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Elites minoennes et mycéniennes : continuités et ruptures

minoeensAvant de commencer, on peut déjà dire que l'histoire des élites minoennes et mycéniennes est malaisée à cerner avec précisions. Ainsi, vouloir définir avec exactitude une hiérarchie, une organisation sociale, des pratiques propres à un groupe dominant serait – d'un point de vue intellectuel- très satisfaisant mais aurait certainement pour principal défaut de proposer un modèle qui n'a que partiellement ou même jamais existé.

 

A cela, plusieurs explications. Les sources dont nous disposons pour étudier les civilisations minoenne et mycénienne sont relativement rares. Les sources écrites dans l'espace minoen ne permettent pas de procéder à une analyse fine, le linéaire A et les inscriptions hiéroglyphiques n'étant pas encore déchiffrées. Pour Mycènes, la situation est un peu différente. Depuis les années cinquante et les travaux de John Chadwick et Mikael Ventris, le linéaire B nous est accessible et permet une étude plus précise du système palatial. Les sources archéologiques sont aussi d'une grande importance pour la connaissance des minoens et des mycéniens comme nous le verrons. Un autre type de source, constitué par les épopées homériques, reste discuté par les spécialistes. La question est de savoir de quelle manière doit-on utiliser ces récits et quel crédit leur accorder. Quoi qu'il en soit, ici nous avons fait le choix de privilégier les sources écrites avec les tablettes en linéaire B et les sources archéologiques au travers la céramique, le matériel funéraire, l'armement, l'art et bien sûr les vestiges archéologiques.

Bien entendu, l'étude des élites ne serait totalement se faire sans prendre en compte les modes de domination, la manière d'exercer son pouvoir et l'ensemble de l'organisation de la société. Ainsi nous verrons dans un premier temps comment s'organise la civilisation minoenne avant l'arrivée des mycéniens et quelle fut sa place dans le monde égéen. Nous nous interrogerons sur la hiérarchie interne autour du palais puis les relations avec les autres civilisations, l'Egypte notamment. L'occupation mycénienne et l'établissement d'une élite nouvelle sur l'île viendra clore cette première partie. Dans un deuxième temps, nous nous centrerons sur les élites mycéniennes et tenterons d'en dégager leur diversité. L'aristocratie palatiale et l'élite locale seront d'abord étudiées séparément avant de se rejoindre afin de comprendre les relations entre ces deux groupes qui en réalité sont liés. Enfin, nous terminerons en mettant en évidence les différentes manières pour une élite de se distinguer à la fois du groupe de dominés que de ses pairs. Pour cela, pratiques funéraires, habitat et culture seront sollicités. Tout cela en se demandant s'il existe une classe dirigeante homogène ou bien une diversité des élites qui entre rivalité et collaboration cherche à contrôler la société. Enfin, pour mieux cerner ce vaste ensemble, il conviendra de mettre en perspective les deux civilisations afin de distinguer les continuités et les ruptures qui existent entre elles. 

La civilisation minoenne

L'histoire de la civilisation minoenne est ancienne et connait plusieurs phases jusqu'à ce que les mycéniens viennent, aux alentours de 1450 av.J.C, s'installer à Crète. Les minoens sont présents sur l'île dès le début du IIIe millénaire. De 1900 à 1700 on assiste à ce que l'on a nommé l'époque des premiers palais ou « protipalatiale » puis de 1700 à 1450 la période dite « néopalatiale ». L'étude des élites minoennes s'inscrit dans un cadre de longue durée. La situation actuelle vis-à-vis des sources écrites encore inconnues rend la tâche complexe. Ainsi, dans les rares études consacrées aux élites minoennes et faute de mieux, les comparaisons avec l'élite mycénienne peuvent livrer quelques pistes. Les continuités et ruptures peuvent prêter à quelques interprétations. Ainsi, à partir de quelques éléments, nous tenterons de discerner les grands traits de la société minoenne puis nous verrons quelle est sa place dans le monde égéen jusqu'à la conquête mycénienne que nous aborderons pour terminer.

tauromachie

Une société complexe à cerner

Etablir une hiérarchie des élites pour les minoens est une tâche quasi-impossible. On peut cependant, grâce à une étude comparative se basant sur l'archéologie, l'art et sur les relations avec le monde mycénien dégager quelques grandes caractéristiques. A première vue, la société minoenne semble moins hiérarchisée que la société mycénienne. Quatre grands palais se distinguent particulièrement : Cnossos, Phaistos, Mallia et Zakro. Cependant, contrairement aux palais orientaux contemporains, l'effigie royale est moins représentée. Les minoens semblent former une communauté relativement homogène au regard de la puissance du wa-na-ka mycénien par exemple, que nous verrons tout à l'heure. Une fresque de Cnossos figure une foule de gens groupés, ne formant qu'un sous le regard d'un porteur de bâton. Agnès Xenaki-Sakellariou remarque qu'à Mycènes, aucune scène semblable n'est attestée. Au contraire, les représentations mycéniennes préfèrent mettre en avant l'individu sur le groupe.

Ainsi, l'exemple de cette fresque nous permet de supposer que la société minoenne est davantage collective. A propos de l'activité militaire, la société minoenne semble moins guerrière comparée aux mycéniens. Ici aussi, les thèmes picturaux utilisés sont révélateurs, ainsi que leur réutilisation postérieure par les mycéniens. La nature comme sujet central chez les minoens devient secondaire chez les mycéniens qui l'associent à des scènes plus guerrières ou en usent comme motif. De même, de nombreuses scènes minoennes figurant des combats de boxeur doivent, selon Agnès Xenaki-Sakellariou, être vues comme des scènes sportives, de jeu plus que de guerre. Tout ce que nous venons d'évoquer repose sur des documents relativement rares qui ne doivent pas être interprétés de façon abusive. Afin de mieux cerner l'élite minoenne, il convient maintenant d'évoquer un cadre plus global, en se penchant sur les relations extérieures qui, en même temps, renseignent sur le fonctionnement interne. 

Une société ouverte sur l'extérieur

La civilisation minoenne semble en effet ouverte sur le monde égéen, en particulier vers l'Egypte puisque nous disposons d'une source datant du règne de Thoutmosis III, pharaon de la XVIIIe dynastie et ayant régné au milieu du XVe siècle. En effet, un document égyptien mentionne le « pays des Keftiou ». Plusieurs spécialistes s'accordent sur le fait que ces « Keftiou » sont des Crétois. La présence d'ambassade est aussi mentionnée. Cela nous permet de préciser certaines caractéristiques de la civilisation minoenne et de son organisation. En effet, si les minoens ont pu aller jusqu'en Egypte et être reçus par un des souverains les plus puissants du bassin Méditerranéen, c'est qu'ils en avaient les moyens et que leur société interne était structurée. Dès le MRI, l'économie minoenne repose essentiellement sur l'agriculture. Mais un artisanat et une activité métallurgique impliquant des importations semblent se développer. Ainsi, on peut supposer qu'une élite associée au palais pouvait détenir à la fois une autorité administrative – permettant les contacts extérieurs- un pouvoir économique – qui contrôle une partie de la production – et un pouvoir religieux. Autour du palais, une population agricole semble s'organiser et travailler en partie pour le palais. Cependant on ignore trop de choses sur les élites non-palatiales pour pouvoir proposer une hiérarchie solide. Longtemps, on a insisté sur une thalassocratie minoenne, sillonnant les mers pour établir des comptoirs, des protectorats ou même des colonies. Cependant, cette puissance maritime est aujourd'hui nuancée par divers éléments. Les relations extérieures permettent donc de déduire que la civilisation minoenne connait une certaine organisation avec des élites puissantes. Mais à partir du milieu du XVe siècle, l'intervention des mycéniens en Crète va venir modifier toute cette organisation. 

boxeur minoens

L'arrivée des Mycéniens en Crète (1450 av. J-.C)

Longtemps discuté, l'établissement des mycéniens en Crète est aujourd'hui fixé aux alentours de 1450 av.J.C. On assiste alors à un changement de pouvoir comme le montre Veit Strürmer, qui voit s'opposer une culture minoenne à un pouvoir mycénien hiérarchisé. Jan Driessen a montré de quelle manière les élites mycéniennes se sont implantées progressivement en Crète sans pour autant effacer totalement la culture minoenne mais, au contraire, en se l'appropriant et en intégrant une partie de l'ancienne élite. Plusieurs catégories d'élites sont alors identifiées à partir de 1450. L'élite de nomenclature comprend des personnages à la fois désignés par leur nom et leur titre. L'élite militaire rassemble des individus associés à un équipement militaire ou possédants des fonctions de commandement. L'élite administrative est plus complexe à définir, et semble servir de lien entre le palais et les communautés rurales. Toutes ces catégories ne sont pas exclusives entre elles et un même personnage peut combiner diverses fonctions. En tous cas, l'implantation des mycéniens en Crète semble d'abord s'être effectuée par la force. A Cnossos, la série Sc Kn montre comment le palais pris par les mycéniens semble allouer à certaines personnes un char et un cheval afin de contrôler le territoire. Ces bénéficiaires semblent être des personnages coutumiers de l'activité militaire comme l'atteste la série Vc. De plus, le fait de n'accorder qu'un cheval suppose que la personne disposait déjà d'un autre animal. La présence de matériel funéraire de type à la fois guerrier et riche atteste de la présence d'une élite économique et guerrière. Certains historiens font mention d'une nouvelle série de destructions aux alentours de 1370 av. J.-C. Il pourrait s'agir d'un sursaut minoen. Quoi qu'il en soit, par la suite la situation tend à se pacifier. En Crète, se met en place une organisation nouvelle issue de la rencontre entre une civilisation minoenne prospère et peu guerrière face à l'envahisseur mycénien nettement plus guerrier et possédant une hiérarchie mieux connue comme nous allons le voir dans cette deuxième partie. 

La civilisation mycénienne

Le nombre de sites mycéniens s'accroit progressivement de 1700 à 1300. Les mycéniens entretiennent également des relations avec le monde extérieur. On a longtemps cru à une communauté culturelle ou koiné animée par un centre prédominant, éventuellement Mycènes. Mais au moins quatre grands palais (Mycènes, Pylos, Tirynthe, Thèbes) se révèlent être puissants sans toutefois détenir une autorité qui dépasserait un cadre régional. Dans ce contexte, la société mycénienne développe une hiérarchie singulière, tiraillée entre une élite liée au palais et un monde plus rural, dont les relations avec le centre palatial sont complexes. Nous verrons quelle est cette élite qui s'organise autour du palais puis quels sont les caractéristiques du groupe rural qui tend à faire contrepoids. Enfin, nous verrons comment ces deux entités communiquent et s'organisent entre-elles. 

Le système palatial

La hiérarchie sociale de la civilisation mycénienne ne nous est connue qu'au travers des tablettes en linéaire B, dont la datation est en partie établie – pour une grande partie d'entre-elles - au moment de la chute des palais. C'est donc d'une information partielle dans le temps et dans l'espace qui nous est proposée. Cependant, on peut en tirer quelques grands traits. Comme le fait remarquer Anna Morpugo, près de 117 termes servent à désigner des professions, fonctions ou dignités dans l'espace mycénien. Le personnage du wa-na-ka revient à plusieurs occurrences (32). Ce terme semble désigner un souverain humain possédant l'autorité de nommer ou de muter des fonctionnaires. Il n'est jamais désigné par son nom. A la tête du palais, on peut supposer qu'il s'agit du personnage le plus important de la société mycénienne. Il possède le plus grand domaine, temeno, des artisans sont à son service et un adjectif, wa-na-ka-te-ro, sert à distinguer ce qui est « royal » de ce qui ne l'est pas. L'hérédité de la fonction et les attributs de l'autorité sont discutés. Après lui, le ra-wa-ke-ta, possède le deuxième plus grand domaine et des dépendants, ce qui laisse à penser qu'il s'agit du deuxième personnage du palais. Sa fonction militaire est discutée et semble découler d'une interprétation postérieure basée sur l'épopée homérique. A Pylos et Cnossos, un qualificatif propre lui est attribué, ra-wa-ke-si-jo. Le cas des « compagnons » ou e-qe-ta est complexe. Recensés à Pylos et à Cnossos, ces dignitaires se voient confier de la part du palais des missions variées, allant du contrôle des troupes à la direction d'un groupe d'ouvriers. D'un autre côté, ils possèdent une certaine autonomie en tirant des revenus liés à leur fonction. Désignés par leur nom, leur charge pourrait être héréditaire. Les tablettes o-ka faussent en partie la perception du rôle exact des e-qe-ta en insistant sur leur aspect militaire. Au sein de ce système palatial, le cas des te-re-ta est malaisé à définir. Le terme même évoque l'idée d'une charge (telos). Certains pensent qu'il s'agirait de personnages assurant des fonctions religieuses, d'autres penchent plutôt pour dire que les te-re-ta ont reçu du palais des terres en échange de services rendus. Enfin, la tablette Py Jn 829, mentionne d'autres fonctionnaires qui doivent des quantités de bronze au palais. Toutefois, il ne faut pas omettre que le système palatial cohabite avec une organisation parallèle en communauté, comme nous allons le voir à présent.

scne de chasse - cercle a

Autour du palais

Le système palatial offre une organisation hiérarchique assez marquée que l'on qualifie parfois de nomenclature palatiale. Mais à côté du palais, existe une entité administrative locale à vocation agricole qui possède des terres, dirige des fonctionnaires et exploite des esclaves. Il s'agit du da-mo. Toutefois, ce da-mo ne serait être perçu comme totalement indépendant et concurrent au palais. A cela diverses raisons. A la tête de ces provinces, se trouve le personnage du da-mo-ko-ro. Ce personnage localement important, est en réalité nommé par le wa-na-ka lui-même. Cet ensemble provincial, possède toutefois une certaine autonomie qui ne le lie pas entièrement au palais. En effet, les provinces sont divisées en districts gérés par des préfets et sous-préfets, les ko-re-te et po-ro-ko-re-te, qui se réfèrent au da-mo-ko-ro sans en passer par le wa-na-ka. L'organisation interne du da-mo lui permet une certaine dépendance. En effet, deux types de propriétés existent. Dans un cas, les terres sont exploitées par des individus. Dans l'autre cas, des esclaves, bouviers ou porchers travaillent sur d'autres parcelles.

Ainsi, les redevances versées par les bénéficiaires, ainsi que la production interne, assurent au da-mo une certaine autonomie économique et administrative. Un autre personnage se retrouve en dehors du palais, le qa-si-re-u. Il a souvent été rapproché du basileus homérique ce qui a pour principal défaut de surévaluer sa puissance. La condition du qa-si-re-u semble en réalité variable. Parfois, il est tentant de les assimiler à des chefs locaux de groupes de forgerons. D'autres pensent que le qa-si-re-u pourrait être un dignitaire provincial ou un simple fonctionnaire. Les qa-si-re-we peuvent posséder des domaines mais rendent en même temps des services au wa-na-ka. Leur nom est fréquemment associé à des localités provinciales. Pierre Carlier note que le qa-si-re-u pourrait être un notable provincial chargé par le palais de certaines réquisitions sans être toutefois un fonctionnaire palatial à part entière. Trois aspects peuvent expliquer leur survie lors du déclin du système palatial : leur contrôle de la métallurgie dans différents secteurs ; leur association fréquente avec d'autres membres localement influents comme des prêtres ; enfin leur place privilégiée au sein d'un vaste réseau de relations indépendant du palais. Cependant, le palais et la province semblent liés au sein d'un système complexe entretenu par divers agents que nous allons tenter de voir maintenant. 

Les intermédiaires

Plusieurs agents palatiaux, fonctionnaires, dignitaires, ont pu jouer le rôle d'intermédiaires entre les différentes parties de l'organisation mycénienne. Les études menées à propos d'une éventuelle « caste de scribes » révèlent diverses informations. A priori, un tel groupe en tant que tel n'a pas existé. Des analyses paléographiques ont montré que la fabrication des tablettes a pu être effectuée par des enfants ou des vieillards. En réalité, ceux que l'on désigne par le terme de « scribes », pourraient être des personnes lettrées, employées occasionnellement par le palais afin de dresser et de rédiger les inventaires. Cela suppose donc que ces mêmes personnes avaient une activité différente et donc un éventuel contact avec la province et les districts. En cela, on peut y voir une sorte d'intermédiaires informés sur les activités extérieures au palais. A côté de cela, la fiscalité permet d'entrevoir les relations entre le palais et l'administration locale et de distinguer quelques agents. En cela le rôle de ceux que l'on a peut-être trop abusivement nommé « collecteurs » semble livrer quelques informations supplémentaires. Comme le propose Louis Godart, le rôle d'intermédiaires entre le palais et les villages, le pouvoir centralisateur et les économies locales, a sans doute été rempli par ces personnages dont nous percevons la trace au travers quelques scellés d'argiles qu'ils ont laissé. Ces personnages étaient sans doute chargés par l'administration de veiller à ce que les ordres du palais soient exécutés. Leur rapport avec le terme a-ko-ra reste ambigu. Ce ne sont pas des fonctionnaires comme l'est par exemple le da-mo-ko-ro mais plutôt des personnes suffisamment proches du palais pour se voir confier la gestion d'une partie importante de l'économie du royaume tout en ayant accès aux réserves. De fait leur richesse semble importante. Ces personnages forment en quelques sortes le trait d'union entre le palais et les employés de l'Etat (artisans, ouvriers, agriculteurs...). En tout cas, ce groupe de dominants est constitué par une élite diverses qui usent de divers moyens pour se faire sa place, comme nous allons le voir dans cette dernière partie. 

Modes de distinctions

Comme nous venons de le voir, la civilisation minoenne et plus particulièrement mycénienne se caractérisent par la diversité des élites qui s'y côtoient. Dans ce contexte, apparaît ce qui semble être un sentiment de concurrence qui pousse les élites à se distinguer à la fois du reste de la société, mais surtout de leurs pairs. De là, les modes d'expressions prennent diverses formes et sur de multiples supports. Ici, nous avons fait le choix de retenir les pratiques funéraires et le matériel que l'on a retrouvé dans les tombes. L'habitat, qui définit un paysage et donne à voir sa puissance. Enfin, la culture au sens large au travers l'art et les représentations. Ceci permettre à la fois de mettre en valeur les modes de distinctions mais aussi les caractéristiques de ces élites. 

Les pratiques funéraires

Les pratiques funéraires permettent aux élites de montrer leur puissance au travers la capacité qu'ils ont à la fois de rassembler du monde autour d'eux et d'investir dans un matériel funéraire prestigieux. Les tombes mycéniennes à chambre construites en forme de tholos – les tholoi – ont longtemps été exclusivement assimilées à des tombes royales. Aujourd'hui, cette affirmation est à nuancer. Quoi qu'il en soit, la construction de tels édifices (150 dans le monde égéens) implique des travaux qui demandaient assurément un investissement important en main-d'œuvre, en matériaux et en temps. En d'autres termes, seul un personnage important ou une communauté aisée pouvaient se permettre un tel chantier. Cependant, certaines tombes à chambre « simple » peuvent contenir un matériel funéraire aussi prestigieux que dans une tholoi. C'est par exemple le cas de la tombe n°12 de Dendra, dite « à la cuirasse ». Parmi le matériel funéraire retrouvé on retrouve entre autre, un poignard en bronze, des fragments d'ivoire et des fils d'or, une barrette en argent et bien sûr une cuirasse en bronze. Cette sépulture nous renseigne à la fois sur l'importance du personnage et sur le caractère guerrier de ce-dernier. Non loin de la tombe n°12, la fosse I dite « au roi » retrouvée dans une tholoi contient un matériel semblable (gobelet en argent, épée, javeline, sceau). Ces deux tombes datant de l'HRIIIA1 contiennent un matériel riche, signe que les deux personnages avaient un statut social élevé. Outre cet exemple, les pratiques funéraires sont un bon marqueur socio-politique. La présence d'ivoire, d'or, de jade est recherchée par les élites. Les exemples du trésor d'Atrée ou de la tombe de Clytemnestre (HRIIIB) montrent que certains tholoi sont insérées à proximité d'habitats contemporains. Pascal Darcque montre que ces constructions ont pu permettre à des groupes dominants de manifester leur puissance. L'exemple des tholoi ne doit pas effacer tous les autres modes d'inhumations, qui à leur manière, sont à chaque fois l'occasion pour l'élite de montrer son prestige. 

L'Habitat : bâtir sa puissance

L'habitat fait aussi partie de ces manifestations visibles de la puissance des élites. Pascal Darcque distingue en effet trois types principaux qui ont cohabité dans le monde Mycénien jusqu'à la chute des palais. En premier lieu, le palais se distingue par ses dimensions nettement supérieures à l'ensemble des autres constructions. Tout à la fois rend le bâtiment différent des autres édifices. Son mode de construction est clairement plus élaboré, l'ornementation des murs et des sols est davantage sophistiqué et enfin, le palais se différencie par la présence d'un noyau central très stéréotypé. Ce type d'édifice se retrouve à Mycènes, Tirynthe, Pylos et dans une bonne mesure à Thèbes. Cette demeure palatiale fait de son occupant un personnage de premier plan qui en étant identifié au palais s'approprie ses caractéristiques qui le rendent unique. La grande question est de savoir si le palais est automatiquement habité par le wa-na-ka ? A cela certains pensent qu'il existe des palais sans wa-na-ka et des wa-na-ka sans palais. D'autres au contraire, font du palais la demeure du souverain en supposant la présence d'un trône au centre du megaron et le reliant aux informations livrées par le linéaire B faisant du wa-na-ka un personnage hors du commun. Quoi qu'il en soit, le palais est unique vis-à-vis des autres constructions plus modestes, les maisons, la plupart du temps dépourvues de revêtements. Entre ces deux types des constructions, des bâtiments intermédiaires jalonnent le paysage et utilisent des modes de construction proches de ceux utilisés pour le palais sans toutefois proposer des dimensions aussi vastes. Ces édifices, comme la Maison des Boucliers à Mycènes de l'HRIIIB1 ou la Maison de Kadmos à Thèbes (HRIIIA2) livrent parfois un matériel assez riche. Ainsi, l'habitat paraît étroitement lié au prestige qu'il donne à voir. La présence d'un matériel semblable dans les édifices intermédiaires et les tombes laissent à penser qu'il pourrait s'agir des mêmes personnes. Quoi qu'il en soit, la forme palatiale parait indissociable d'un sytème à la fois politique, économique et social. 

loiseau bleu - fresque de cnossos

L'art : collectionner le monde

Pour terminer cette partie intéressons-nous à présent à la culture des élites qui transparaît essentiellement au travers des diverses représentations iconographiques sur divers supports (couteaux, céramiques, sceau, fresques). Là aussi, posséder divers objets contribue à se distinguer essentiellement de ses pairs. La facture de l'objet, le matériau employé, les thèmes évoqués ou même la provenance sont autant de critères qui augmentent le prestige du possesseur. C'est aussi l'occasion d'associer diverses techniques et de montrer ici comment les mycéniens se sont inspirés des techniques minoennes, notamment de la fresque, sans toutefois attribuer les mêmes significations aux signes. Les thèmes abordés dans le répertoire mycénien mettent en avant la prouesse guerrière et combattante. Ainsi si le combat de boxe revêt un aspect sportif chez les minoens comme nous l'avons vu, les mycéniens en font des combattants armés de lance. Dans les tombes du Cercle A de Mycènes (XVIe), un gobelet en argent décrit le siège d'une ville tout comme une fresque du megaron de Mycènes au XIIIe. De nombreuses gemmes figurent des scènes de duels stylisés. Dans diverses tombes, plusieurs poignards mettent en scène des scènes de chasse où les guerriers affrontent des lions. Ainsi le prince-guerrier mycénien à pour univers symbolique la guerre et la chasse. A Cnossos, avant l'invasion mycénienne, les thèmes abordés étaient plus pacifiques. La technique de la fresque s'y développe grandement ainsi qu'une série d'attributs iconographiques que l'on retrouvera chez les mycéniens. L'art devient ainsi le moyen pour les élites d'exprimer leur puissance et de rendre visible leur richesse. L'or en est le parfait exemple tout comme la présence d'objets venus de loin – les exotica et les orientala – qui permettent à leur détenteur de se démarquer. Le vêtement peut jouer un rôle similaire, en particulier la pourpre qui nécessite un processus de fabrication complexe. Outre les divers débats à propos de la charrerie mycénienne, certains voient dans le char le symbole par excellence du pouvoir destiné à être vu lors de parades. Ainsi, celui qui collectionne le monde attire sur lui le prestige nécessaire qui lui permettra de se différencier de ses pairs et d'être le meilleur.

Pour conclure, nous devons insister sur quelques points. Toutes les études consacrées à la civilisation minoenne et mycénienne reposent sur des sources relativement rares qui doivent absolument être croisées. Le linéaire B ne peut à lui seul expliquer le fonctionnement de ces sociétés plurielles qui connaissent plusieurs élites. L'archéologie doit être sollicitée, en particulier l'habitat, qui renseigne sur une société mais aussi en datant les découvertes. Le matériel funéraire permet de préciser de nombreuses informations à propos de la conception des élites que devaient se faire les mycéniens et minoens. Le monde égéen étant ouvert, l'étude des élites minoennes et mycéniennes doit être insérée dans un cadre géographique suffisamment large pour cerner les grands traits. L'héritage minoen dans la civilisation mycénien n'est pas à négliger. Le cadre chronologique étant étendu, il a fallu se garder de tirer de trop grandes conclusions et de vouloir absolument dresser une hiérarchie stricte dans un cadre bien défini. Il faut parfois accepter une certaine imprécision pour ensuite étudier un phénomène dans son ensemble en procédant à des comparaisons. Le but de cet exposé était de montrer qu'il ne semble pas exister une élite homogène mais bien une véritable diversité au sein d'un même territoire et dans un même temps. Tout cela semble confirmé lorsque le système palatial s'effondre, à la fin du XIIIe. En effet, certaines de ces élites ont certainement dû profiter de l'affaiblissement du système palatial et de ses bénéficiaires pour se hisser au premier plan. On pense bien entendu au qa-si-re-u. En cela, les épopées homériques dont l'évolution sémantique fera du qa-si-re-u le basileus, nous confortent dans cette supposée ascension sociale du qa-si-re-u. La civilisation mycénienne ne meurt pas au XIIIe, son héritage s'en ressentira des siècles plus tard. La preuve en est avec Homère.

 

Bibliographie 

- CARLIER Pierre, Homère, Paris, Fayard, 1999. 

- DARCQUE Pascal, L'habitat mycénien : formes et fonctions de l'espace bâti en Grèce continentale à la fin du IIe millénaire avant J-C, BEFAR, 2005. 

- TREUIL René (dir.), Les civilisations égéennes, PUF, 1989. 

- XENAKI-SAKELLARIOU Agnès, « Identité minoenne et identité mycénienne à travers les compositions figuratives, Bulletin de Correspondance Hellénique supplément 11, 1985. 

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