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Le Procès de Nuremberg: Juger pour l'histoire ?

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Le 20 novembre 1945 s’ouvre le procès de Nuremberg.  Cette ville, autrefois scène des grandes messes national-socialiste, va abriter durant 10 mois une des plus importantes procédures juridiques du XXe siècle. 24 hauts responsables du Troisième Reich, vont devoir y répondre de chefs d’accusation d’une exceptionnelle gravité, et les condamnations qui s’en suivront feront jurisprudence, posant les bases d’un nouveau volet du droit international. Pourtant, on ne peut nier la dimension hautement politique de ces procès, dont les enjeux concernent à la fois l’avenir de l’Allemagne et le rapport de force  est-ouest.


 

Vers un tribunal pénal international

Le, ou les procès de Nuremberg constituent l’aboutissement du processus de maturation du concept de tribunal pénal international, dont on peut faire remonter l’origine aux Lumières (si ce n’est avant). Néanmoins, c’est au vingtième siècle et notamment à la suite de la première guerre mondiale, que ce concept se popularise auprès des politiques et de l’opinion publique occidentale.  Ainsi, deux articles du traité de Versailles (27 et 28) prévoient le jugement de criminels de guerre allemands (dont l’ex Empereur Guillaume II) par un tribunal composé de juges français, britanniques, américains et italiens.

Dans les faits, ces dispositions ne trouveront pas d’application en raison de la volonté des puissances victorieuses de ne pas déstabiliser un peu plus une république de Weimar fragile et tentée par le revanchisme. Si les années 20 voient l’épanouissement du concept de droit international avec des organisations telles que la SDN ou la Cour permanente de Justice Internationale, ces dernières se révèlent vite inefficaces. Privées de moyens de coercition indépendants, elles restent soumises au bon vouloir d’états dont beaucoup cèdent aux sirènes nationalistes.

La seconde guerre mondiale, marquée d’emblée par des actes de terreur politico-militaire (notamment durant la campagne de Pologne de 1939) redonne une nouvelle vigueur au concept de tribunal pénal international. Les alliés vont considérer le IIIe Reich (et le Japon impérial dans une moindre mesure) comme un régime criminel par nature.  Il est alors clair dans l’esprit de dirigeants comme Roosevelt, Churchill et même Staline que les responsables nationaux-socialistes allemands devront être jugés par une cour internationale une fois la guerre terminée. Il s’agira là de poser par le droit les bases d’une condamnation totale de l’impérialisme allemand et de l’idéologie nazie. Cette volonté trouve sa première manifestation concrète, avec la création le 30 octobre 1943, d’une Commission des crimes de guerre des Nations Unies.

Cette commission qui regroupe dix-sept nations, n’est qu’un timide premier pas. Manquant de moyens propres, elle est d’autre part victime des tensions entre occidentaux et soviétiques (qui d’ailleurs n’y participent pas). Néanmoins, les travaux des juristes qui l’animent vont poser les bases des enquêtes et des procédures qui seront utilisées pour le procès de Nuremberg. Ce dernier ne devient possible au final qu’avec la fin de la guerre en Europe. Après de nombreuses hésitations et controverses, c’est à l’été 1945 que les principales puissances alliées trouvent un accord sur la forme et le fond de ce qui doit constituer un procès pour l’exemple.

Le tribunal de Nuremberg

Les accords de Londres du 8 août 1945 permettent la création d’un tribunal militaire international. Celui-ci doit juger quatre types de crimes : conspiration en vue de mener une guerre offensive, crimes de guerre, crimes contre la paix et surtout les crimes contre l’humanité. Nouveautés en droit, le crime contre la paix et surtout le crime contre l’humanité (définit comme une « violation délibérée et ignominieuse des droits fondamentaux d'un individu ou d'un groupe d'individus inspirée par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux. ») répondent au besoin de juger des actes considérés comme inédits dans l’histoire. La procédure criminelle retenue s’inspire du droit européen continental, c’est une procédure accusatoire avec un tribunal composé de juges (et non d’un jury).

Le ministère public est composé de représentants de l’URSS, des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la France (assistés par une armée de collaborateurs et civils). Au sein de ceux-ci, le représentant Robert Jackson, ancien ministre de la justice de Roosevelt, se détache par sa forte personnalité. Il entend par un procès équitable, magnifier la victoire morale des alliés sur les nazis. En plus de leurs représentants du ministère public, les 4 puissances principales fournissent  chacune 2 juges au tribunal (un principal et un suppléant), tous juristes expérimentés, à l’exception notable mais révélatrice du général Nikitchenko. Ainsi ce révolutionnaire, vétéran de la justice militaire de l’armée rouge est partisan de méthodes expéditives et entend bien protéger la réputation de l’URSS, mise à mal par la révélation de crimes comme ceux de Katyn. La défense est assurée par un collectif d’avocats allemands de qualité.

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Il a été convenu que le tribunal siégerait (après une séance inaugurale avec remise des actes d’accusation à Berlin) à Nuremberg. Celle-ci est une des rares villes allemandes disposant encore des infrastructures nécessaires pour accueillir le procès et sa logistique. D’autre part, c’est un choix hautement symbolique que celui de cette ville bavaroise, lieu des grands rassemblements annuels du parti nazi, qui sera désormais associée à la condamnation universelle de celui-ci.

Le tribunal a pour mission de juger 6 organisations (NSDAP, SS, SD, Gestapo, SA et Haut Commandement de l’armée) et 24 hauts-responsables du IIIe Reich. Parmi les accusés les plus célèbres et importants, on retrouve Martin Bormann (le secrétaire d’Hitler et 2e personnage du parti) jugé par contumace, Karl Dönitz successeur d’Hitler à la tête du 3e Reich et leader emblématique de l’arme sous-marine allemande, Hans Frank gouverneur général de Pologne, Hermann Goering l’incontournable chef de la Luftwaffe et longtemps dauphin du Führer, Rudolf Hess le premier secrétaire d’Hitler et qui jouera de sa prétendue folie, Ernst Kaltenbrunner chef SS des renseignements, Joachim Von Ribbentrop le chef de la diplomatie du Reich, Alfred Rosenberg l’idéologue du régime et Albert Speer l’architecte et technocrate à la tête de la production de guerre allemande depuis 1942.

Procès pour l’histoire ou justice des vainqueurs ?

Procédure pénale inédite, le procès de Nuremberg en impose par sa dramaturgie soigneusement mise en scène. La vingtaine d’accusés présents, placée sur deux rangs est encadrée par des gardes américains en casque blanc et uniformes impeccables. Sur les côtés de la grande salle d’audience du palais de justice, on retrouve l’accusation et le ministère public. Les débats et échanges sont lents et compassés, notamment en raison d’une traduction simultanée encore dans l’enfance. Assommés par la chaleur des lumières puissantes de l’endroit, les accusés ont bien du mal à faire bonne contenance face aux nombreux journalistes présents. Seul Hermann Goering, transfiguré par sa désintoxication morphinique se paye le luxe de fanfaronner.

Le discours d’ouverture du procureur Jackson, place d’emblée le procès à un niveau éthique singulier : « Les méfaits que nous cherchons à condamner et à punir ont été si prémédites, si haineux et si dévastateurs que la civilisation ne peut en ignorer la commission, car elle ne pourrait survivre à leur répétition. » Il s’agit bien là de faire œuvre pour les générations à venir. Néanmoins, les juges tous comme les accusés, savent que Nuremberg est aussi la justice des vainqueurs. Des vainqueurs, qui  aussi bien du côté occidental que soviétique ne sont pas exempts de reproches. Ainsi, britanniques et américains ne peuvent ignorer les effets des bombardements de terreur auxquels ils ont soumis l’Allemagne pendant des années, et dont les stigmates sont encore bien visibles, même à Nuremberg. Quant aux soviétiques, ils représentent un régime totalitaire lié à l’Allemagne par un pacte jusqu’au 22 juin 41 et dont les troupes ont participé à un nettoyage ethnique massif des populations allemandes de l’est.

Quoi qu’il en soit, on ne peut nier à l’accusation de ne pas avoir méticuleusement fait son travail. La somme de documents présentés et la qualité des enquêtes qui ont été menées, représentent encore aujourd’hui une source incontournable dans l’étude du IIIe Reich et des crimes qui ont été commis en son nom. Les structures, les rapports de force et les ambigüités de l’empire constitué par Hitler y sont exposés avec un luxe de détail impressionnant. Fortement médiatisé (et filmé par John Ford), le procès permet à l’opinion publique internationale de découvrir toute l’ampleur des persécutions, massacres et génocides attribués à  l’Allemagne nazie.

L’accusation aborde l’ensemble des questions selon une procédure chronologique méthodique, qui complique souvent le travail de la défense. Initialement, et sous la pression exercée par Goering, les accusés se sont entendus pour faire du procès une tribune pour défendre le nazisme et son Führer. Ils insistent notamment sur l’existence du complot juif, dont le procès qu’ils subissent serait l’ultime incarnation. Mais, au fur et à mesure qu’implacablement la mécanique totalitaire du IIIe Reich est décortiquée par l’accusation, ce front défensif se fissure. Les jalousies, rivalités et haines qu’Hitler avait sciemment cultivées afin de dominer ses subordonnés, refont surface de manière la plus crue. La révélation, à grands renforts de témoignage des atrocités commises à l’est et au nom de l’idéologie raciste, constitue la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Albert Speer est le premier à se distancer ouvertement du dictateur nazi et ses politiques. Bien que lourdement impliqué dans l’exploitation de la main d’œuvre forcée (notamment en provenance des camps de concentration), l’architecte n’hésite plus à présenter Hitler comme un fou dont il avait fini par ignorer les ordres. Il entraîne à sa suite plusieurs accusés dont Hans Frank et Baldur von Shirach (le chef des jeunesses hitlériennes) qui vont s’opposer régulièrement aux fidèles d’Hitler que Goering pense mener à la baguette. Malgré un baroud d’honneur de 2 heures le 13 mai 1946, l’ancien chef de la Luftwaffe échouera dans sa tentative d’exonération du chef nazi (et de sa personne, par la même occasion).

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A l’automne 1946, après près de 10 mois de procédure, le tribunal, malgré toutes ses ambigüités, est parvenu à faire la lumière sur l’essentiel des crimes nazis. Si l’accusation de complot en vue de mener une guerre offensive, s’est révélée difficilement soutenable (et ce en partie en raison de ce que les nazis savaient sur les projets staliniens), un précédent crucial pour l’avenir a été établi. Les crimes contre la paix, les crimes de guerre et contre l’humanité sont irréfutables et amplement documentés. Il ne reste plus qu’à statuer sur les sentences des accusés. Sur ce point, l’intransigeance des soviétiques s’oppose à une relative clémence des alliés occidentaux, dans le contexte plus général du processus de dénazification. Il est cependant clair que des deux côtés, on entend déjà séparer le bon grain de l’ivraie en prévision de l’établissement d’un futur état allemand. A l’exigence de justice s’oppose des nécessités politiques et administratives…

Au final, le 1er octobre 1946, quatre organisations nazies sont condamnées : NSDAP, Gestapo, SS et SD (le fait que le Haut Commandement de l’armée ait été épargné n’est pas innocent et contribuera à la légende d’une armée allemande « correcte. »). Seront condamnés à mort, notamment Goering (qui se suicidera dans des circonstances troubles juste avant son exécution), Kaltenbrunner, Rosenberg, Franck et Bormann (en réalité mort durant la bataille de Berlin). Hess écope de la prison à vie (il finira par se suicider, seul dans sa prison en 1987), Speer de vingt ans, Dönitz de dix (peut être aidé par le témoignage de l’amiral américain Nimitz, qui reconnut que les Etats-Unis menèrent eux aussi une guerre sous-marine à outrance contre les Japonais).

Un héritage fragile mais fondamental

Le tribunal de Nuremberg, outre d’avoir fait devant l’histoire le procès du IIIe Reich, aura posé les bases du concept de juridiction pénale internationale. Cet héritage juridique reconnu par les nations unies, finira par s’incarner, après de nombreux errements, dans la Cour Pénale Internationale de la Haye, en 1998. Quant aux définitions des crimes contre la paix et des crimes contre l’humanité, elles auront imposé un nouveau standard en matière d’éthique dans les relations internationales. On pourra bien évidemment déplorer leur peu de substance quant à la réalité des rapports de force internationaux. Depuis 1945, d’autres génocides auront en effet ensanglanté la planète, mais il n’en reste pas moins que l’appareil institutionnel nécessaire au jugement de leurs auteurs existe. Et plus important encore, les valeurs qui sous-tendraient un tel jugement ont aujourd’hui valeur universelle (du moins, peut-on l’espérer).

Bibliographie

- Le Procès de Nuremberg de Jean-Marc Varaut. Perrin, 2003.

- Jugements derniers : les procès Petain, Nuremberg et Eichman deJoseph Kessel. Texto, 2007.

- Les entretiens de Nuremberg de Leon Goldensohn. Flammarion, 2005.

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