traînée, l’esclavage » (I mean the harlot, slavery). Le surlendemain, Preston Brooks, représentant de la Caroline du Sud et neveu de Butler, entreprit de venger l’honneur de son État et de son oncle en frappant violemment Sumner à la tête à coups de canne, et ne s’arrêta que lorsque celle-ci se brisa – quand bien même Sumner était alors déjà à terre dans une mare de sang.

Southern_ChivalryL’incident suscita l’indignation des Nordistes, qui voyaient là une atteinte intolérable à la liberté d’expression perpétrée au cœur même du Capitole, et réjouit les Sudistes qui estimaient que l’outrage commis par Sumner à leur endroit avait ainsi été justement réparé. Il creusa le fossé entre les deux camps : pour les Nordistes, en plus d’avoir le mauvais goût d’être partisans d’une institution a minima discutable, les Sudistes étaient également désormais des brutes plus promptes à se battre qu’à débattre – une image en contradiction avec le savoir-vivre et le code d’honneur dont se revendiquait non seulement l’aristocratie terrienne du Sud, mais également, dans une large mesure, toutes les couches de la société sudiste. Cette culture sudiste commune – véritable ébauche de conscience nationale – explique en grande partie pourquoi des paysans trop pauvres pour posséder des esclaves, et qui n’avaient aucun intérêt direct au maintien de « l’institution particulière », allaient pourtant rallier les vues de la minorité sécessionniste.

L’agression de Sumner eut lieu juste avant que les deux principaux partis tinssent leurs conventions respectives en vue de désigner leurs candidats à l’élection présidentielle de 1856. Le parti américain des Know-Nothings avait déjà choisi le sien. Les nativistes avaient largement bénéficié de l’implosion du parti whig lors du passage de la loi Kansas-Nebraska. Les whigs qui n’avaient pas rejoint le parti républicain naissant s’étaient majoritairement ralliés au nativisme. Parmi, l’ancien président Millard Fillmore fit office de figure de proue. S’il ne rallia au final qu’un seul État, le Maryland, il conquit plus de 20% des suffrages populaires, en particulier dans le Sud où il représentait la seule alternative crédible au candidat démocrate. Dans le Nord, Fillmore fut surtout populaire dans les villes de la côte atlantique, les plus concernées par la question de l’immigration. Les Know-Nothings avaient pris soin d’éluder la question de l’esclavage, même s’ils n’étaient pas foncièrement hostiles à l’institution particulière – ne serait-ce que parce que les Noirs libres étaient perçus comme tirant les salaires vers le bas de la même manière que les immigrants.

James_BuchananL’élection présidentielle de 1856

La crise du « Kansas sanglant », comme l’intitulait la presse nordiste, fut l’occasion pour le président Pierce de saborder ce qui lui restait de crédibilité. S’en tenant aux apparences, Pierce considéra comme illégale et séditieuse l’assemblée « fantôme » réunie par les abolitionnistes du Kansas… même après qu’une commission d’enquête du Congrès eût démontré les fraudes massives qui avaient mené à l’élection de l’assemblée « légitime » esclavagiste. Ceci jeta le doute sur sa capacité à briguer sa propre succession, et ce jusque dans son propre parti. Lorsque la convention démocrate se réunit en juin 1856, il se retrouva en concurrence avec James Buchanan et Stephen Douglas. Buchanan eut d’emblée davantage de voix que Pierce et chaque tour de scrutin vit le soutien au président sortant s’émousser. Au quinzième tour, les délégués qui le soutenaient encore le lâchèrent complètement, reportant leurs voix sur Douglas et Buchanan. Ce dernier ayant l’avantage, les délégués démocrates le désignèrent finalement candidat à l’unanimité au dix-septième tour.

John_C_BreckinridgeL’ancien ambassadeur à Londres était peut-être un personnage encore plus falot que Pierce. Il avait surtout pour lui d’être, comme son prédécesseur, « un Nordiste avec des idées sudistes ». Ce choix était confirmé par le candidat à la vice-présidence, un Sudiste défenseur de l’esclavage, John Breckinridge. Face à eux, les républicains montrèrent qu’il faudrait désormais compter avec eux. Ils choisirent comme candidat un des principaux protagonistes de la conquête de la Californie en 1846, John Frémont. Celui-ci mena une campagne vigoureuse contre l’extension de l’esclavage, qualifié dans ses discours de « relique de la barbarie ». Les démocrates le contrèrent avec peine, insistant sur le fait que l’arrivée à la Maison Blanche d’un abolitionniste ne pourrait qu’aboutir à une guerre civile. Ils enlevèrent 20 États, dont tous ceux où l’esclavage était pratiqué – hormis le Maryland qui échut à Fillmore, le candidat du parti américain – et Buchanan fut élu.

L’enseignement le plus important de l’élection était la division géographique du pays : c’était la première fois que les suffrages étaient répartis de manière aussi franche entre le Nord et le Sud. Une distribution qui n’échappa pas aux partisans de l’esclavage et leur tint lieu de sérieux avertissement. En effet, il aurait suffit que Frémont enlève la Pennsylvanie et y ajoute l’Illinois ou l’Indiana pour battre Buchanan. Pour ces deux derniers États, il s’en était fallu de quelques milliers de voix. Buchanan avait largement enlevé la Pennsylvanie, mais le fait qu’il était originaire de cet État n’y était pas totalement étranger. L’attitude radicale de Frémont avait fait le jeu de la rhétorique démocrate, lui aliénant les électeurs les plus inquiets. Mais que les républicains adoptent une position plus modérée, et l’élection de 1860 serait sans doute une toute autre histoire.

Frmont-Dayton_1856PosterCe constat attisa les pires craintes des esclavagistes les plus radicaux, qu’on surnommait les « mangeurs de feu » - ce qui allait bien tant à leur rhétorique enflammée qu’à leurs prises de position sans compromis, l’un de ces politiciens ayant même été jusqu’à prénommer, à l’époque de la crise de nullification, l’un de ses fils States Rights. Leur raisonnement était le suivant : la Chambre des représentants était majoritairement nordiste et le Sénat l’était également désormais (il le serait d’autant plus après l’admission en tant qu’États libres du Minnesota en 1858 et de l’Oregon l’année suivante). La seule garantie qui leur restait résidait dans les efforts du pouvoir exécutif pour maintenir l’Union intacte. Qu’un abolitionniste soit élu président et ce verrou sautait, laissant les États esclavagistes virtuellement sans défense institutionnelle.

Le seul recours entrevu par les « mangeurs de feu », en pareil cas, était donc la sécession : quitter l’Union pour ne pas risquer de se voir imposer des restrictions quant à l’esclavage – sachant que dans leur logique, toute restriction était vue comme le premier pas vers l’abolition. La sécession n’était plus seulement un moyen de pression mais devenait une fin en soi. En outre, elle relevait selon ses promoteurs du légitime « droit à la révolution » que la déclaration d’indépendance de 1776 avait explicitement établi. Mais ses opposants avaient eux aussi des arguments juridiques majeurs à faire valoir : la permanence et l’inaliénabilité de l’Union, affirmées par la Constitution fédérale de 1788.

DredScott

L’arrêt Dred Scott

Une fois en place, l’administration Buchanan s’efforça de régler la crise au Kansas, en ayant toujours à l’esprit la nécessité d’éviter l’implosion du pays en se conciliant les esclavagistes les plus radicaux. En 1857, la législature « légale » du Kansas élabora un projet d’institutions baptisé « constitution de Lecompton », du nom de la localité où elle se réunissait. Favorable à l’esclavage, ce texte reçut le soutien du président Buchanan, pressé de faire entrer le Kansas dans l’Union en tant qu’État esclavagiste. Le vote de ratification fut purement et simplement boycotté par les abolitionnistes, mais le Congrès refusa de valider le scrutin et demanda la tenue d’un nouveau référendum. Cette fois-ci, ce furent les partisans de la constitution de Lecompton qui s’abstinrent en signe de protestation, et elle fut rejetée pour de bon. C’est seulement en 1859 que des élections vraiment libres purent être organisées au Kansas ; une constitution prohibant l’esclavage fut alors adoptée et validée par la Chambre des représentants. Le Sénat allait cependant faire barrage jusqu’en 1861, et c’est seulement à cette date que le Kansas intégrerait l’Union comme État libre. Même le principe de la souveraineté populaire était désormais impuissant à soutenir l’esclavage.

Dans le même temps, un feuilleton juridique allait déchaîner les passions, toujours avec l’esclavage pour thème. En 1830, un esclave du nom de Dred Scott fut « acheté » dans le Missouri par un médecin militaire, le docteur Emerson. Scott servit comme domestique auprès d’Emerson durant sa carrière, et le suivit au fil de ses affectations dans plusieurs territoires où l’esclavage était théoriquement interdit. Quand Emerson mourut prématurément en 1843, sa veuve hérita de tous ses biens, y compris de Scott, qui offrit alors de racheter sa liberté ainsi que celle de sa femme et de sa fille. Après le refus de la veuve Emerson, l’esclave l’attaqua en justice en 1846, considérant que ses séjours dans des territoires libres l’avaient affranchi de fait. Soutenu par des associations abolitionnistes qui lui fournirent des avocats, Dred Scott porta son affaire de tribunal en tribunal, un marathon juridique de plus de dix ans. Finalement, elle fut amenée en 1857 devant la plus haute juridiction, la Cour suprême des Etats-Unis.

Roger_B._TaneyCette dernière débouta le plaignant dans un jugement – « l’arrêt Dred Scott » – aux conséquences légales considérables. En effet, la Cour estima – dans la droite lignée du concept de droit des États – que le Congrès n’avait pas le pouvoir constitutionnel d’interdire l’esclavage dans les territoires, ce qui impliquait que toutes les dispositions précédentes en ce sens étaient nulles et non avenues. Ainsi, Scott ne pouvait arguer de son séjour dans le territoire du Wisconsin, par exemple, pour obtenir sa liberté. De plus, il fut considéré que changer de juridiction n’annulait pas la propriété privée : de fait, un propriétaire d’esclaves venant s’installer avec ceux-ci dans un territoire libre ne cessait pas de les détenir – ce qui questionnait implicitement jusqu’à la validité des lois interdisant l’esclavage dans le Nord. Enfin, les juges estimèrent que Scott n’avait de toute façon pas le droit d’ester en justice puisque les habitants d’origine africaine, qu’ils soient ou non des esclaves, n’étaient pas des citoyens américains. Ironie du sort, Dred Scott fut affranchi « à l’amiable » peu après la décision de la Cour. Il mourut de la tuberculose l’année suivante.

L’arrêt Dred Scott fit le bonheur des partisans de l’esclavage, qui voyaient là une preuve de la légitimité constitutionnelle tant de leur désir d’étendre leur institution particulière que de leur doctrine de droit des États en général, et une invitation à réclamer toujours plus de concessions. Persuadés par le jugement de la Cour suprême qu’ils pourraient in fine obtenir tout ce qu’ils voudraient, certains Sudistes allèrent même jusqu’à considérer qu’il faisait sauter toute restriction au fait de posséder des esclaves sur toute l’étendue du pays – un discours qui gagna en popularité dans le Sud. Mais ces vues extrêmes firent aussi le jeu des abolitionnistes. Pour eux, il était désormais clair que deux des trois pouvoirs, l’exécutif et le judiciaire, étaient noyautés par le Slave Power.

Ils alertèrent leurs concitoyens du danger encouru par la démocratie américaine, et du risque toujours plus grand de voir une minorité de quelques 350.000 propriétaires d’esclaves imposer ses vues sur un pays de 30 millions d’habitants. Jouant de la peur des Nordistes de voir l’esclavage étendu jusque chez eux, les républicains gagnèrent en audience dans les quelques États qui leur avaient manqué pour remporter l’élection présidentielle de 1856. À l’inverse, le parti démocrate commença à imploser. Les démocrates nordistes avaient bien du mal à justifier auprès de leur électorat des positions de plus en plus extrêmes de leurs homologues du Sud. En résumé, les positions se radicalisaient encore davantage de part et d’autre, alimentant la spirale infernale, et la nation était toujours plus divisée.

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Sources

Discours de Charles Sumner prononcé les 19 et 20 mai 1856, dit du « Crime contre le Kansas ».

Article sur l’agression de Sumner par Brooks.

L’élection présidentielle de 1856.

Résultats détaillés du vote populaire.

Gregory J. WALLANCE, Dred Scott Decision : the Lawsuit that Started the Civil War, en ligne [accédé le 16 mai 2012].

Article sur l’arrêt Dred Scott.

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