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Caracalla ou la violence au pouvoir ?

caracallaCaracalla est un empereur qui, dans l'imaginaire collectif hérité des Romains, reste comme un homme violent et emporté. En succédant à son père en 211, il perpétue un pouvoir dynastique héréditaire, différent de la lignée des Antonins (excepté Commode, succédant à son père Marc Aurèle) qui adoptaient celui qu'ils pensaient le plus digne. Cet élément de la succession impériale, jamais entériné par la loi à Rome, a toujours posé problème aux Romains car des exemples du passé, comme celui de Domitien, leur laissaient un goût amer.

 

 

Rivalité.

Très tôt, les fils de Septime Sévère, que la tradition connaît sous les noms de Caracalla et Géta, s'opposent violemment. Caracalla qui nous occupe ici, naquit en 188, et fut associé au pouvoir impérial par son père en 196, son frère l'étant en 198. L'empereur mort, ils se trouvèrent tous deux propulsés à la direction de l'Empire, en vertu du testament du défunt. Mais la querelle les déchira apparemment en tout, ce qu'Hérodien s'attache à montrer. Septime Sévère mourut en (Grande-) Bretagne et dès cet instant, la cour reprit le chemin de Rome, où les deux successeurs devaient aller quérir l'assentiment nominal du Sénat dans leur accession à la pourpre. Accueillis avec effusion dans la Cité Éternelle, les deux frères commencèrent à rendre hommage à leur père, lui offrant des funérailles grandioses. Néanmoins, les tensions reprirent bientôt, chacun cherchant à s'attirer les bonnes grâces de tous. C'est ici qu'Hérodien nous dresse le portrait des deux empereurs, si différents. Géta est présenté, selon les normes romaines, comme un prince modéré, aimable et doux, auquel est opposé un Caracalla, rude, violent et peu distingué. Cette véritable antinomie régnant entre les deux frères est accentuée par le style de l'écrivain suivant les éléments importants de la tradition romaine, où il convient d'être modéré en toute circonstance. Caracalla est désigné comme un soldat, donc un homme forcément inquiétant, différent. Les civils romains de haut rang en particulier, avaient une méfiance presque naturelle pour les soldats, dont la violence et l'Hybris (démesure) faisaient craindre tous les excès. Ces intrigues, filles de l'inimitié parmi les princes, suggérèrent donc une tentative de règlement à l'amiable ; l'Empire devrait être partagé, l'Occident à Caracalla, l'Orient pour Géta. Cela connaît un précédent, en effet, Marc Aurèle et Lucius Verus s'étaient partagés le monde romain entre 161 et 169.

Une mère contre la discorde.

Mais le règlement de ce partage ne trouva pas d'aboutissement ; en effet leur mère, Julia Domna se serait alors écriée : « Ô mes enfants, vous avez trouvé le moyen de diviser la terre et la mer ; les flots de la Propontide séparent, dites-vous, les deux continents ; mais votre mère, comment vous la partagerez-vous? Malheureuse, comment puis-je me diviser entre vous, et vous distribuer à tous deux une portion de moi-même? Commencez donc par me frapper ; que chacun de vous ensevelisse une moitié de mon corps dans sa moitié d'empire; c'est ainsi que vous pourrez faire de votre mère le même partage que de la terre et des ondes. » (Hérodien, IV, 3). Le projet fut alors abandonné et les empereurs retournèrent à leurs intrigues, chacun essayant de placer des hommes à lui aux meilleurescharges, cela jusqu'à ce que Caracalla, pressé selon Hérodien de régner seul, ne l'assassine ou ne le fasse assassiner (Hérodien, IV, 4, Histoire Auguste, II, 4 et Dion Cassius, 77, 2). Les trois sources sont quelque peu contradictoires, Hérodien nous rapportant que Caracalla aurait assassiné son frère de sa main, ce qui est une version mettant l'accent sur une férocité naturelle de l'empereur, en accord avec sa présentation précédente, le montrant sous les traits d'un inquiétant soldat.

severan_tondo_11249674240La version de l'Histoire Auguste n'est pas à négliger, et elle présente des faits plus en adéquation avec les pratiques impériales d'autant qu'elle rejoint celle de Dion Cassius, Caracalla ayant selon elle fomenté l'attentat. Toujours est-il que l'empereur meurtrier fit ensuite tout pour se positionner en tant que victime des machinations de son frère, ce qui l'avait poussé au fratricide. Les sources s'accordent par contre sur la générosité intéressée de l'empereur vis à vis des soldats, leur donnant une donativa (don exceptionnel) très importante pour s'assurer de leur fidélité ; Hérodien parle de « deux mille cinq cents drachmes attiques et le double de la ration de blé ordinaire » (Hérodien IV, 4). Mais cela se place également dans une certaine tradition, son père ayant fortement axé son autorité sur l'origine militaire, dont il tenait le fondement de son pouvoir, depuis ses victoires contre ses rivaux, Pescinnius Niger et Clodius Albinus. Le lendemain, Caracalla se rendit au Sénat où selon Hérodien il prononça un discours le disculpant et reportant la faute entière sur Géta, terrorisant l'auditoire de sa colère et de sa forte escorte militaire. L'Histoire Auguste est plus laconique, nous disant seulement que les sénateurs l'écoutèrent de mauvaise grâce, la source étant d'origine sénatoriale.

Damnatio memoriae et proscriptions.

C'est alors que commença l'élimination de la mémoire de son frère selon une pratique bien connue des Romains ; la condamnation de la mémoire. Cela consistait à faire disparaître de l'espace public toute mention à un empereur indigne, ce qui présentait l'avantage de préserver la dignité impériale sacrée de flétrissures impardonnables. Les images, les inscriptions où figuraient Géta furent donc martelées et disparurent de la vie quotidienne. La répression sévère tomba ensuite sur tous ceux qui avaient eu des liens avec son frère. L'opposition potentielle, même parmi les sénateurs, les généraux et certains membres ayant appartenu à la famille impériale, est décapitée. Les auteurs s'épanchent longuement sur ces cruautés et sur ces multiples assassinats et en ce sens suivant la voix du « parti » principalement touché, les nobles romains, présentés en simples victimes innocentes du tyran sans qu'il nous soit possible de savoir s'ils avaient prémédité quelque complot. Ce qui est sûr en tout cas, c'est que la réalité du pouvoir impérial, pouvoir si gigantesque, était minée de l'intérieur par l'absence de règle de succession, ce qui faisait que tout un chacun, parmi les gens distingués par une certaine noblesse, pouvait prétendre à la pourpre. Les règnes précédents fourmillent d'intrigues, celui de Néron étant en ce sens le plus documenté. En tout cas, ce qui est principalement visé en ce qui concerne Caracalla, que se soit chez Hérodien et l'Histoire Auguste, c'est son caractère proche de celui des soldats.

L'empereur soldat.

Il est en effet décrit comme un personnage grossier et cruel, et même associé à pire que les combattants romains dans les mentalités sénatoriales : les barbares germaniques. En effet, après les dramatiques évènements dans la cité de Rome, Caracalla serait parti pour les provinces, en Gaule d'abord selon l'Histoire Auguste, où il aurait fait mettre à mort le préfet de narbonnaise, puis sur le Danube, et où il aurait alors, à la manière d'un Commode, laissé libre cours à ses passions sportives pour la chasse et les courses de chars. Il aurait alors tissé des liens avec les Germains qui le respectaient, semble-t-il, beaucoup pour son comportement et ses habitudes grossières. Ils lui auraient alors fourni des auxiliaires pour son armée. L'empereur y préleva les meilleurs combattants pour sa garde personnelle. Avec de telles « fréquentations » dans son entourage, Caracalla aurait alors affiché de plus en plus un costume germanique, au grand dam des Romains. Tout cela est à analyser quelque peu, car énormément imprégné de parti-pris pour l'ordre sénatorial et la noblesse romaine en général. En effet, la personnalité affichée de l'empereur le range près des soldats, de ces hommes que l'on regarde volontiers avec un oeil inquiet et méprisant dans le beau monde de Rome. Ils sont au contact de l'ennemi, le barbare, dont ils prennent nécessairement des aspects de leur caractère au yeux des civils qui n'ont qu'une connaissance très imparfaite de ce monde de la frontière si bien expliqué par C. R. Whittaker fait peur et excite les imaginaires tout en suscitant le dégoût.

Les liens ici présentés par Hérodien avec le monde germanique sont tout à fait normaux pour un empereur guerrier qui côtoie ses ennemis qui sont parfois alliés, compagnons d'armes. Les modes vestimentaires du monde barbare commencèrent en effet à pénétrer dans l'Empire et influencèrent l'armée romaine qui y trouve des éléments adaptés à une réalité climatique, militaire... Dans cet ordre d'idée, l'empereur est présenté comme participant aux exercices de l'armée, aidant à creuser les fortifications, vivant aux cotés de la troupe et mangeant chichement et avec simplicité. Hérodien y prête un regard assez méprisant, ce qui n'est pas une norme chez les auteurs vis à vis d'empereurs ou de simples imperatores. En effet, l'empereur Julien, procédant de la même façon est loué par l'auteur Ammien Marcellin, mais qui est un ancien soldat, mais cela se retrouve tout au long de l'historiographie romaine, notamment chez Tite Live, lorsqu'il parle de la reprise en main de l'armée romaine d'Espagne par Scipion Emilien, également chez Tacite à de multiples reprises et en particulier vis à vis de Titus. Cet aspect est donc majoritairement présenté de manière positive par les auteurs et visiblement, les actes de Caracalla poussent Hérodien à ne pas lui accorder ces traits de caractère de manière positive, précisant de manière très acerbe qu'il était « prodigieux à voir un homme d'une si petite taille s'exercer à de si pénibles travaux. » (Hérodien IV, 7).

Des modèles.

Après avoir réorganisé les troupes stationnées sur le danube, il gagna la Thrace où, dès lors, il  présenta de manière très affichée son attachement à la mémoire d'Alexandre le Grand. Même si les descriptions d'Hérodien sur le sujet prêtent un peu à sourire, tant le ton en est satirique, il ne faut pas oublier que le mirage perse était terriblement important pour les Romains et principalement les empereurs et généraux, qui y voyaient la recherche de l'héritage du glorieux macédonien. Depuis Crassus qui s'y fit massacrer, bien des généraux romains tentèrent l'aventure ; Marc Antoine, César (qui fut assassiné avant de partir), Corbulon, Trajan, Septime Sévère... Il n'est donc guère déplacé de voir Caracalla, un empereur résolument militaire, se placer dans un tel héritage. Arrivé à Troie, il se serait également identifié à Achille, le guerrier le plus parfait et également à Sylla et à Hannibal. Ces modèles guerriers s'adaptent à son inclination personnelle, complètement à l'antithèse de la haute noblesse romaine qui nous donne son point de vue à travers la plume d'Hérodien. Un écrivain militaire eut certainement adopté une toute autre position.

Suite du voyage.

Contrairement à un Antonin le Pieux qui ne voyagea pratiquement pas durant son règne, Caracalla poursuit une route toujours plus longue ; après être rentré de (Grande-)Bretagne à la mort de son père, pour Rome, il s'était porté, comme nous l'avons vu en Gaule, puis sur le danube, en Thrace jusqu'à la cité de Troie. De ce point là, il traversa l'Asie en passant à travers la Bythynie, puis il s'arrêta à Antioche et il descendit ensuite vers Alexandrie. Là, il fit montre d'une grande piété vis à vis de son modèle Alexandre. Il fit en effet des sacrifices et libations et montra son hommage à la mémoire du grand conquérant en déposant ses attributs impériaux sur son tombeau. Mais la susceptibilité de l'empereur avait été blessée par les sarcasmes de certains habitants. Il était presque de tradition que ceux-ci et ceux d'Antioche raillent les souverains, s'attirant parfois de cruelles inimitiés comme ce fut le cas avec Caracalla. Il fit en effet rassembler des jeunes gens nobles sous prétexte de les honorer et en fit massacrer un grand nombre pour se venger des propos tenus sur son compte ; « L'esprit caustique des habitants d'Alexandrie s'était exercé sur Antonin, et au lieu de garder sur l'assassinat de Géta le silence de la circonspection, ils appelaient la mère des deux empereurs une Jocaste, et riaient de voir un pygmée comme Caracalla jouer les grands héros Achille et Alexandre. Ces plaisanteries, qu'ils croyaient sans importance, allumèrent contre eux l'humeur irascible et sanguinaire d'Antonin, qui, dès lors, médita leur perte ». (Hérodien, IV, 9). L'empereur Julien eut les mêmes déboires mais avec les habitants d'Antioche, ce qui l'amena à composer l'amer Misopogon, une oeuvre pourtant remarquable. Caracalla, lui, remonta ensuite vers Antioche.

Le mariage avec l'Orient.

Caracalla eut alors l'idée de demander la main d'une fille du roi des Parthes Artaban, afin de réunir les deux Empires sous un sceptre commun. La demande fut repoussée une première fois, mais devant son insistance, le roi finit par accepter. C'est alors que Caracalla entreprit sa campagne parthique, afin semble-t-il de bénéficier d'un effet de surprise, les iraniens pensant accueillir le futur époux de la fille du roi. Le texte d'Hérodien est pourtant assez éloigné des autres sources, ce qui est assez suspect (Dion Cassius, 77, 19 : « Le prétexte de la guerre, dans son expédition contre les Parthes, fut que Vologèse avait refusé, malgré ses réclamations, de lui livrer Tiridate, ainsi qu'un certain Antiochos. »). Il est sans doute plus prudent d'y voir une campagne confuse comme l'explique l'Histoire Auguste, VI, 4). En tout cas, les sources sont assez difficilement exploitables sur ce point, et une seconde campagne eut lieu à la suite, les guerres encadrant probablement le voyage en Egypte.

Macrin.

thermes_caracallaDurant cette campagne, l'empereur côtoyait le préfet du prétoire Macrin, qui contrairement à lui, passait pour un homme raffiné et distingué. Victime des quolibets de la part de Caracalla, il en nourrit apparemment une grande animosité. Rappelons que ce type de comportement est une certaine norme dans l'Empire romain ; les populations sont en effet stigmatisées selon des lieux communs généralement admis. Macrin passe pour un mou, une critique réservée souvent aux orientaux, Julien lui-même la 
subit au moment où il était encore jeune César et arrivant fraîchement d'Asie... Caracalla se comporte ici d'une façon nettement militaire, proche de ses soldats donc. Macrin ourdit alors un complot contre le rude empereur, et par l'entremise de Martial, un centurion dont Caracalla se serait également moqué, parvint à le faire mettre à mort et s'empara alors du pouvoir (217).

Un règne.

Parmi ses réalisations, Caracalla laisse des thermes gigantesques à Rome, dont l'Histoire Auguste fait une commentaire très significatif : « Il laissa à Rome plusieurs monuments, entre autres des bains magnifiques qui portèrent son nom, la salle de ces bains est un ouvrage si admirable, qu’au dire des architectes, il serait impossible d’en faire une semblable. On dit, en effet, que toute la voûte s’appuie sur des barres d’airain ou de cuivre superposées, et qu’elle est d’une telle étendue que d’habiles mécaniciens ne peuvent concevoir qu’on ait pu en venir à bout. » (Histoire Auguste, 9, 4). Mais c'est son édit éponyme en 212 (également appelé Constitution Antonine) qui reste le fait majeur de son règne ; en effet, il accordait la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l'Empire, entérinant de fait une certaine globalisation de l'Empire romain, dont la substance n'était plus simplement celle d'un agrégat de provinces mais bien d'un tout distinct de l'extérieur.

Bibliographie

- Jean Michel Carrié, Aline Roussel, L'Empire romain en mutation. Points Histoire, 1999.

- Lucien Jerphagnon, Les divins césars. Pluriel, 2009.

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