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Accueil Histoire Universelle L’Egypte à la croisée des chemins (1920-1930)

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L’Egypte à la croisée des chemins (1920-1930)

cafe_egypteL’Egypte des années 1920 est à un tournant de son histoire. Elle n’a pas participé à la révolte arabe chérifienne contre Istanbul lors de la Première Guerre mondiale et est ainsi exclue des promesses faites aux Arabes par les Britanniques. Ces derniers acceptent de recevoir une délégation d’opposants, menée par Saad Zaghloul : c’est le Wafd, qui devient le noyau de la contestation. Parallèlement, les idées réformistes d’Abduh, et à un degré moindre le wahhabisme, commencent à infuser dans les débats de l’islam égyptien.


 

 

La révolte et l’indépendance

L’attitude britannique envenime la situation, c’est un véritable dialogue de sourds avec le Wafd. Commencées le 13 novembre 1918, les négociations s’achèvent dix jours plus tard par une fin de non-recevoir des Britanniques aux revendications égyptiennes d’indépendance, pourtant dans la lignée de la déclaration de Wilson pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Alors que le Wafd demande l’aide de la France et des Etats-Unis, les autorités britanniques choisissent de déporter Saad Zaghloul et les siens à Malte en mars 1919. Cela déclenche une véritable insurrection nationaliste en Egypte, menée principalement par la bourgeoisie urbaine et les petits notables ruraux, mais où on remarque également une alliance entre coptes et musulmans. La répression britannique fait autour d’un millier de morts, mais la Grande-Bretagne doit céder finalement en février 1922. Toutefois, le régime mis en place est monarchique (une monarchie constitutionnelle), et les Britanniques s’octroient des domaines réservés. La tension ne diminue pas avec la formation du premier gouvernement autour du roi Fouad Ier, contre l’avis de Zaghloul et de ses partisans.

Un régime constitutionnel et libéral

Le clivage au sein de la classe politique égyptienne dure tout au long des années 1920. D’un côté les grands propriétaires terriens, sans réelle assise sociale dans le pays, qui forment en 1922 le parti des libéraux-constitutionnels, puis sont à l’origine de la Constitution de 1923 ; ils sont partisans d’un système parlementaire oligarchique, seule une élite pouvant selon eux diriger l’Egypte. A l’autre bout de l’échiquier politique, le Wafd, à la composition hétérogène (notables ruraux, couches moyennes, professions libérales, bourgeoisie industrielle,…), et mené jusqu’en 1927 par Saad Zaghloul.

saad_zaghlul

La Constitution de 1923 fait de l’islam la religion d’Etat, mais garantit la protection des autres cultes et la liberté de conscience. C’est également à système parlementaire à deux chambres, qui laisse une vraie marge de manœuvre au roi Fouad Ier.

La stabilité est loin d’être garantie, et les conflits se concentrent durant tout l’entre-deux guerres autour du Haut-Commissaire britannique, du Palais (aux tentations autocratiques), et de gouvernements successifs, eux-mêmes fragilisés par des forces opposées (les hommes du Palais ; les libéraux-constitutionnels ; le Wafd). Paradoxalement, alors qu’il n’en est pas à l’origine, le Wafd fait de la Constitution un dogme, Saad Zaghloul jurant même sur Allah, en 1925, qu’il fera tout pour la garantir.

L’Egypte et la question du califat

Au niveau du monde musulman, le contexte est tout aussi fondamental avec l’abolition du califat en 1924 par Atatürk. L’Egypte a été le cœur du califat chiite fatimide de 969 à 1171, et le roi Fouad Ier, s’il ne revendique pas officiellement le titre, laisse ses partisans le faire pour lui. Il est ainsi soutenu par des oulémas qui en appellent à l’ouverture d’un Congrès islamique au Caire pour une restauration du califat. En revanche, tant le Wafd que les libéraux-constitutionnels s’opposent à cette idée, beaucoup plus intéressés par l’affirmation de la nation égyptienne et de sa souveraineté.

C’est dans le même contexte qu’éclate l’affaire Abderraziq (ou Ali Abdel Raziq), un ‘alim qui prétend prouver que le califat n’a rien d’islamique. Il est proche des libéraux-constitutionnels, et son ouvrage L’islam et les fondements du pouvoir est interdit par les oulémas d’Al-Azhar, probablement sous influence du roi Fouad.

Un Congrès se réunit au Caire en 1926 pour décider que, finalement, la restauration du califat est en l’état impossible. Au même moment, Ibn Sa’oud réunit à La Mecque une conférence islamique où, s’il ne le dit pas lui non plus explicitement, l’idée d’un califat saoudien est évoquée…Aux côtés de Sa’oud, un homme qui va avoir une certaine influence en Egypte, Rachid Rida.

Une scène publique égyptienne en ébullition

La vie publique de l’Egypte n’est pas agitée seulement par les rivalités entre le pouvoir royal et les partis politiques, mais également par une vie intellectuelle intense et elle aussi clivée. Le clivage se tient principalement entre, d’un côté ceux que Rachid Rida appelle les « francisés », c’est-à-dire des intellectuels occidentalisés, et de l’autre des personnalités revendiquant un héritage religieux, historique et culturel musulman.

Cette compétition s’illustre de façon concrète dans la rivalité entre Al-Azhar et l’université nationale créée par Fouad Ier en 1925. Des « affaires » éclatent, comme celle qui touche en 1926 l’écrivain Taha Hussein, condamné par Al-Azhar pour des poésies jugées blasphématoires.

Plus largement, le clivage porte sur les référents auxquels l’Egypte doit s’identifier pour construire son identité de nation indépendante : si certains tiennent à remonter à l’époque pré-islamique, et plus encore celle des Pharaons, d’autres en revanche insistent sur la nature méditerranéenne, comme Taha Hussein. C’est néanmoins à la fin des années 1920 le référent islamique qui prend de plus en plus d’ampleur au sein de la société et du milieu politique égyptiens.

Des tentatives d’alternatives dans les années 1930

Les difficultés du libéralisme politique s’accentuent au début de la décennie, le discrédit tombe peu à peu sur le régime, et la priorité devient de plus en plus la souveraineté nationale.

al-azhar

On remarque le retour de l’influence britannique (qui n’a jamais réellement pris fin) par le biais, dans le contexte de la montée du fascisme italien, de la signature avec l’Egypte d’un traité d’alliance perpétuelle, qui élargit la souveraineté égyptienne tout en permettant le stationnement de l’armée britannique. Le traité est signé en août 1936, l’Egypte devient un Etat-client de la Grande-Bretagne, ce qui déplaît fortement aux nationalistes les plus radicaux.

L’autre facteur d’agitation politique dans les années 30 vient de l’influence en Egypte des fascismes occidentaux, jugés par certaines élites plus à même de garantir l’ordre que les régimes parlementaires instables. Ces fascismes défendent également des thèmes qui trouvent un certain écho en Egypte, comme l’unité nationale, l’efficacité de l’encadrement de la jeunesse, et le culte du chef.

L’Egypte connaît à ce moment de profonds bouleversements sociaux avec l’émergence d’une classe moyenne, et l’arrivée des masses sur la scène politique. Certains intellectuels s’adaptent alors à la nouvelle donne, tel Muhammad Hussein Heykal, un libéral-constitutionnel qui publie en 1935 une Vie du Prophète qui connaît un grand succès, porté par la goût croissant des Egyptiens pour tout ce qui touche à l’islam.

La montée des tensions confessionnelles

Dès le débat sur le califat, le Wafd est accusé d’être le « parti des coptes », opposé à la restauration califale par haine de l’islam. Cela n’empêche pas les tensions sous prétexte religieux entre le Wafd lui-même et les libéraux-constitutionnels. Les étudiants d’Al-Azhar s’y mettent également, n’hésitant pas en 1937 à manifester contre la décision d’autoriser les non-musulmans à ne pas suivre les cours consacrés au Coran dans les écoles publiques.

Le contexte est également aggravé par le prosélytisme croissant des missions chrétiennes, français en tête, jugées sévèrement par Rachid Rida. Ce moment, qui conjugue crise politique, mutations sociales et tensions religieuses, est propice à l’émergence de la Société des Frères musulmans, fondée par Hassan al-Banna en 1928, ou à la création du mouvement de la Jeune Egypte (Misr al-fatat) par Ahmad Hussein en 1933 ; son slogan : « Dieu, la patrie, le roi ».

 

Bibliographie

-          H. Laurens, L’Orient arabe (Arabisme et islamisme de 1798 à 1945), A. Colin, 2004.

-          N. Picaudou, L’islam entre religion et idéologie (Essai sur la modernité musulmane), Gallimard, 2010.

-          L'Egypte dans le siècle 1901-2000 (collectif), In Egypte/Monde arabe, Complexe, 2003.

-          C. Ayad, Géopolitique de l’Egypte, Complexe, 2002.

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