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Les empereurs romains, maîtres du monde

empereur_romainS'il est un concept de pouvoir qui fascine autant qu'il terrifie, c'est bien celui d'empereur romain. En effet, les souverains de Rome, « les Divins Césars », pour reprendre l'expression de Lucien Jerphagnon, sont des dirigeants politiques dont l'immensité des prérogatives représente une des notions les plus absolues de gouvernement.


 

Et pourtant, paradoxalement, les Romains avaient acquis une haine viscérale pour le pouvoir tyrannique et personnel qui les avait amenés à rejeter les rois et à doubler la magistrature suprême, le consulat, afin d'éviter l'autorité d'un seul homme. Il n'y avait qu'en cas de danger mortel pour l'État, que le système républicain consentait à laisser le pouvoir à un seul homme, appelé dictateur et pour une durée limitée de six mois. Il est donc intéressant de chercher ce qui a pu les pousser à accepter un pouvoir si absolu.

Crise d'un régime.

La République connut de nombreux déboires, principalement à partir du IIe siècle avant J.-C., notamment entre patriciens et plébéiens. Mais c'est du coté de la guerre et des généraux que l'élément le plus profond de déstabilisation du régime est à chercher. En effet, depuis Scipion l'Africain, la République, devant le danger représenté par Hannibal, avait dû confier le commandement des troupes à ce jeune patricien, dont les oncles avaient été tués en Espagne. En dépit de son trop jeune âge, il était nommé consul et parti donc combattre le carthaginois. Le fait même de laisser l'autorité, malgré les lois, à un homme trop inexpérimenté créait un précédent à terme préjudiciable. Les armées, à mesure que l'État romain s'agrandissait, restaient de plus en plus longtemps sur le pied de guerre, laissant durant de longues périodes le citoyens loin de sa patrie. Les imperatores, les magistrats romains revêtus du pouvoir de commandement en particulier militaire, comme les préteurs et surtout les consuls (ainsi que pro-préteur et pro-consuls ; magistrats envoyés administrer les provinces conquises, ayant déjà exercé la charge correspondante), avaient alors de plus en plus de liberté vis à vis du lointain Sénat, et devaient dans le même temps régler sur le terrain les modalités des conflits. Dans ce sens, cette inflation de leurs prérogatives les faisait concevoir leurs troupes non plus comme une armée civique, appelé à être démobilisée, mais comme leur instrument personnel, dans le cadre de leurs conquêtes. Malgré tout, et même s'ils rechignaient de plus en plus, ils devaient libérer les citoyens à un moment ou à un autre ce qui les privait de bon soldats expérimentés.

Marius.

La solution fut en partie avancée par Marius, qui proposa comme réforme de permettre aux citoyens pauvres, parfois appelés prolétaires, de participer à la guerre. Devant les perspectives de solde et de butin, ils s'engageaient volontiers et ne demandaient guère la démobilisation. Dans cet ordre d'idée, les armées devinrent toute acquise à leurs commandants qui pouvaient dès lors jouer pleinement de leur immense pouvoir. Le premier à en user est également Marius, jusqu'à ce que son autorité fut contesté par un de ses anciens élèves, Sylla. C'est ici le point de départ de toute une suite de guerres civiles entre imperatores, souhaitant accéder au pouvoir. Nous passons rapidement sur les détails évènementiels qui ne sont guère notre sujet ici. Nous en arrivons ainsi à César, qui après sa conquête de la Gaule, possède sous son autorité une armée nombreuse et très aguerrie, avec des auxiliaires gaulois et germains. Dès le franchissement du Rubicon, la guerre et lancée contre Pompée qui s'achève sur le victoire du premier à Pharsale. Rentré à Rome César jouit d'une puissance incontestée et incontestable ; il est le grand vainqueur, n'a plus d'armée digne de ce nom face à lui. Son pouvoir est souvent associé à celui d'un empereur romain, et pourtant il existe des différences très nettes de nature. En effet, César a été nommé par le Sénat dictateur à vie, ce qui s'inclut donc dans la constitution républicaine, mais  en consentant une entorse incroyable au principe même du régime. Le temps où Scipion l'Africain, nanti de sa victoire sur Hannibal, était poussé à l'exil est bien révolu.

La marche vers l'Empire.

280px-Caligula_bustLe pouvoir personnel à Rome n'est pourtant pas directement le fait de César. Il est encore une fois le fruit d'une guerre civile, cette fois-ci contre les derniers pompéiens, puis entre Octave et Marc Antoine. Le pouvoir, une fois conquis par le premier après avoir écrasé son rival à Actium, prend une teinte très particulière. Effectivement, par un grand jeu de dupe, Octave propose au Sénat de lui restituer tout son pouvoir et de se retirer de la vie publique. Là dessus le Sénat refuse et replace Auguste dans une position favorable ; il accepte de devenir princeps (le premier [des citoyens]). Mais après maints revirement très complexes et des manœuvres très subtiles, dépassant le format de ce court exposé (voir sur cette question l'ouvrage collectif, Hervé Inglebert (Dir.) Rome et l'intégration de l'Empire, tome 1), Octave, à qui on a décerné le nom d'Auguste, reste de fait le maitre du pouvoir à Rome. Il possède en effet l'imperium proconsulaire (le pouvoir de commander de type à la fois civil et militaire) suprême, lui donnant autorité sur tous les gouverneurs de province (et dès 23 av. J.-C. il a autorité sur les provinces sénatoriales, c'est à dire laissées en droit au Sénat ; provinces pacifiées et pratiquement sans troupes et sur toute l'Italie, même Rome). De ce fait il est également un juge supérieur.

Son pouvoir ne saurait être contesté puisqu'il hérite également de la fameuse puissance tribunicienne, une magistrature créée à l'origine dans le cadre de la lutte entre les patriciens et plébéiens, afin de laisser aux second une possibilité de défendre leurs intérêts (c'est une magistrature notamment occupée par les Gracches), mais qui est, pour Auguste, dégagée de toute contrainte ; illimité dans le temps et non partagée. Ainsi il possède l'inviolabilité le rendant sacro-saint, le droit de véto sur toute décision du Sénat ou des magistrats, droit d'arrestation, droit de convoquer et de présider le Sénat, droit de proposition de mesure orale ou écrite devant le Sénat, droit de convoquer et présider les comices du peuple, droit de soumettre des projets de loi aux comices. De plus, il est pontife suprême et donc chef spirituel de toutes les religions de l'Empire ce qui lui confère une autorité morale. Il est également prince du Sénat ce qui lui permet de briguer les anciennes magistratures, comme la censure (charge prestigieuse accessible aux anciens consuls et servant à recenser les citoyens exerçant une autorité morale) exercée par Claude. L'empereur a bien entendu droit de guerre et de paix, droit de présenter des candidats aux magistratures devant être obligatoirement élus, droit de conférer la cité, de fonder des colonies et de battre monnaie. Cette très longue liste de pouvoirs, un peu pléthoriques en apparence, crée en fait une véritable muraille législative qui place le nouvel homme fort à la tête de l'État et face auquel il est très difficile de s'opposer. Et bien entendu, tout cela se déroule sans remettre en question la République dont l'existence est encore proclamée en plein IVe siècle ap. J.-C..

Un pouvoir monarchique?

NronL'Auguste, l'empereur donc, car les termes deviennent synonymes, est donc intouchable et peut agir à sa guise. Ainsi les excentricités de Caligula et Néron restent totalement libérées de contrôles. Plus encore, les sénateurs, cherchant les honneurs se montrent extrêmement flagorneurs, faisant le maximum pour s'attirer les bonnes grâce du maître du monde romain. Des honneurs multiples sont ainsi accordés aux empereurs, entretenant l'image autocratique du pouvoir. Pour les écrivains, cette époque est celle de la fin de la Libertas (liberté en temps que concept, sens bien plus fort que le mot français), d'autant que les Julio-Claudiens ne laissent pas un souvenir impérissable ; Tibère était détesté, Caligula et Néron condamné et Claude souvent moqué. Le gouvernement, présenté comme éclairé des Antonins marque une rupture assez nette, mais correspond avant tout aux règnes d'empereurs proches du Sénat (comme Nerva qui sort directement de ses rangs), ce qui explique en grande partie cette analyse favorable. Il faut en tout cas bien avoir en tête qu'à Rome, même après la fin effective de la République, la gestion des affaires reste avant tout le fait d'une organisation plurielle entre un princeps (l'empereur), le Sénat, et les différentes magistratures du Cursus Honnorum (littéralement parcourt des honneurs ; c'est en fait les différentes magistratures que les nobles devaient accomplir jusqu'à la tête de l'État ; le consulat et la magistrature honorifique de la censure), ce qui fait que le chef politique, même tout puissant, était tout de même astreint à afficher une apparence tempérée et donc le moins royale que possible.

Certaines des critiques avancées contre les « mauvais » empereurs tient à leur exercice trop volontiers monarchique de leur pouvoir, comme la volonté de Néron de faire bâtir au sein même de Rome sa gigantesque « Maison Dorée », quitte à exproprier des propriétaires. Il faut également avoir à l'esprit que dans ces premiers temps de l'Empire, l'empereur devait être salué comme un gouverneur de province, et ne devait pas, par le costume, afficher un luxe trop ostentatoire. Or, en regardant de plus près les différents règnes, les rapports des empereurs avec la noblesse reste un élément fondamental. Les réquisitoires les plus acerbes contre les princes ont toujours été le fruits de relations exécrables au plus haut niveau de l'État. Tibère, qui, outre de prétendues frasques sexuelles sur l'île de Capri, est unanimement dénoncé dans les textes sans qu'il ait pourtant fait preuve d'autant d'excentricité que Caligula par exemple. La cause est simple ; de mauvaises relations avec l'aristocratie et notamment le Sénat. Donc la question de l'image transmise d'un règne est le résultat de positions idéologiques tranchées, qui ne portent par contre aucune critique négative contre les agissements des empereurs jugés bons. Trajan fit preuve d'un soucis permanent pour sa gloire, qu'il inscrivit dans l'urbanisme romain avec tout le gigantisme possible. Son forum est le plus grand jamais bâti, de plus de 170 mètre de larges avec une statue équestre de l'empereur en son centre. Il est traversé par une immense basilique dont la longueur est égale à celle du forum.

TrajanL'ensemble s'achève sur la colonne trajanne, un monument représentant sur des reliefs en spirale les campagnes victorieuses de l'empereur sur les Daces. Au sommet trônait une statue de Trajan dont la tête était à une telle hauteur qu'elle titillait les pieds de Jupiter Capitolin selon un symbole très explicite. Dans le même temps, et grâce au butin acquis durant les campagnes, l'empereur faisait construire les plus grand thermes d'alors. Mais Trajan favorisait le Sénat et ne gênait guère l'aristocratie durant ses campagnes qui le menaient très loin de Rome, il fut donc l'optimus princeps, le meilleur des princes. L'exercice du pouvoir absolu pouvait donc, au prix de quelques ajustements, ne déclencher aucunes critiques. Dans le même temps les comportements ouvertement provocateurs de Caligula et de Néron, bien qu'ils aboutirent sur l'assassinat des empereurs, n'amenèrent aucune tentative de tempérance, aucune critique ouverte, aucune véritable résistance. De ce constat, le seul véritable risque de la fonction était de s'attirer trop d'inimitié, ou de rester trop proche des intrigues de cour.

Du Principat au Dominat?

Cette complexe question historiographique apparaît aujourd'hui quelque peu désuète dans les travaux récents. Le fond même de cette thèse partait du principe d'un régime impérial originel tempéré, dégénérait vers une monarchie de plus en plus absolue. Mais il compte avant tout de se figurer les pouvoirs démentiels entre les mains des premiers empereurs, qui, pour ceux qui en usèrent avec modération, ne remis en rien leur autorité. Pour les autres il n'y eut que l'élimination physique pour en venir à bout et aucun recours légal ne pouvait les inquiéter. C'est donc un non débat d'opposer un régime qui ne fit que s'affirmer de manière plus directe, plus le souvenir de la liberté républicaine s'effaçait. On faisait traditionnellement débuter ce Dominat sous Septime Sévère, un empereur militaire peu aimé du Sénat, et dont certaines menées autoritaires laissèrent quelques amertumes et notamment l'exécution des sénateurs ayant pris parti pour son rival dans la conquête du pouvoir. Néanmoins, la crise du IIIe siècle, qui porta au pouvoir suprême nombre d'empereurs militaires, amena la preuve d'une permanence rigoureuse dans l'exercice de la puissance dont la seule limitation teint alors dans les épées des soldats. La seule différence étant les commanditaires des assassinats ; avec la multiplication des troubles, l'empereur, chef militaire suprême se devait d'apparaitre à la tête de ses troupes, et l'armée pris à son compte les intrigues pour le pouvoir.

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Comme naguère Agrippine, les grands généraux se chargèrent de faire tomber les empereurs trop gênant. La valse effrénée des assassinats et usurpations marque plutôt un certain affaiblissement de la puissance des monarques. L'État romain trouva une forme d'aboutissement dans l'exercice de la charge impériale avec le règne de Dioclétien (284-305) qui instaura l'étiquette orientale à la cour, les nobles  devant se prosterner devant le souverain, baiser le bas de son manteau de pourpre, couvert de pierreries. Le port du diadème, que César n'avait eu de cesse de refuser symboliquement pour bien montrer qu'il ne prétendait pas à la royauté, devint la règle. On mesure ici une certaine distance avec les premiers empereurs, mais c'est bien l'habitude de ce pouvoir absolu qui fit que les Romains ne prirent pas ombrage de cette évolution. Le principat cessait en réalité d'afficher une hypocrite façade républicaine, qu'avait patiemment échafaudée Octave-Auguste, pour faire accepter son autorité, pour trouver une sorte d'adéquation entre les pouvoirs réels du prince et leur traduction dans l'étiquette. Dioclétien procéda de cette manière en parti pour bien établir la puissance des empereurs, mise à mal par les multiples meurtres de princes, et créer une distance entre la dignité impériale et le commun des mortels.

Le IVe siècle romain, bien plus stable que le précédent, a vu en tout cas une succession d'empereurs très souvent d'origine militaire (ou qui y vinrent comme Julien) qui se signalèrent pas la modération de leurs mœurs, plus proche de Vespasien que de Caligula, contrairement à certaines images d'Épinal colportées jusqu'à aujourd'hui. L'ultime évolution de la puissance impériale tient à sa collusion avec la religion chrétienne. Depuis l'origine, l'empereur était pontif suprême et donc chef de toutes les religions de l'Empire. Mais avec le développement des religions orientales dans l'Empire, surtout à partir du IIIe siècle, l'image de l'empereur s'est associée à la divinité solaire. Cela préparait quelque peu la relation avec le christianisme.

Avec Constantin Ier, cette religion pris une importance fondamentale et l'empereur prétendit en être le chef, comme en témoigne la réunion du Concile de Nicée sous décision impériale. Mais les princes ne mesurèrent jamais vraiment les prétentions universalistes du christianisme, qui dépassèrent progressivement celle de l'Empire. Malgré tout, tant que les empereurs gardèrent toute leur autorité rien ne vint véritablement troubler leur pouvoir, si ce n'est les assassinats.

Bibliographie

- P. VEYNE, « Qu'était-ce un empereur romain? Dieu parce qu'empereur », Revue Diogène n°199, Paris, 2002/2003

- R. MARTIN, Les douze Césars : Du mythe à la réalité, Tempus, 2007.

- Y. MODERAN, L'Empire romain tardif, Ellipses, 2006.

- J.-M. CARRIE, A. ROUSELLE, L'Empire romain en mutation, Point Seuil, 1999.

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