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Rome et le franchissement du Danube par les Goths (376)

375

En 376, l’Empire romain est fortifié dans sa puissance car il a montré qu’il avait su réagir et contrer les menaces qui pesaient sur lui durant le IIIe siècle. La fameuse sclérose de l’Empire que l’historien anglais E. Gibbon avait théorisé au XIXe siècle trouvait en effet ses limites devant les travaux des historiens modernes, qui, au vu de découvertes archéologiques (notamment) nouvelles, interprétaient cette période sous un jour nouveau.Or, il existe une collision entre ce point de vue et celui de l’historien antique Ammien Marcellin, qui, fort de son regard critique sur son temps, nous parle de la pénétration des Goths comme d’un tournant majeur dans l’histoire romaine, amenant l’Empire vers un avenir bien sombre.


Ammien décrit les choses de manière rétrospective et en ayant connaissance des évènements suivants (il meure probablement vers l’an 400) ce qui est à l’inverse des pratiques actuelles car cela impute à l’Histoire un déterminisme qui ne va pas de soit et cela oublie de préciser les éléments qui auraient potentiellement pu faire évoluer les choses d’une manière totalement différente. L’Histoire n’est jamais une marche implacable, elle est faite de virages, de mouvements complexes, qui nous empêchent de pouvoir affirmer qu’un évènements entraîne immanquablement un autre et ainsi de suite.

Dans le cas présent, le franchissement du Danube par les Goths en 376, qui est interprété par Ammien comme la cause des maux de Rome à la fin du IVe siècle (sans doute à raison d’ailleurs) ne doit pourtant pas être regardé déjà comme l’unique cause, mais pas non plus comme une erreur de la part des Romains dans leur politique simplement parce que cela connaît de nombreux précédents, sans qu’il y ai pourtant eu des conséquences particulières pour le pouvoir romain. Nous allons donc présenter les modalités du franchissement du fleuve par les Goths, l’attitude du pouvoir romain et ce qui amène cet événement historique à devenir véritablement marquant.

Un point sur les migrations

L'Europe a de tout temps dans l'histoire, et aussi loin que nos sources peuvent remonter, été l'objet d'invasions et de mouvements de populations, modifiant à chaque fois sa « géographie » politique, culturelle et ethnique. Durant l'époque romaine, ces mouvements sont bien entendu présents et l'Empire finit par se dresser comme un écueil infranchissable face aux différents peuples se déplaçant à travers le continent. La première rencontre violente pour les Romains avec ces migrations se fait avec les Cimbres et les Teutons ; partis peut être du Jutland et se répandant d'abord en Europe centrale, puis vers l'Ouest, parcourant la Gaule avant de se heurter aux légions à Orange, où elles sont littéralement massacrées.

Rome, en la personne de Marius parvient ensuite à les vaincre après leur séparation, à Aix puis à Verceil. Par la suite, se sont d'autres Germains qui s'opposent aux Romains de César, durant la Guerre des Gaules ; les Suèves d'Arioviste passent le Rhin à l'appel des Séquanes et ensembles battent les Eduens, alliés des Romains. César les affronte et parvient à les battre à la bataille d'Ochsenfeld. Les mouvements en Gaule sont plus anciens encore, et les Belges qui bien que Celtes, ont de fortes similitudes avec les Germains, s'établissent sur la rive gauche du Rhin dès le IIIe siècle avant J.-C. après une véritable conquête. On fait souvent coïncider la mise en place des migrations avec la situation sous le règne de Marc Aurèle où les Quades et les Marcomans s’agitent et préfigurent la situation complexe du IIIe siècle après J.-C., qui voit une multitude de peuples en mouvement créant un climat extrêmement tendu.

Même si les barbares qui attaquent alors l’Empire ne souhaitent en aucun cas s’y installer, se contentant de piller, la recrudescence de la violence guerrière est symptomatique de collisions de plus en plus fréquentes entre peuples qui débouchent sur une accentuation nette du caractère guerrier des entités politiques germaniques en particulier. C’est ainsi que se forment les grandes ligues guerrières que l’on associe souvent rapidement avec des ethnies, comme les Francs, les Saxons… Les Alamans sont très représentatif car l’étymologie de ce vocable désigne en effet littéralement « tous les hommes ». Les anciens peuples voisins des Romains se sont associés car la pression exercée sur eux par l’arrivée de nouvelles entités ethniques les obligent à devenir plus fort. Ces peuples sont des Germains dits orientaux, comme les Vandales, les Burgondes et bien sûr les Goths.

Ces derniers ont entamé leur migration dès le IIe siècle, se dirigent initialement vers les rives de la mer Noire, avant d’obliquer vers le Danube. Il faut bien comprendre que ces peuples ne sont guère homogènes et résultent de mélanges au grès des divers déplacements. Ces mouvements sont en effet lents, progressifs et fait de multiples étapes, durant lesquelles les populations s’agrègent volontiers aux nouveaux venus. La grande maîtrise de la cavalerie chez les Goths est ainsi un héritage des traditions steppiques, absorbée durant les étapes en Pologne actuelle et dans le Nord de la mer Noire. Les populations iranophones présentes sont en effet alors dépositaires d’une très ancienne coutumes équestres comme on le remarque nettement chez les Scythes. Les auteurs anciens, comme le très tardif (Ve siècle) Zosime emploient encore le qualificatif de Scythes pour parler des Goths.

La migration des Huns

HunsC’est dans cette situation politique que débute l’arrivée des Huns, peuple sans doute asiatique et marchant vers l’Ouest et perpétuant les mouvements migratoires en Europe et les portant même à une forme de paroxysme durant le Ve siècle. Les mouvements étaient en effet en train de se stabiliser, l’Empire romain ayant en plus pris la mesure de ces ennemis et liant avec eux des relations très étroites, dépassant l’opposition binaire et allant parfois jusqu’à une forme d’acceptation de leur barbarie dans la pensée, la traitant comme un exemple de pureté primordiale. Les Huns, en débouchant dans le Nord de la mer Noire, battent et agrègent une partie des Alains, peuple cavalier iranophone, et sont alors aux portes de l’univers gothique prêts à jeter le trouble dans un équilibre obtenu par les Romains au pris d’une refonte profonde de leur armée et de combats nombreux mais désormais largement à leur avantage. Nous allons donc déterminer quels seront les contrecoups que vont déterminer ce nouvel élément au sein de l’espace danubien à court terme.

Les Goths assaillis

Le premier royaume goth attaqué est celui Ermenrich, décrit par Ammien comme « un roi très belliqueux, redouté par les nations voisines à cause de ses hauts faits multiples et divers » (Ammien Marcellin, XXXI, 3, 1). L’attaque est violente et le roi ne peut que résister péniblement. Ammien insiste sur la cruauté des envahisseurs, qui finissent par l’acculer au suicide. Vithimer lui succède et résiste à son tour avec plus de succès, car il avait réussi à trouver l’appui d’autres Huns, employés comme mercenaires. Mais il est lui aussi défait en de nombreux combats et finit par se retirer sur le Dniepr, après avoir confié son fils à d’autres Goths, Altheus et Safrax, des chefs (duces) dont la valeur militaire était reconnue. Après la défaite retentissante des Goths Greuthunges (ce qui signifie peut être habitants de la plaine), les Huns et leurs alliés se tournent vers les Goths Tervinges d’Athanaric.

Ceux-ci se préparaient à recevoir le choc et s’étaient établi près du Diepr, mais à bonne distance des Greuthunges. Athanaric envoya en éclaireur deux aristocrates et quelques troupes pour épier les mouvements ennemis. Mais les Huns, devinant la manœuvre, dépassèrent discrètement ces unités et fondirent sur le gros des troupes des Tervinges et les mirent en déroute. Elles se retranchèrent sur le plateau moldave, région forestière et très difficile d’accès pour des cavaliers. Athanaric y avait fait commencer les travaux d’une palissade qui fut achevée à ce moment là. Mais la terreur provoquée par l’offensive hunnique avait jeté sur les sentiers des milliers de Goths qui convergèrent bientôt vers le Danube afin d’y trouver la protection de l’Empire romain. Placé sous le commandement d’Alaviv, ils envoyèrent des ambassades à l’empereur Valens, s’engageant à s’établir pacifiquement sur le sol romain et à fournir des auxiliaires.

Les négociation et le transfert des populations.

Reçus avec mépris dans un premier temps, les ambassadeurs finirent par trouver des oreilles attentives, tant les informations parvenant dans l’Empire se faisaient catastrophiques. L’empereur, voyant avec bienveillance malgré tout l’apport de jeunes recrues pour son armée offertes par les barbares, sans avoir à les acheter à prix d’or accepte l’accord et donne son autorisation pour faire passer les Goths réfugiés sur le sol romain. L’Empire romain entretenait à l’époque une armée considérable de près de 500000 hommes, ce qui pesait durement sur les finances publiques, et les occasions comme celle fournie par les Goths faisaient espérer un allègement de l’effort financier. Encadré par les Romains, le transfert de population commença donc, sur des embarcations pour le moins pléthoriques ; Ammien nous parle de bateaux, de radeaux et même de tronc d’arbres creusés. La traversé n’était pas sans danger car le Danube était gonflé par des pluies récentes et abondantes. Ammien insiste dans son œuvre sur la promesse de la perte de l’Empire devant ce transfert de populations ; il le fait parce qu’il connaît la suite des évènements.

Mais sur le moment, cette politique n’était pas dénuée de sens ni de précédents. Cela faisait longtemps que les Romains installaient des populations barbares, le plus souvent vaincues, sur leur territoire. On peut citer par exemple l’entrée des Ubiens en Gaules sous le règne d’Auguste et les multiples opérations de repeuplement des frontières durant « la crise du IIIe siècle ». A la suite des hommes d’Alaviv, ceux de Fritigern furent aussi autorisé à passer. Il est important de souligner que l’entrée des Goths se fait sous le contrôle étroit des Romains ; ce n’est pas une pénétration de vive force et cela prouve l’efficacité de la défense frontalière romaine car ces populations n’ont pas tenté de passer sans l’autorisation de l’empereur. En plus des troupes romaines cantonnées sur le Danube, une flotte assurait, elle aussi, la tranquillité de l’espace romain en croisant sur le fleuve pour détruire les embarcations ennemies qui tentaient de passer.

Le mauvais accueil romain.

Mais rapidement Ammien Marcellin pointe du doigt un élément grave pouvant porter préjudice à la bonne marche de l’opération en la personne de Lupicinus et de Maximus. Le premier, sorti du rang, s’est illustré contre les Alamans, quant au second nous n’en avons aucune autre occurrence pouvant nous renseigner sur son origine et sa carrière. Affecté à ce commandement de manière extraordinaire (il n’existe pas de comte de Thrace dans la Notitia Dignitatum, un texte administratif du Ve siècle référençant commandements militaires et unités de combat dans l’Empire romain), ils sont durement jugés par Ammien : « l’un comte du diocèse des Thraces [Lupicinus], l’autre duc de malheur, tous deux rivalisant d’aveuglement. Leur avidité perfide donna matière à tous les maux. Car, pour passer sous silence d’autres crimes que les dits généraux commirent ou du moins laissèrent commettre par d’autres, en usant de plans scélérats contre les étrangers qui, jusque là, passaient chez nous sans faire aucun mal » (Ammien Marcellin, XXXI, 4, 9-10).

La suite est encore plus édifiante : « La disette qui accablait les émigrés suggéra l'idée à ces deux misérables de la plus infâme des spéculations. Ils firent ramasser autant de chiens qu'on put en trouver, et les vendaient aux pauvres affamés, au prix d'un esclave la pièce. Des chefs en furent réduits à livrer ainsi leurs propres enfants », (Ammien Marcellin, XXXI, 4, 11). D’autres chefs Goths se présentèrent dans le même temps sur le Danube (Vitheric, Alatheus, Safrax et Farnobe) pour demander l’autorisation de pénétrer dans l’Empire, ils essuyèrent un refus de la part de Valens. Athanaric, se souvenant avoir humilié l’empereur en lui demandant de signer un traité sur le fleuve, en prétextant ne pouvoir poser le pied en terre romain pour des motifs religieux, ne voulu pas tenter le sort et parti avec les siens vers l’ancienne Dacie romaine, où ils s’installèrent après en avoir chassé les Sarmates (peuple iranophone installé depuis longtemps dans le voisinage de l’Empire).

La révolte des Goths.

Pillage
Mais dans l’Empire des tensions apparaissent ; les Goths affamés par les chefs romains comme nous l’avons vu, mettaient peut d’empressement à se mettre en marche sous la conduite des soldats de Lupicinus. Profitant d’un relâchement dans la surveillance des troupes romaines les autres Goths restant sur la rive gauche du Danube franchissent le fleuve et viennent rejoindre les autres. Arrivé à Marcianopolis, le chef romain invita Fritigern et Alaviv à pénétrer dans la ville pour participer à un banquet, laissant les Goths affamés dehors. Ils protestèrent donc, arguant de leurs intentions pacifiques et de leur seule volonté d’acheter des vivres. Les esprits s’échauffèrent et des altercations violentes opposèrent soldats romains et la foules.

Des troupes furent massacrées et dépouillées de leur armement ce à quoi, en réponse, Lupicius fit assassiner les gardes d’honneur des chefs reçus à sa table. La foule pensant que ses rois étaient retenus en otage s’agitait de plus en plus. Fritigern réagit alors et exigeant de sortir de la ville pour calmer son peuples. Une fois libéré, les rois lancèrent des exhortations à la guerre et envoyèrent leurs troupes piller les campagnes alentours. Lupicius rassembla alors ses soldats en hâtes et sortit de la ville pour combattre. Ses soldats furent alors vaincus et massacrés, lui n’échappant au désastre que par une course précipité. Une nouvelle fois les Goths prirent les armes et armures sur les cadavres des soldats. La situation romaine devenait très délicate ; des milliers de barbares révoltés mettaient en coupe réglée la Thrace sans que personne ne put intervenir.

Les errements de la politique frontalière romaine

La guerre se poursuit ainsi durant deux ans, les Romains tentant de vaincre de manière décisive les Goths afin de les pacifier et de mes installer sur des terres à cultiver, les Goths, de plus en plus indépendants, pillant les terres impériales afin de subsister mais aussi de s’enrichir. Cet événement, d’une très vaste portée, est le premier cas d’échec patent de l’intégration des barbares dans l’Empire. La faute que Ammien Marcellin fait peser sur les généraux romains n’est pas vaine et témoigne du mépris de certains romains pour les barbares, qui les sous estiment souvent. Ce manque de discernement n’est pas le seul dans l’œuvre d’Ammien Marcellin et on peut citer par exemple l’assassinat peu inspiré d’un roi en pleine paix attiré dans un traquenard provoquant une guerre assez préjudiciable pour Rome. Dès le moment où les Goths pénètrent dans l’Empire, il se crée une multitudes d’entités politiques barbares derrière les frontières ce qui brise la défense linéaire romaine, si efficace jusque là. Les populations civiles sont encore plus exposées à la menace qu’auparavant ainsi que les richesses du monde romain, créant une situation très complexe, face à laquelle Valens est obligé d’intervenir.

 

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