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Egypte : entre contestation islamiste et postislamisme

sadate388x250La fin des années 1970 voit les négociations de Camp David aboutir à une paix entre l’Egypte et Israël. Cependant, la politique de Sadate, extérieure comme intérieure, est loin de faire l’unanimité, et les contestations se multiplient, en particulier du côté des islamistes. Cela aboutit à l’assassinat du président égyptien en octobre 1981, et à l’arrivée au pouvoir d’Hosni Moubarak.


 

La contestation islamiste radicale

Une partie de l’islam politique égyptien des années 1970 est fortement marqué par les thèses de Sayyid Qotb, un Frère musulman radical exécuté sous Nasser en 1966. Les Frères musulmans sont d’ailleurs interdits depuis les années 1950, mais ils sont toujours très actifs au sein de la population et prônent un combat à mort (les qotbistes surtout) contre le pouvoir en place, tout en étant en rupture avec l’islam officiel incarné par Al-Azhar. Ce sont les principaux ennemis intérieurs de Sadate, même si celui-ci tente de les isoler en soutenant des associations islamiques. Les islamistes reprochent au président la paix avec Israël et une trop grande occidentalisation du pays.

Des groupes radicaux se forment : d’abord le Jihad islamique, en 1979. Créé par le colonel Abud al-Zumur, il a parmi ses membres un certain Ayman al-Zawahiri, futur bras droit d’Oussama Ben Laden. C’est le Jihad islamique qui est à l’origine de l’assassinat de Sadate en octobre 1981, et de la tentative de soulèvement en Moyen-Egypte, à Assiout. La répression est féroce, et la plupart des membres de ce groupe quittent l’Egypte pour faire le jihad en Afghanistan.

Cependant, un autre mouvement radical naît du Jihad islamique : la Gama’a Islamiyya. Elle apparaît dès 1982, se réclamant de l’influence d’un dissident d’Al-Azhar, Omar Abdel-Rahman. On retrouve celui-ci impliqué dans le premier attentat contre le World Trade Center, en 1993. Les cibles de la Gama’a Islamiyya sont d’abord les officiels égyptiens, comme le chef du Parlement Rifaat al-Mahgoub, assassiné en 1990 ; les autres cibles sont les touristes étrangers, avec l’attentat de Louxor (1997), et les coptes.

La Gama’a Islamiyya veut saper le pouvoir par tous les moyens, mais ses méthodes violentes l’empêchent d’avoir l’adhésion des Egyptiens. La répression de Moubarak achève de les marginaliser, et il semble que l’essentiel de ses membres a rejoint Al-Qaida.

L’opposition légaliste des Frères musulmans

L’association des Frères musulmans a été officiellement dissoute en 1954, sur ordre de Nasser, suite à un attentat. Elle a cependant un statut spécial, illégale mais tolérée, avec une presse autorisée. Pendant toutes les années 70 et 80, le régime égyptien alterne entre tolérance et répression à l’égard des Frères mais, en 1993, Moubarak choisit le tout répressif (pas seulement contre eux, d’ailleurs).

Pendant toutes ces années, les Frères musulmans développent un solide réseau associatif, offrant santé, éducation et culture à une population essentiellement pauvre, ce qui leur apporte une réelle sympathie au sein du peuple.

Au niveau politique, la situation est plus compliquée : dans les années 80, les Frères s’inscrivent sur les listes d’autres partis, comme le Parti du Travail. Dans les années 90 et 2000, avec le scrutin uninominal et une étiquette d’indépendants, ils soutiennent des votes sanctions contre le PND de Moubarak.

Le mouvement lui-même évolue. Si la base de départ des Frères musulmans est plutôt hétérogène, de la grande bourgeoisie aux petits artisans et aux fonctionnaires, on assiste à partir de la décennie 1990 à un certain embourgeoisement. Les Frères ne rejettent plus un certain pragmatisme et le légalisme, et on voit les plus jeunes tenter –en vain- de créer un parti politique (le Wasat al-Jadid) en 1996, puis 2004. Les Frères publient des textes et militent pour un système républicain, démocratique, constitutionnel, parlementaire, mais qui soit aussi conforme aux principes de l’islam. Ils sont également en faveur de droits civils pour l’ensemble des citoyens égyptiens, y compris les femmes et les coptes. En 2005, ils souhaitent une restriction des pouvoirs du président, une autonomisation d’Al-Azhar et une plus grande séparation des pouvoirs. Néanmoins, si les Frères musulmans défendent une démocratie politique, ce n’est pas le cas au niveau social : ils refusent la liberté des individus en tant qu’individus, et estiment que le politique doit intervenir dans le comportement moral de l’individu, y compris par la censure. Les Frères souhaitent façonner un ordre social islamique, institutionnaliser la hisba (le droit et le devoir pour tout musulman de lutter contre le mal en incitant au bien).

Depuis les années 2000, des élus indépendants siègent au Parlement (une vingtaine de députés). Mais en 2005, c’est un vrai succès, avec 88 députés élus, toujours sous étiquette indépendante, tout en étant officieusement bien de la mouvance des Frères musulmans.

La révolution conservatrice, le postislamisme

Même si les Frères musulmans ne sont pas au pouvoir, la société civile égyptienne s’islamise. Olivier Roy parle de « postislamisme » pour désigner cette situation paradoxale d’un échec pour l’arrivée au pouvoir, mais d’une réussite pour l’islamisation de la société, et même de la modernité. Se développent ainsi les concepts de féminisme islamique, écologie islamique, altermondialisme islamique, management islamique (cf P. Haenni, L’islam de marché : l’autre révolution conservatrice),…

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Il y a alors une certaine dépolitisation de l’islam, dans la tendance mondiale libérale d’un désengagement des Etats de la vie privée ; on peut parler de « néolibéralisme islamique », incarné par des gens comme Husan Badrawi, un millionnaire pratiquant l’évergétisme. Sont créés des écoles, des hôpitaux, des jardins publics. La télévision n’est pas en reste avec l’apparition de prêcheurs, à l’image des évangéliques aux Etats-Unis. C’est un rejet du salafisme violent et la valorisation d’un islam qui favoriserait l’épanouissement personnel grâce à des valeurs islamiques, ou « islamisées » ; la réussite individuelle est ainsi vue comme un signe de Dieu. Elle doit être l’instrument de revanche contre l’Occident, tout en en finissant avec une mentalité d’assistés et une prédestination aux tendances pessimistes.

 

Le débat demeure cependant difficile et limité au sein d’une Egypte gouvernée par le régime autoritaire de Moubarak, qui a tendance à traquer les manifestations d’un islam politique ou social. Ces tentatives postislamistes sont principalement le fait d’individus (tel Nasr Hamid Abu Zayd', décédé en juillet 2010), pas de partis, et leur impact est encore difficile à jauger à la fin des années 2000.

 

Bibliographie

-          H. Laurens, Paix et guerre au Moyen-Orient. L’Orient arabe et le monde de 1945 à nos jours, A. Colin, 2005.

-          G. Kepel, Le Prophète et le Pharaon, La Découverte, 1984.

-          N. Picaudou, L’islam entre religion et idéologie (Essai sur la modernité musulmane), Gallimard, 2010.

-          O. Carré, M. Seurat, Les Frères musulmans (1928-1982), L’Harmattan, 2005.

-          O. Roy, L’échec de l’Islam politique, Esprit/Seuil, 1992.

-          P. Haenni, L’islam de marché : l’autre révolution conservatrice, Seuil, 2005.

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