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Les traductions dans l'Espagne médiévale

Al-RaziInGerardusCremonensis1250L’Espagne médiévale, que ce soit Al Andalus ou celle des royaumes chrétiens, est considérée comme le lieu privilégié (avec la Sicile) de la transmission des savoirs grecs à l’Occident latin. La polémique autour de l’ouvrage de S. Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel (2008), a toutefois montré que cette question provoquait encore des débats houleux. Entre ceux qui nient ou minimisent l’apport arabe à ce transferts des savoirs, et ceux qui ont d’Al Andalus une vision romantique, où des échanges culturels se faisaient en toute harmonie, il y a peut-être un juste milieu. En effet, la science et la philosophie grecques sont bien passées en Occident par le biais des Arabes, mais ces derniers ont été traduits. Par qui ?

 

 

 

« Les plus savants philosophes du monde »

 

Cette citation est tirée de la préface du traité de cosmologie d’un savant anglais de la fin du XIIe siècle, Daniel de Morley (1140-1210). Celui-ci raconte son voyage en Europe et sa grande déception quand, à Paris, il découvre les érudits de l’Ecole épiscopale ; il trouve ces derniers semblables « à de tous petits enfants », ignorants, et pourtant sûrs de leur sagesse, garante du maintien de leur statut. Daniel de Morley décide alors de se rendre à Tolède où, selon lui, il pourra écouter « les plus savants philosophes du monde » dispenser le quadrivium (arithmétique, musique, géométrie et astronomie). Il revient quelques années plus tard en Angleterre avec « une précieuse quantité de livres ».

 

L’avis tranché de Daniel de Morley illustre une réalité au XIIe siècle : il existe une opposition entre l’Occident, qui s’inspire des encyclopédistes tardifs (Boèce, Isidore de Séville, Cassiodore,…), et Tolède qui, à l’image du monde arabe et musulman, possède des savoirs ignorés des Latins, et ce depuis le haut Moyen Âge. Au XIIe siècle, Tolède n’est plus une ville arabe, puisqu’elle a été prise en 1085 par Alphonse VI, mais ses bibliothèques sont pleines des manuscrits sur lesquels ont travaillé les savants arabes. Et il reste des populations, juives et mozarabes, pour traduire ces textes.

 

Un monde latin en quête de savoirs

 

Au XIIe siècle, l’écart des savoirs entre Latins et Arabes n’est toutefois plus aussi grand qu’au haut Moyen Âge, à l’époque de l’école de Bagdad. On assiste depuis l’an mil à peu près à un renouveau intellectuel en Occident, avec des personnages comme Pierre Abélard (1079-1142), Guillaume de Champeaux (1070-1121) ou Pierre Lombard (1100-1160). Le monde latin connaît un essor à tous les niveaux, démographique, économique, urbain, et c’est l’époque des conquêtes militaires, avec la Reconquista, les campagnes des Normands d’Italie et bien sûr la Première croisade. Ce changement provoque des besoins, qui sont d’abord techniques et intellectuels, pas religieux, littéraires ou juridiques. L’Occident latin manque d’un système d’explication du monde, de références et de traités théoriques, comme en médecine. Des choses que les Arabes possèdent depuis longtemps, grâce notamment à leurs travaux sur les savoirs grecs. Il est donc nécessaire pour les Latins de traduire ce qu’ont fait les Arabes, alors que les conquêtes leur permettent l’accès aux riches bibliothèques de ces derniers.

 

Gerbert d’Aurillac, premier passeur

 

Le premier clerc éminent qui s’intéresse au savoir arabe n’est pas un traducteur, mais plutôt un passeur. Né vers 945, il est emmené durant sa formation en Catalogne, par le comte Borrell de Barcelone. C’est à Ripoll, avec l’aide de l’évêque de Vic, que Gerbert découvre les manuscrits qui vont le passionner. En effet, à l’époque, Al Andalus est dirigée par le calife Al-Hakam II, dont la bibliothèque et le goût du savoir sont réputés dans le monde entier. La Catalogne a des relations plutôt cordiales avec le calife de Cordoue, ce qui permet une porosité entre les deux Etats, et ainsi la circulation des savoirs. A Ripoll, les moines travaillent sur des manuscrits traduits, principalement des traités d’astronomie et d’arithmétique. De retour en France, Gerbert commande même à l’évêque de Gérone un De multiplicatione et divisione, qu’il fait venir de Catalogne. Gerbert d’Aurillac est finalement élu pape en 999, sous le nom de Sylvestre II. Une plaque a récemment été mise dans le monastère de Ripoll pour célébrer son importance.plaquegerbert

 

L’époque de Gerbert, dans les années 970, est également celle qui voit l’apparition des chiffres dits « arabes » (indiens en fait) dans les manuscrits latins, le plus ancien conservé étant daté de 976. Retrouvé dans le nord de l’Espagne, il comporte ce commentaire : « nous devons savoir que les Indiens ont une ingéniosité très subtile et que tous les autres peuples s’inclinent devant eux en matière d’arithmétique, de géométrie et des autres arts libéraux ». L’adoption de ces chiffres, même si elle est progressive, est une véritable révolution.

 

Les premières traductions…en Italie

 

Il est nécessaire de faire un détour, même si nous sommes censés évoquer les traductions en Espagne. En effet, contrairement à ce que l’on croit en général, les premières traductions n’ont pas eu lieu aux frontières d’Al Andalus, mais en Italie. Elles sont l’œuvre de Constantin l’Africain (1015-1087). Sa biographie est en grande partie légendaire, mais on sait qu’il est probablement né en Ifriqiya et qu’il a peut-être appartenu à la petite communauté chrétienne de Kairouan, où il a appris la médecine. Pour des raisons inconnues (l’invasion hilalienne ?), Constantin émigre en Italie où il est recueilli par l’archevêque de Salerne et Robert Guiscard. Puis, il se rend au Mont Cassin, où il s’installe. Là, il traduit les œuvres fondamentales du médecin Ali Abbas al-Majusi (Xes siècle) et les traités d’un médecin juif de Kairouan, Iszrak al-Israeli. A partir du Mont Cassin et de Salerne, l’enseignement renouvelé de la médecine se diffuse au XIIe siècle.

 

L’importance de la prise de Tolède

 

 

 

La période des taïfas, si instable soit-elle, est aussi un moment de forte émulation entre les différentes cours émirales d’Al Andalus. Et Tolède, notamment sous l’émirat d’Al-Mamun (1038-1075), était un lieu de savoir très riche et actif. Quand la ville tombe aux mains des Castillans, c’est avec elle la richesse de ses bibliothèques qui se trouve à disposition de la curiosité, et surtout des besoins des conquérants. Ces derniers découvrent ainsi des livres et des traités inconnus, comme des versions arabes de textes grecs traduits à Bagdad au IXe siècle, mais aussi des œuvres d’érudits andalous. Reste à les traduire en latin.

 

Les intermédiaires juifs et mozarabes

 

 

 

Pour les traductions, les Espagnols ne peuvent pas compter sur les Arabes eux-mêmes. D’abord parce que la plupart ont fui, refusant comme dans d’autres régions de vivre sous domination infidèle. De plus, les vainqueurs n’ont pas l’intention de faire preuve de grande tolérance, comme le montre la transformation de la mosquée en église, contre la promesse faite. La plupart des élites musulmanes ont donc émigré, à l’instar de l’astronome Al-Zarqali, qui mourra à Séville vers 1100.

 

Les Latins se tournent donc vers les autres habitants : les juifs et les mozarabes. Ces derniers sont des chrétiens arabisés intellectuellement, linguistiquement et culturellement, qui partagent la langue, les mœurs, les coutumes, les habitudes vestimentaires et alimentaires avec les Arabes. Ils ont également gardé le rite wisigothique. Au XIIe siècle, ils sont rejoints par les juifs et les mozarabes qui fuient les persécutions des Almohades, mais à Tolède et dans tout le territoire reconquis, ces populations souffrent d’un statut « inférieur » à celui des Latins, et tout est fait pour que le rite wisigothique disparaisse peu à peu. Cela n’empêche pas les juifs et les mozarabes de servir d’intermédiaires, soit en apprenant aux clercs latins l’arabe, soit en traduisant eux-mêmes des manuscrits. On peut ainsi citer l’exemple de la traduction « à quatre mains »  du De Anima d’Avicenne par Jean Avendauth et Dominicus Gundisalvus. Le premier était un philosophe juif arabophone réfugié de Cordoue à Tolède, le second un chrétien originaire de Ségovie. L’un traduit l’œuvre d’Avicenne de l’arabe au latin, l’autre du latin au castillan. On a ainsi un extraordinaire exemple d’acculturation : un juif et un chrétien travaillant ensemble dans l’Espagne du XIIe siècle à l’appropriation par l’Europe d’un texte de philosophie écrit un siècle et demi plus tôt, en Iran, par un musulman s’exprimant en arabe.

 

Ces minorités ont donc un rôle important d’intermédiaires, mais l’essentiel des traductions est tout de même effectué par des clercs latins.

 

Une « école de traduction » à Tolède ?

 

 

 

La ville était un lieu important, mais il n’y avait pas d’organisation spécifique pour ces traductions, et le mouvement s’est en plus étendu à toute la vallée de l’Ebre. Chose notable, c’est avec le soutien et même l’encouragement des ecclésiastiques que sont faites les traductions. A Tolède, l’impulsion vient des archevêques Raymond (1125-1152) et Jean (1152-1166), qui poussent les clercs venus du nord à apprendre l’arabe, même si nous n’avons pas de détails sur cet apprentissage, la première école d’arabe n’ouvrant qu’au XIVe siècle. Là encore, on peut supposer que les minorités juive et mozarabe ont joué un rôle.

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Les traducteurs sont originaires d’Espagne (Hugues de Santalla, Dominicus Gundisalvus, Marc de Tolède), ou de toute l’Europe (Hermann de Carinthie, Adélard de Bath, Robert de Chester,…).

 

Ces clercs latins sont eux-mêmes des savants, leur travail se veut donc très rigoureux et fidèle à l’œuvre traduite. Si le vocabulaire manque, on se contente de le translittérer, créant alors un nouveau lexique scientifique et technique latin avec des emprunts à la langue arabe : algèbre, alcool, azur, sucre, élixir, chiffre, zéro, nénuphar,…L’exemple le plus connu est celui provoqué par la traduction des traités d’Al-Khwarizmi comme le kitāb al-mukhtaṣar fī ḥisāb al-jabr wa'l-muqābalah, premier ouvrage « d’algèbre », qui donnera également algorithme…De plus, les clercs ne se contentent pas de traduire, ils commentent, à l’image d’Adélard de Bath avec les œuvres d’Euclide. Bientôt, les copies se multiplient et il devient difficile de retrouver l’original.

 

Gérard de Crémone, un exemple de traducteur

 

Ses disciples ont fait de sa vie un modèle presque légendaire, mais Gérard de Crémone est bien l’un des exemples les plus fameux de traducteur dans l’Espagne médiévale. Né vers 1114 en Italie, il y fait ses études de philosophie avant de venir à Tolède par « amour de l’Almageste de Ptolémée, qui ne se trouvait pas chez les Latins » (selon ses biographes). Il était également certain d’y trouver des traités arabes d’astronomie, des commentaires de savants andalous ou d’Orient sur Ptolémée. Gérard de Crémone apprend la langue arabe et transmet à la latinité les œuvres arabes les plus élégantes dans toutes sortes de disciplines, laissant une œuvre abondante de plus de soixante-dix traductions de l’arabe au latin.

 

L’apport et les conséquences des traductions

 

Au XIIIe siècle, le mouvement a moins d’ampleur, mais les soutiens ne sont plus seulement ecclésiastiques. En effet, les souverains européens, et pas des moindres, s’y mettent à leur tour, y trouvant leur compte de façon très opportuniste, ou étant curieux de la culture arabe pour certains. Les deux exemples les plus fameux sont Alphonse X le Sage (roi de Castille, 1252-1284) et Frédéric II Hohenstaufen (empereur germanique et roi de Sicile, 1220-1250). Le premier commande des traductions de l’arabe au castillan, plus en latin, et ses traducteurs sont le plus souvent juifs ; le second, et plus encore son fis Manfred, fait traduire Averroès et apprend l’arabe lui-même. Le philosophe andalou est d’ailleurs bien plus reconnu dans le monde latin que dans le monde musulman au XIIIe siècle…Toutes ces traductions ont des conséquences concrètes, notamment sur les facultés de médecine, comme à Padoue ou Montpellier. De l’Espagne – et à un degré moindre de la Sicile- le savoir arabe et grec a essaimé dans toute l’Europe.

 

Toutefois, il s’agit d’une part seulement. Selon Juan Vernet, la moitié des traductions concerne les sciences (maths, astronomie,…), vingt pourcents la médecine et la philosophie, et le reste l’alchimie, la magie,…Les savants (grecs, arabes, voire persans) traduits sont essentiellement Ptolémée, Al-Khwarizmi, Euclide, Galien, Hippocrate, Avicenne, Aristote, Averroès ou Al-Kindi. Ce qui est traduit, ce sont donc les sciences rationnelles ou des Anciens pour les Arabes, basées sur règles d’Aristote, qui est au sommet de la pyramide du savoir. L’Occident en a besoin, peu importe leur origine, et il n’est pas rare que les savants grecs et arabes soient représentés dans un même cercle.

 

L’arrivée de toutes ces traductions en Occident permet la « renaissance du XIIe siècle » (selon Le Goff), car ce sont des savoirs nouveaux, des références théoriques et une conception renouvelée de la rationalité philosophique, religieuse et scientifique. Les Latins en font un usage très pragmatique.

 

Une volonté de s’approprier un savoir

 

La vision romantique d’Al Andalus a tendance à montrer des savants des trois religions échanger leurs savoirs autour de fontaines dans des jardins luxuriants. Il ne faut pourtant pas faire preuve d’autant d’idéalisme, ni évidemment aller dans le sens inverse à l’extrême. Ce serait une erreur historique d’opposer les affrontements militaires, les échanges commerciaux et les traductions, comme si on pouvait opposer les cruels croisés, les marchands opportunistes et les savants curieux et ouverts d’esprit. Non, il s’agit d’une même volonté d’appropriation, de captation des richesses et des savoirs, chez les chevaliers, les marchands et les clercs, ce qui interdit de penser en termes « d’échanges culturels ». Il suffit pour s’en convaincre de remarquer la totale ignorance des clercs latins de ce qui se passe en Espagne musulmane. Ainsi, Gérard de Crémone est contemporain d’Averroès (Cordoue) et du médecin Abu Marwan ibn Zuhr (Séville), mais il ignore totalement leur existence ; on peut d’ailleurs supposer que l’inverse est vrai…

 

C’est encore plus flagrant si l’on aborde les traductions du Coran. Quand Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, fait traduire le Livre saint des musulmans, ce n’est pas parce qu’il est curieux de cette religion, mais parce qu’il espère éloigner les clercs latins de l’influence arabe, et surtout trouver un argumentaire contre l’islam, prétendant que les armes ne suffisent pas pour le combattre (nous sommes dans le contexte de la prédication de la Deuxième croisade par Bernard de Clairvaux). On remarquera que Pierre est obligé de payer cher les traducteurs, Robert de Chester et Hermann de Carinthie, car la traduction de textes religieux n’est pas leur priorité…triumph_thomas_aquinas_detail_hi

 

Ces traductions ne reflètent donc pas une curiosité de l’Occident pour la culture des pays d’Islam, mais seulement la volonté de s’approprier des connaissances dont les Latins ont besoin alors qu’ils connaissent une expansion et un essor à tous les niveaux. Le symbole que l’on pourrait prendre est la célèbre fresque d’Andrea di Bonaiuto, à Florence, au XIVe siècle, représentant le triomphe de saint Thomas d’Aquin. On connaît souvent de cette fresque uniquement le portrait d’Averroès assis en tailleur (il suffit de taper son nom dans un moteur de recherche pour trouver cette image). Or, et c’est fondamental, dans la fresque d’Andrea di Bonaiuto, le philosophe andalou est dominé par Thomas d’Aquin triomphant, et il est en plus entouré de deux hérétiques. Le message est clair : le saint représente le savoir nouveau qui a triomphé d’Averroès, symbole du savoir ancien et « infidèle ».

 

 

 

Bibliographie

 

 

 

-          D. Jacquart, F. Micheau, La médecine arabe et l’Occident médiéval, Maisonneuve et Larose, 1996.

 

-          F. Micheau, « La transmission à l’Occident chrétien : les traductions médiévales de l’arabe au latin », in Etats, sociétés et cultures du monde musulman médiéval (dir J-C. Garcin), Nouvelle Clio, 2000.

 

-          P. Büttgen, A. de Libera, M. Rashed, I. Rosier-Catach, Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l’islamophobie savante, Fayard, 2009.

 

-          J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne, Sinbad, 1985.

 

-          D. Urvoy, Pensers d’Al Andalus. La vie intellectuelle à Cordoue et Séville au temps des empires berbères, CNRS, 1990.

 

-          B. Foulon, E. Tixier du Mesnil, Al Andalus anthologie, Flammarion, 2009.

 

-          C. Aillet, Les mozarabes, Casa de Velazquez, 2010.

 

 

 

Cet article est inspiré d’une conférence de Françoise Micheau, professeure à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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