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Guerre de Sécession : la bataille de Perryville (3/3)

starkweather2rLa brigade Starkweather occupe alors une hauteur située à moins de 500 mètres au sud-ouest d’Open Knob. La position nordiste est encore mieux pourvue en artillerie que la précédente, puisque deux batteries complètes – soit douze canons – y sont installées. Leur emplacement est à peu près aussi élevé que le sommet d’Open Knob, ce qui oblige Maney à continuer son attaque sans tarder, faute de quoi la colline qu’il vient tout juste de conquérir sera intenable. Rousseau, toutefois, a pris la décision de placer un des régiments de la brigade Starkweather, le 21ème Wisconsin, en position avancée. Lui aussi n’a jamais vu le feu. Son positionnement est loin d’être idéal : il est déployé dans une dépression, au milieu d’un champ de maïs dont la hauteur des plants réduit considérablement la visibilité. Les batteries placées derrière tirent, par-dessus la tête de ses soldats, des projectiles dont la trajectoire est parfois dangereusement basse. Pour ne rien arranger, l’unité est désorganisée par les hommes de Terrill, qui se replient de manière plus ou moins ordonnée à travers ses rangs.

 

Un corps d’armée au bord de la rupture

Du combat qui se déroule devant eux, les « bleus » du 21ème Wisconsin ne voient pratiquement rien, si ce n’est les hommes de la brigade Terrill défilant parmi eux dans des états variables de panique. Seul Terrill, qui tente de garder un semblant de contrôle sur ses troupes, informe le 21ème Wisconsin de l’arrivée imminente d’une puissante force confédérée. La confirmation vient quelques minutes plus tard lorsqu’un autre régiment du Wisconsin – le 1er – commence à faire feu dans le dos du 21ème, sur une cible située légèrement en avant de celui-ci mais toujours invisible. Malheureusement, le feu de leurs camarades est encore occasionnellement trop court, tuant ou blessant des soldats du 21ème. Ces derniers entrent finalement en contact avec l’ennemi lorsqu’il pénètre dans le champ de maïs. Le temps de deux salves, les hommes du Wisconsin parviennent à stopper la progression sudiste. Mais la lutte est inégale : les Confédérés qui les fusillent à moins de vingt mètres sont deux fois plus nombreux qu’eux, et l’arrivée de la brigade Stewart déborde largement leur droite. Quelques minutes de ce traitement suffisent à provoquer l’effondrement du régiment nordiste.

terrill1aaSon repli précipité permet aux hommes de Maney et Stewart, qui les suivent de près, de s’approcher plus aisément de la position principale des Fédéraux. En effet, le reste de la brigade Starkweather doit suspendre ou ralentir son feu pour ne pas massacrer le 21ème Wisconsin au passage. Ce dernier laissera à Perryville plus d’un quart de son effectif. Le temps gagné par son sacrifice est cependant suffisant pour permettre aux Nordistes d’opposer une résistance bien organisée. Le premier élan de Maney est bientôt brisé, d’autant que sur sa gauche, Stewart est désormais aux prises avec les brigades Webster et Harris. Qui plus est, Terrill s’emploie frénétiquement à rallier les restes de sa brigade en arrière de celle de Starkweather, au milieu des obus confédérés qui commencent à pleuvoir. Quelques minutes avant 16 heures, l’un d’entre eux explose au-dessus de Terrill, et l’un de ses éclats lui enfonce la cage thoracique. Évacué, il mourra le lendemain. Peu après, un second assaut de la part de Maney, cette fois bien soutenu par son artillerie et par la brigade Stewart (qui a complètement relevé celle de Donelson), oblige Starkweather à changer de position. Il laisse deux canons derrière lui dans l’affaire, mais parvient à se rétablir en bon ordre sur une nouvelle hauteur, une crête dépourvue de nom qui sera simplement baptisée « Starkweather Hill » après la bataille.

Cette dernière, située à une centaine de mètres à peine en arrière de la position précédente, présente l’avantage défensif non négligeable d’être parcourue, sur pratiquement toute sa longueur, par un muret de pierre qui offre un couvert appréciable aux soldats nordistes. Ainsi protégés, les soldats de Starkweather, renforcés par ceux de la brigade Terrill qui ont pu être ralliés, parviennent à stopper les Confédérés une première fois. Maney tente bien de déborder la position nordiste par la droite, mais sa manœuvre est déjouée par une contre-attaque nordiste qui lui cause de lourdes pertes. Vers 16 heures 30, un ultime assaut tourne court : quelques minutes plus tôt, Stewart a commencé à ramener sa brigade en arrière, laissant Maney sans aucun soutien. L’officier sudiste se retrouve même sous pression à son tour : les deux régiments de son aile droite sont chancelants, et son artillerie commence à avoir le dessous face à celle des Nordistes. Il doit ordonner au reste de ses forces de résister pied à pied pendant que ses canons se replacent sur une position moins exposée. Ils y parviendront, mais les velléités offensives de la brigade Maney sont cette fois terminées pour de bon.

Perryville_1545La bataille de Perryville, 8 octobre 1862 : situation vers 15 heures 45. Alors que Maney a pris Open Knob et met la pression sur Starkweather, Adams et Cleburne prennent Lytle entre deux feux. Carte de Hal Jespersen (www.cwmaps.org).

Moins de deux heures se sont écoulées depuis que Maney et ses soldats sont entrés en action, mais elles ont paru une éternité à tous ceux qui les ont vécues aux premières loges. Le soldat E.K. Martin, du 79ème Pennsylvanie (un des régiments de Starkweather) se rappellera ainsi : « Nos cartouchières étaient vides, aussi nous empruntâmes celles des morts. Nos fusils étaient à ce point brûlants, à cause de notre tir incessant, que nous ne pouvions même plus en tenir le canon avec nos mains. Nous étions noyés de fumée, assourdis par le crépitement de la mousquèterie, et nos gorges étaient sèches et brûlantes. » Pour leurs vis-à-vis sudistes, la fin des attaques ne signifie pas pour autant le repos dont tous, pourtant, auraient bien besoin. Il faut porter secours aux innombrables blessés, une tâche qui ajoutera à la mémoire de Sam Watkins de nouvelles scènes d’horreur dont il se serait probablement bien passé : « Nous aidâmes à évacuer un homme du nom de Hodge, qui avait eu la mâchoire inférieure arrachée, et dont la langue pendait encore. […] Et aussi le lieutenant Woldridge, qui avait eu les deux yeux crevés. Je le trouvai en train d’errer dans un roncier… » Et le vétéran, qui couchait vingt ans après les faits ses souvenirs sur le papier, d’ajouter : « Je ne peux raconter la moitié, ou même m’en rappeler à cette date tardive, des images de sang et de souffrance dont je fus le témoin sur le champ de bataille de Perryville. »

Entre vacarme et silence

wood1qPendant que les combats faisaient rage pour Open Knob, les Confédérés manœuvraient pour déborder l’aile droite de l’Union. Ce mouvement ne passe inaperçu de la division Sheridan, toujours bien dissimulée à contre-pente sur Peters Hill. L’occasion de déjouer l’entreprise des rebelles est même unique, car ce faisant, la brigade Adams présente à Sheridan son flanc gauche et ses arrières. Toutefois, le général nordiste préfère appliquer à la lettre l’ordre qu’il a reçu une heure plus tôt de Gilbert, et ne fait pas tirer un seul coup de feu contre l’unité ennemie. Tant et si bien qu’à 15 heures 40, Adams peut tranquillement s’abattre sur le flanc de la brigade Lytle, pendant que Cleburne l’assaille de front. La lutte, inégale, ne dure que quelques minutes, et les Nordistes ont tôt fait de commencer à reculer. Au même moment, Buckner décide de soutenir l’attaque en cours en faisant avancer la brigade de Sterling Wood. Traversant la Doctor’s Creek, celle-ci commence à engager la brigade Harris. Désormais sans soutien sur sa droite, Harris décide de reculer à son tour – ce qui permettra à Stewart de soutenir plus efficacement Maney dans ses attaques contre Starkweather.

Le recul de l’aile droite de McCook, cependant, est loin de s’apparenter à une déroute. Bien soutenus par leur artillerie, les Nordistes reculent pied à pied, contestant chaque mètre de terrain qu’ils abandonnent aux assaillants et leur causant des pertes sensibles. Wood reçoit ainsi une légère blessure à la tête. En revanche, c’est plus grave pour William Lytle. Atteint lui aussi à la tête alors qu’il s’efforce de préserver la cohésion de sa brigade, le poète et officier nordiste est intransportable. À ses hommes, il lance « Je ne peux pas faire plus, laissez-moi mourir ici » avant de s’effondrer. Laissé pour mort dans la confusion, il est capturé par les Sudistes. Contre toute attente, sa blessure ne sera pas mortelle. Soigné et remis sur pied par les Confédérés, Lytle sera échangé quelques semaines plus tard et reprendra sa carrière militaire.

rousseau1vToujours est-il qu’à 16 heures, McCook reprend en main personnellement la défense de son aile droite. Les survivants des brigades Lytle et Harris se regroupent autour d’une nouvelle position sur la route de Mackville, à la hauteur de la ferme Russell, pour y affronter les hommes d’Adams et Cleburne. Parallèlement, McCook fait avancer Webster en force à la rencontre de Stewart et Wood. Cette dernière manœuvre est couronnée de succès : la brigade Wood connaît un coup d’arrêt temporaire, tandis que les Nordistes finissent par obliger Stewart à se retirer peu avant 16 heures 30 – soulageant du même coup la pression exercée alors sur Starkweather. Toutefois, l’intervention de Webster a laissé sa brigade en position relativement avancée, et sa droite est sans protection. Patrick Cleburne saisit immédiatement cette occasion et, laissant Adams s’occuper seul des Fédéraux qui tiennent la ferme Russell, oblique pour prendre la brigade Webster en enfilade. Le repli de Stewart libère l’unité nordiste juste à temps pour que Webster lui fasse changer d’orientation, déjouant ainsi la tentative sudiste. Mais le sort s’acharne sur les Fédéraux quand George Webster est tué à son tour, rejoignant ainsi Jackson et Terrill au nombre des victimes du jour – en dépit, selon eux, de la loi des probabilités. Sa brigade se replie précipitamment, mais McCook et Rousseau parviennent à la rallier. Elle rejoint les défenses de la ferme Russell et, à 16 heures 45, parviennent à repousser l’assaut conjoint de Cleburne et Adams.

Le long de la route de Springfield, le calme qui régnait jusque-là a lui aussi cédé sa place au tumulte de la fusillade. Les succès de Cleburne et Adams contre l’aile droite des Nordistes ont poussé Bragg à faire renforcer la sécurité de son aile gauche. Pour la couvrir, il fait avancer la brigade de Samuel Powell. Ce dernier ne s’attend pas à rencontrer de résistance sérieuse, car le silence total de Sheridan depuis le début de l’après-midi et son absence de réaction à la manœuvre d’Adams ont persuadé le commandement sudiste que les Fédéraux ne sont pas présents en force à cet endroit. Powell commence sa progression à 16 heures 15. Il ne réalise pas immédiatement qu’il a en face de lui une division toute entière – trois brigades contre ses trois régiments – car les premières forces qu’il rencontre sont un régiment isolé qui a tôt fait de reculer. Ce succès initial persuade Sheridan que les Confédérés l’attaquent en force. Aussi demande-t-il d’urgence des renforts à Robert Mitchell, qui lui envoie la brigade de William Carlin. Cependant, Powell déchante rapidement lorsqu’il s’attaque à la ligne principale de la division Sheridan. L’arrivée de Carlin, sur sa gauche, le convainc finalement de battre en retraite vers 17 heures. Mitchell ordonne à son subordonné de pousser son avantage en direction de Perryville, mais un ordre exprès de Gilbert, encore une fois, l’oblige à faire stopper Carlin.

Perryville_1615La bataille de Perryville, 8 octobre 1862 : situation vers 16 heures 15. Maney oblige Starkweather à reculer encore pendant que les Nordistes se reforment autour de la ferme Russell. Carte de Hal Jespersen (www.cwmaps.org).

jmwright-photo-01Le haut commandement nordiste a alors tardivement réalisé la situation. Aussi surprenant que cela puisse paraître – ils ne sont qu’à trois kilomètres de l’action – Buell et Gilbert ne se doutaient de rien alors qu’ils achevaient de déjeuner, une heure plus tôt. À Perryville comme à Iuka, le phénomène d’ombre acoustique fait des siennes. Non seulement le paysage vallonné du Kentucky, avec sa succession de collines souvent semblables, génère des illusions visuelles aux conséquences fâcheuses – confondant parfois deux collines entre elles, les artilleurs ont toutes les peines du monde à régler correctement leur tir – mais il forme aussi tout un réseau d’écrans sonores qui, combinés au vent, dévient, répercutent, étouffent les bruits de la bataille. Il ne s’agit pas d’une excuse bien trouvée. Montgomery Wright, un des officiers d’état-major de Buell, témoignera ainsi de sa découverte soudaine de la bataille : « […] je fis un autre détour, et tout en accélérant je tournai soudainement sur une route, et là devant moi, à quelques centaines de mètres à peine, la bataille de Perryville s’offrit à mes yeux, et tant le grondement de l’artillerie que le crépitement continu de la mousquèterie atteignirent mes oreilles pour la première fois. […] Un seul virage sur un sentier forestier isolé m’avait mis face à face avec l’affrontement sanglant de milliers d’hommes. »

Alors qu’ils quittent la table, Buell et Gilbert entendent à nouveau un bruit de canonnade qui paraît venir de la division Sheridan. Compte tenu de l’ordre formel donné précédemment, les deux hommes commencent enfin à se demander si une bataille sérieuse n’est pas en train d’être livrée. Quelques minutes plus tard ils sont rejoints par un aide de camp d’Alexander McCook. Le chef de l’aile gauche nordiste essaye désespérément d’obtenir des renforts auprès du commandant de la division de réserve du corps d’armée Gilbert, Albin Schoepf, mais ce dernier refuse d’abord de lui en envoyer de sa propre initiative. Réalisant enfin l’ampleur de la situation, Buell ordonne à Gilbert de prélever deux brigades sur son corps d’armée pour les envoyer au secours de McCook : ce seront celles de Michael Gooding et James Steedman. Il ordonne également à Crittenden d’envoyer la division Wood vers le nord pour renforcer le centre de l’armée. Buell manque toutefois une occasion en or : celle de prendre Perryville et de couper Bragg de ses arrières. Face à tout le corps d’armée Crittenden, le bourg n’est plus défendu que par la brigade Powell et l’écran de cavalerie fourni par les hommes de Joseph Wheeler – mais ils ne seront pas attaqués, leur agressivité ayant persuadé Crittenden qu’il fait face à des forces bien plus importantes qu’en réalité.

liddle2oBataille crépusculaire

Il est maintenant 17 heures passées et le soleil commence à se coucher. La brigade Maney n’est plus en état d’attaquer de nouveau mais partout ailleurs, l’armée confédérée regroupe ses forces pour tenter de briser la résistance nordiste dans un ultime assaut. Au centre, la brigade d’Alexander Stewart remonte en ligne, rameutant avec elle des éléments de la brigade Donelson et celle, encore relativement fraîche, de Sterling Wood. À gauche, Adams et Cleburne avancent de nouveau contre la ferme Russell. Enfin, Hardee fait avancer la dernière réserve de l’armée sudiste, la brigade de St. John Liddell, contre l’avis de Buckner qui voudrait la garder intacte dans l’éventualité où les choses tourneraient mal. Mais Hardee sent une victoire décisive à sa portée : pour lui, les Fédéraux sont au bord de l’effondrement. Les événements vont initialement lui donner tort : les hommes de Stewart et Donelson n’ont plus grand-chose à donner, laissant très vite ceux de Wood prendre les choses en main.

Autour de la ferme Russell, les restes entremêlés des brigades Lytle, Harris et Webster réussissent à repousser leurs assaillants, qui arrivent par le sud-est. Cleburne et Adams se retirent ; durant la manœuvre, le second est pris à partie par l’artillerie de la division Sheridan, qui entre enfin en action depuis ses positions sur Peters Hill. Il est trop tard, cependant, pour que ce soutien soit d’une quelconque aide pour le corps d’armée McCook. Épuisés et désorganisés, les défenseurs nordistes cherchent frénétiquement des munitions pour continuer le combat, mais les cartouchières comme les poches des morts et des blessés sont à présent toutes vides. Qui plus est, les Fédéraux doivent faire face à la pression renouvelée de la brigade Wood. L’heure de vérité sonne à 17 heures 30 : les Nordistes commencent à reculer vers l’intersection entre la route de Mackville et celle de Benton, un carrefour baptisé Dixville Crossroads.

Perryville_1745La bataille de Perryville, 8 octobre 1862 : situation vers 17 heures 45. L'arrivée de Liddell met la brigade Gooding en fuite, mais la tombée de la nuit met un terme aux combats. Carte de Hal Jespersen (www.cwmaps.org).

 

Si ce dernier tombe, le corps d’armée d’Alexander McCook sera virtuellement coupé du reste de l’armée nordiste. Alors qu’il est plus de 18 heures et qu’il ne reste plus que quelques minutes de jour, la brigade Gooding fait subitement son apparition au sud-ouest de la ferme Russell, se déploie en ligne de bataille et attaque immédiatement la brigade Wood. Cette dernière ne peut soutenir le choc de troupes fraîches, et perd bientôt du terrain. Son repli s’effectue dans une atmosphère de plus en plus sombre, et dans la confusion la plus complète. L’unité ne perd pas sa cohésion, mais officiers et soldats ne savent plus très bien sur qui ils tirent. Dans la nuit naissante, tous les uniformes se mettent à se ressembler, et des cris de « cessez le feu ! » fusent de régiments qui craignent que des alliés leur tirent dessus. La brigade Liddell, qui entre en ligne pour prêter main forte à celle de Wood, suspend bientôt son feu pour cette raison : une ligne d’infanterie a pris position juste devant elle sans pouvoir être identifiée. Leonidas Polk, qui se trouve à proximité, est persuadé qu’il s’agit d’une unité sudiste. Faute d’aide de camp disponible, il chevauche lui-même en avant pour s’en assurer.

goodingAussi, quelle n’est pas sa surprise lorsque, interrogeant à quelques mètres de distance le lieutenant-colonel qui dirige ce régiment, Polk apprend qu’il s’agit en réalité du… 22ème de l’Indiana, de la brigade Gooding. Il a suffisamment de présence d’esprit pour haranguer l’officier comme s’il était lui-même un général nordiste. Personne n’ayant remarqué qu’il n’est pas celui qu’il prétend être, Polk rejoint ses lignes en se demandant, comme il l’écrira par la suite, « combien de balles pouvaient se loger entre [ses] épaules à tout moment ». Parvenu derrière ses propres lignes, Polk hurle alors un « Général, ce sont tous des Yankees ! » à l’adresse de Liddell, qui ordonne aussitôt de faire feu. Un rideau de flammes déchire la nuit, faisant pleuvoir l’enfer sur les hommes du 22ème Indiana. Pratiquement les deux tiers de ses soldats sont tués ou blessés en quelques instants, les autres s’enfuyant sans demander leur reste. Dans la bousculade, Gooding est blessé à son tour et son cheval est abattu sous lui : il sera fait prisonnier par les Sudistes. Sa brigade est rudement malmenée, et l’avantage, à nouveau, revient aux Confédérés.

Cet ultime succès restera toutefois sans suite. Il est 19 heures et, en dépit de la pleine lune, la visibilité est trop mauvaise pour espérer continuer le combat. Polk ordonne à Liddell de stopper sa brigade et d’attendre de nouveaux ordres, en dépit des protestations de son subordonné qui espère encore exploiter son succès. Eût-il autorisé à poursuivre son action que Liddell n’aurait probablement pu aller beaucoup plus loin : la brigade Steedman était déjà déployée derrière celle de Gooding, couvrant son repli. Peu après, à son quartier général, Bragg reçoit des informations alarmantes de la part de Wheeler et Powell : les Fédéraux sont présents en force aux abords immédiats de Perryville et menacent très sérieusement la gauche de l’armée confédérée. Si la ville tombe, Bragg court le risque d’être isolé et anéanti sans que le reste des forces confédérées du Kentucky puissent se porter à son secours. C’est alors seulement qu’il comprend qu’il ne fait pas face à un simple détachement nordiste en mission de diversion, mais à toute l’armée de Buell. Estimant ne pas avoir d’autre choix, il décide alors de se replier vers Harrodsburg. Avant minuit, les soldats sudistes commencent à repasser sur la rive orientale de la Chaplin.

Sam_WatkinsLe Nord entre soulagement et déception

Perryville fut une bataille d’échelle relativement restreinte, dans l’absolu : 16.000 Confédérés y avaient affronté 22.000 Nordistes. Mais les combats furent d’une intensité rarement atteinte, au point d’en être comparable aux grands affrontements, passés et à venir, du conflit. En ce sens, Perryville constitue le pendant, dans l’Ouest, de la bataille d’Antietam, livrée trois semaines plus tôt. Plus de 1.400 hommes, en tout, y perdirent la vie. Le Nord y laissa près de 4.300 tués, blessés et disparus, le Sud 3.400. Pour les deux camps, les pertes dépassaient 20% des effectifs ayant réellement pris part au combat. Des chiffres particulièrement éloquents, si l’on considère que la majorité des pertes ont été à déplorer entre le début de l’attaque sudiste, vers 14 heures 30, et le coucher du soleil, moins de quatre heures plus tard. Perryville laissa également un souvenir traumatique pour la majorité de ceux qui y prirent part, y compris pour des vétérans endurcis – comme par exemple Sam Watkins, qui servit pourtant toute la guerre dans l’armée sudiste et fut le témoin de nombreuses batailles majeures.

L’issue même de la bataille se prête à plusieurs niveaux de lecture. Sur le terrain, elle peut être interprétée comme une victoire tactique par les deux camps : pour les Confédérés, parce qu’ils sont parvenus à faire reculer le corps d’armée d’Alexander McCook sur la totalité de son front ; pour les Fédéraux, parce que, précisément, les hommes de McCook ont reculé sans pour autant craquer complètement, et sont parvenus à éviter l’anéantissement – ce que Bragg recherchait initialement. Pour les standards de l’époque, du reste, Perryville était une victoire nordiste. Le terrain gagné par les Confédérés n’a pas été tenu bien longtemps puisque ceux-ci ont dû l’évacuer le soir même. Succès nordiste, Perryville l’est encore bien davantage si on l’aborde sous l’angle stratégique. Braxton Bragg, en effet, réalisa au lendemain de la bataille que son invasion du Kentucky était un échec : confronté à des forces ennemies supérieures en nombre, alors que le soulèvement pro-sudiste tant espéré ne s’était pas produit, il était peu emballé par la perspective de faire hiberner son armée aussi loin au nord, tout en étant tributaire d’une voie de ravitaillement uniquement routière, soumise à la menace constante des Fédéraux, et transitant par des cols qui ne tarderaient pas à être enneigés.

Aussi Bragg, enfin rejoint par Kirby Smith à Harrodsburg, décida – cette fois pour de bon – de quitter le Kentucky. Après une semaine durant laquelle, bien aidés par l’inaction d’un Buell toujours précautionneux, les Confédérés rassemblèrent tout ce qui pouvait leur être utile – et en premier lieu le bétail des vertes prairies du Kentucky – l’armée sudiste se mit en route vers le sud-est. Retournant dans le Tennessee par la cluse de la Cumberland, elle regagna Chattanooga dans une ambiance maussade. Bragg, en effet, fut sévèrement critiqué, en particulier par ses subordonnés, pour ne pas avoir concentré plus tôt ses forces afin de livrer une bataille décisive à même de pérenniser, en cas de succès, la présence confédérée dans le Kentucky. En retour, Bragg fit peser la responsabilité de ses insuccès sur ses officiers, en premier lieu Polk et Hardee. La polémique qui s’ensuivit lui valut d’être convoqué à Richmond, où ses excellentes relations avec Jefferson Davis lui permirent de conserver son commandement. En revanche, l’incident fut le point de départ d’une relation orageuse avec la plupart de ses subordonnés, qui allait peser sur l’efficacité des troupes sudistes dans l’Ouest pour toute l’année à venir.

800px-Flag_of_Kentucky.svgÀ son retour, début novembre, Bragg n’attendit pas et fit marcher son armée vers le nord-ouest, en direction du Tennessee central. Il l’installa pour l’hiver à Murfreesboro. Son objectif premier était de marquer de près son adversaire direct. Buell, en effet, n’avait mené qu’une poursuite bien timide lors de la retraite des Confédérés, qui avaient pu quitter le Kentucky sans jamais être inquiétés. Il reçut bien l’ordre de continuer sur sa lancée et de reprendre la cluse de la Cumberland, dans l’optique de conquérir ensuite le Tennessee oriental cher à Lincoln, mais n’en tint aucun compte. En lieu et place, satisfait d’avoir repris le contrôle du Kentucky, Buell ramena son armée à Nashville sans exprimer davantage de velléités offensives. Ce fut l’erreur de trop pour le général nordiste. Déjà coupable d’avoir manqué une occasion unique d’écraser Bragg à Perryville, où moins de la moitié de ses forces avait effectivement combattu, puis de l’avoir laissé filer, Buell avait épuisé son crédit auprès de Lincoln et de Halleck. Le 30 octobre 1862, il fut relevé de son commandement pour de bon. L’homme qui lui succéda ne fut pas George Thomas, qui avait déjà refusé cet honneur un mois plus tôt, mais William Rosecrans.

Celui que ses hommes appelaient affectueusement « le vieux Rosey » avait incontestablement gagné en notoriété après ses prestations à Iuka et Corinth, en dépit des commentaires équivoques de Grant à son sujet. Si le haut commandement nordiste put craindre pendant un temps de le voir sombrer lui aussi dans la passivité – il demeura inactif pendant deux mois – Rosecrans allait bientôt avoir l’occasion de prouver qu’il n’était pas vraiment fait de la même étoffe qu’un Buell. Plus généralement, la bataille de Perryville marqua la fin de ce qui fut peut-être, pour l’Union, la plus sévère crise de toute la guerre. Septembre 1862 marqua en effet le seul moment du conflit où les armées nordistes furent acculées à la défensive sur presque tous les fronts, et où les Confédérés saisirent à pleines mains l’initiative qui leur était ainsi offerte en portant la guerre loin de leur territoire, dans les États-frontière. En l’espace de trois semaines, une série de victoires chèrement acquises – Antietam, Iuka, Corinth, Perryville – permit à l’Union de reprendre la main. Perryville fut donc, en quelque sorte, le point final de cette période décisive. De ce point de vue, elle constitue un événement majeur, mais souvent oublié, de la guerre de Sécession.

 

Sources

Site sur la bataille de Perryville, riche en documents.

- Robert S. CAMERON, Staff Ride Handbook for the Battle of Perryville, 8 October 1862, Fort Leavenworth, Combat Studies Institute Press, ca. 2000 [en ligne, accédé le 3 février 2013]

Article général sur la bataille de Perryville.

Le rapport officiel d’Alexander McCook sur la bataille.

- Charles C. GILBERT, On the field of Perryville, Battles and Leaders of the Civil War, volume 3, pp. 52-59, New York, The Century, 1888.

- J. Montgomery WRIGHT, Notes of a staff officer at Perryville, Battles and Leaders of the Civil War, volume 3, pp. 60-70, New York, The Century, 1888.

Récit de la bataille de Perryville par Samuel R. Watkins, soldat au 1er régiment d’infanterie du Tennessee.

- Stuart W. SANDERS, Battle of Perryville : 21st Wisconsin Infantry Regiment’s Harrowing Fight, America’s Civil War, septembre 2002 [en ligne].

- Stuart W. SANDERS, Literally covered with the dead and the dying : Leonidas Polk and the battle of Perryville, en ligne [accédé le 3 février 2013].

- Sam SMITH, A moment in time : the battle of Perryville, en ligne [accédé le 3 février 2013].

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