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Pratiquer la pêche à l’époque moderne

peche-au-boeuf-gravureÀ l’époque moderne, l’activité de la pêche représente un enjeu fondamental pour les populations littorales. Dans le cadre de cet article, il s’agit de s’interroger sur la pratique de la pêche à cette époque. Comment pêchait-on ? Quels étaient les ressources halieutiques qui étaient retirées de la mer ? Plus que de vouloir établir un panorama synthétique sur l’activité de la pêche à l’époque moderne, il s’agit aussi de porter notre regard sur les techniques utilisées.

 

De la cueillette à la petite pêche

Dans un premier temps, il s’agit d’analyser l’activité de cueillette, qui prévalait dans les sociétés littorales à l’époque moderne. La cueillette des « fruits de la mer » était fréquente au sein des populations littorales. Ce terme était utilisé par les Européens pour qualifier et définir ces richesses halieutiques, immédiatement disponibles sur le rivage. Il s’agissait, par exemple, d’une cueillette des algues, du goëmon, que la mer rejetait, ou que l’on allait couper sur le littoral, que ce soit en Atlantique, sur les côtes de la Manche, ou en Méditerranée. Mais d’autres produits naturels étaient également ramassés, comme les galets, le sable, ou des morceaux de rochers tombés après les tempêtes et les coups de mer. Néanmoins, à l’époque moderne, et surtout à partir du XVIIIᵉ siècle, les autorités essayaient de freiner ces pratiques, de manière à ce que le littoral ne s’érode pas trop vite. Par exemple, la plage de Pampelonne, à proximité de Saint-Tropez, a longtemps été un réservoir de sable utilisé pour les constructions sur tout le littoral de la Côte d’Azur ; aujourd’hui, il s’agit d’un endroit très prisé par les touristes, et donc sauvegardé. Les « fruits de mer » étaient également très recherchés par les petits pêcheurs à pied, qui se promenaient sur les côtes pour ramasser des produits divers. Ce sont les coquillages, les huîtres, les moules, les coques, etc. Ce ramassage s’organisait surtout dans les zones qui connaissaient des marées, et notamment dans les eaux de l’Océan Atlantique, de la Manche, ou de la Mer du Nord. Lorsque la marée dégage l’espace que l’on appelle l’ « estran », les ramasseurs viennent alors sur zone, et s’adonnent à leurs pratiques. Par exemple, il peut aussi s’agir de la cueillette des éponges naturelles, pêchées en Sardaigne, en Sicile, en Tunisie et dans les eaux grecques. Une autre pêche, pratiquée parfois par les mêmes très lucrative, existait à cette époque : la pêche du corail. Le corail était très recherché en Méditerranée, mais aussi au-delà : on l’utilisait notamment en petite quantité dans la pharmacopée, et on l’employait également pour l’orfèvrerie et la bijouterie. Le corail – surtout le rouge – était offert, à l’époque moderne, à des visiteurs de renom : lorsque Marie de Médicis vint à Marseille pour épouser le roi Henri, les locaux qui l’accueillirent lui offrirent une branche de corail en guise de bienvenue, par exemple.

marais_salantDe toutes les richesses halieutiques que nous venons d’exposer, la plus importante est le sel. Il est fondamental, tant pour le métabolisme que pour la conservation des aliments. Le sel de mer est obtenu selon des dispositifs semblables en Atlantique ou en Méditerranée : l’on dresse de petites digues et l’on crée des « casiers », où l’eau est emprisonnée, et où elle finit par s’évaporer, révélant la présence du sel. Ces dispositifs existaient en France, et notamment à Hyères, dans la presqu’île de Giens, ainsi qu’à Guérande ou à Bourgneuf. Mais ils étaient aussi présents dans toute l’Europe, à Venise et à Setubal notamment. Les marais salants étaient majoritairement exploités, jusqu’à la fin du Moyen Âge, par des établissements monastiques et des seigneurs. Puis, à partir du XIVᵉ siècle, l’État s’est substitué aux seigneurs et aux institutions ecclésiastiques, et a organisé l’exploitation des marais salants à son propre bénéfice. L’État, en France, s’est efforcé de contrôler cette production : au XIVᵉ siècle, à l’occasion de la guerre de Cent Ans, l’on instaura une fiscalité pesant sur le sel, connue de tous ou presque, la « gabelle ».

La « pêche sur le rivage », dans tous les cas que nous venons d’évoquer, est omniprésente. Il s’agit d’une pêche à pied, où l’on va, à marée basse, à mains nues ou avec une épuisette, ramasser ce que la mer a laissé, et notamment les coquillages, les crustacés, ou les petits poissons. Il peut s’agir aussi d’une petite pêche littorale, pratiquée sans s’éloigner du littoral, avec des navires de pêche. L’on quitte le port de pêche au matin, et l’on rentre le soir, le plus souvent avant la nuit. Cette pêche littorale a toutefois été pratiquée plus tardivement dans les régions du Ponant qu’en Méditerranée. Jusqu’au XVᵉ siècle, dans les espaces ponantais (Gascogne, Normandie, Bretagne, Flandre), l’on ne veut pas aller trop loin, par peur d’atteindre le « royaume des morts ». Il s’agit là du contexte de « répulsion » de la mer, décrit par l’historien Alain Corbin dans son œuvre La mer. Terreur et fascination.

Pêche au large et pêche hauturière

La pêche au large est pratiquée en s’éloignant du rivage pour plusieurs jours. En Méditerranée, il s’agit par exemple d’une pêche au thon rouge, pratiquée au moyen de filets. En Europe du nord ouest, il s’agit surtout d’une pêche au hareng, dont les Hollandais se sont fait une spécialité à l’époque moderne, devenant même, selon l’historien Alain Cabantous, une véritable « civilisation du hareng ». Néanmoins, l’on assiste, au XVIIᵉ siècle, à un fléchissement des prix, qui fait que le hareng devient un poisson symbolique de la consommation populaire. Il va aussi voir sa conservation améliorée : on peut le nettoyer, le vider et le « mettre en caque » sur le bateau, on peut le fumer, ou le placer dans des bocaux avec un mélange d’eau et de vinaigre blanc. Actuellement, le hareng est encore largement pêché et consommé dans cette partie de l’Europe ; il se retrouve symboliquement dans certaines fêtes populaires, comme à l’occasion des carnavals de Flandre maritime, à Dunkerque, Douai, Dieppe, Calais, ou Boulogne-sur-Mer. La pêche hauturière, essentiellement menée vers Terre-Neuve, et mise en place, en France, par les gens de Saint-Malo, est la pêche la plus prestigieuse. Elle peut être à l’origine d’immenses fortunes, comme cela a pu être observé chez les pêcheurs Malouins. Les fortunes réalisées par les Malouins grâce à la pêche à la morue vont être largement investies dans des opérations de course. Parmi ces corsaires, certains vont réinvestir l’argent gagné « à la morue » pour armer des bateaux en course, capturer des galions, et ainsi faire fortune.

pechemorue-terreneuveIl s’agit donc, dans le cadre de la pêche hauturière, comme nous nous en doutons, de s’éloigner pour plusieurs semaines de son port d’attache, et de pratiquer son activité dans les eaux de haute mer. La zone de pêche de Terre-Neuve a été fréquentée et explorée au début du XVIᵉ siècle, au moment où les Européens cherchaient un passage pour contourner le continent américain par le Nord. Dans cette zone de pêche, le poisson le plus recherché est la morue. Ce sont des Norvégiens, les pêcheurs de Bergen, qui vont les premiers aller à la pêche de ces poissons, beaucoup plus gros que les harengs affectionnés par les Hollandais. Très vite, ces Scandinaves ont été imités par d’autres morutiers européens, et notamment les Anglais et les Français. Terre-Neuve va, dès lors, se trouver être au cœur d’un enjeu politique, au cœur de relations internationales entre États européens : lors de la signature du Traité d’Utrecht en 1713, à la fin de la guerre de Succession d’Espagne, la France dut abandonner une large partie de Terre-Neuve aux Anglais. La France conserva quelques ilots, quelques bases (Saint-Pierre-et-Miquelon notamment), qui lui permirent de continuer à pratiquer la pêche hauturière.

La morue qui est pêchée et qui entre dans la consommation des Européens, se trouve être conditionnée de deux méthodes, de deux façons. Dans un premier temps, il s’agit d’une morue salée et séchée à terre, que l’on appelle « stockfish » ou « baccalau ». Mais il peut également s’agir d’une morue conditionnée à bord du bateau : trempée dans une saumure, dans une composition fortement chargée de sel, elle reste souple. Il s’agit de la « morue verte », qui demande moins de temps de travail pour être dégorgée, mais qui, en contrepartie, se conserve beaucoup moins longtemps que la morue salée et séchée à terre. Toutes ces techniques utilisées dans le cadre de la pêche hauturière nous mènent à nous interroger sur les méthodes mises en œuvre par les pêcheurs, afin d’optimiser leurs rendements.

Les techniques d’exploitation

Il s’agit, dans un premier temps, de pêcher à l’aide de lignes et de filets. Ce sont les techniques les plus simples. L’épuisette, par exemple, est considérée comme un type de filet. La ligne, entre une canne et un hameçon, en est également une. La première grande technique utilisée est la « pêche à la palangre », très employée dans le monde méditerranéen à l’époque moderne : l’on fait tomber au fond de la mer une ligne qui possède elle-même d’autres lignes plus petites dotées d’hameçons. En quelque sorte, l’on multiplie les lignes afin de pouvoir pêcher plus de poissons. Les Catalans, pour leur part, perfectionnent cette technique en munissant les lignes de flotteurs, qui deviennent ainsi plus visibles et plus maniables. Il s’agit de la technique de la « palangre en pendi ». Les Catalans auraient introduit en Provence cette technique et auraient provoqué des conflits sur pratiquement un siècle. En introduisant cette façon de pêcher en Provence, les pêcheurs locaux se seraient soulevés contre les Catalans, les prises trop importantes épuisant les fonds marins. Victime de son succès, en quelque sorte, la pêche à la palangre fut peu à peu condamnée … mais pas abandonnée. Les pêcheurs, en Provence notamment, utilisaient aussi des casiers, des nasses, des paniers, avec des appâts à l’intérieur, afin de capturer plus facilement du poisson. Une autre technique, très utilisée à l’époque moderne, concerne l’usage de filets. En Provence, la technique la plus employée était celle de la « pêche au bœuf » : deux tartanes, c’est-à-dire deux petites embarcations, avancent à la même vitesse, chacune tenant un filin et tirant une poche. L’usage de ces filets représente une technique qui semblerait avoir été introduite en Europe du Sud par les Catalans vers 1720-1730. Il s’agissait sans doute de Catalans fuyant la Catalogne, où cette pêche était interdite sous peine de mort, car considérée comme néfaste pour les fonds marins, puisque les filets raclaient le fond de la mer et détruisaient la faune. Ces filets, aussi appelés les « essaugues », étaient très coûteux : l’on estimait, à l’époque moderne, que le prix du filet revenait quasiment au prix du bateau. La propriété du filet se trouvait même être fractionnée en parts, en « quirats ». C’est ainsi que les historiens, de nos jours, dans des testaments ou des inventaires après décès, par exemple, peuvent retrouver des traces de ces parts de filets laissées aux héritiers.

madrague-peche-thonOutre les filets et les lignes, les pêcheurs, durant l’époque moderne, créent et mettent en place des systèmes de « pêcheries fixes ». En réalité, l’on peut en distinguer trois types. La première technique consiste en la création de « parcs », ostréicoles (pour les huîtres) ou mytilicoles (pour les moules). Il s’agit d’élevages côtiers, sur le modèle de ce que l’on peut alors trouver sur terre dans le cadre de l’agriculture. Le deuxième type de « pêcherie fixe » est la « bordigue » : il s’agit de « pièges », crées à partir de roseaux, par exemple, où le poisson se glisse et se trouve emprisonné. En réalité, lorsque les poissons entrent dans la bordigue, l’on introduit des systèmes avec des roseaux pour emmener les poissons dans des nasses, où ils sont capturés. Enfin, le troisième et dernier type de « pêcherie fixe » est la madrague, extrêmement célèbre dans le bassin méditerranéen, et notamment en Provence. Les madragues sont des dispositifs de pêche qui sont très coûteux, complexes, et que l’on emploie depuis l’Antiquité en Méditerranée. En cela, ils ne sont absolument pas nouveaux à l’époque moderne … mais restent très utilisés. Plus précisément, il s’agit d’un système de filets fixe utilisé pour capturer le thon, d’un labyrinthe de mailles, sur le modèle des bordigues : la madrague est « calée » par un groupe de pêcheurs à partir du début du printemps. Les madragues, comme les navires, sont divisées en quirats, en parts.

 

À l’époque moderne, l’activité de la pêche représente un enjeu fondamental pour les populations littorales. Il peut s’agir, comme dans le cadre de la pêche sur le rivage, d’assurer sa propre subsistance au moyen d’une économie de cueillette. Mais il s’agit également, par le biais de pêches plus importantes, de gagner de l’argent, et de se constituer des capitaux importants qui peuvent ensuite être réinvestis dans d’autres activités, comme c’est le cas pour les Malouins avec la course. En cela, à l’époque moderne, la pêche est un bon moyen, pour les populations côtières, de préserver son statut, voire de se développer et de s’enrichir.

 

Bibliographie

- CORBIN Alain, La mer. Terreur et fascination, Paris, Seuil, Coll. Points Histoire, 2011.

- CORBIN Alain, Le territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Paris, Flammarion, Coll. Champs Flammarion, 1990.

- CABANTOUS Alain, LESPAGNOL André, PÉRON Françoise, Les Français, la terre et la mer (XIIIᵉ - XXᵉ siècles), Paris, Fayard, 2005.

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