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Histoire des croisades (4/14) : Vie et mort du royaume de Jérusalem

545px-armoiries_de_jrusalem.svgLe motif central de la Première croisade avait été la libération du tombeau du Christ, à Jérusalem. L’importance de la ville, haut lieu de pèlerinage bien avant sa prise en 1099, était centrale pour les chrétiens d’Occident. Il était donc logique que le royaume créé autour d’elle dès 1099 ait été le plus important des Etats latins, et que son souverain ait eu la prééminence (en tout cas en théorie et en volonté) sur les autres princes et comtes. Pourtant, la vie du royaume de Jérusalem n’allait pas être de tout repos, et pas uniquement à cause de la volonté des musulmans de reprendre la ville…

 

 

Un système féodal

Il est logique que les seigneurs qui ont pris possession de la Ville Sainte aient importé leurs propres systèmes pour la gouverner, et pour organiser le royaume lui-même. La plupart des maîtres de Jérusalem sont, dès 1099, des barons originaires du Nord de la France ; ils ne sont certes pas de grande lignée, mais ils n’en possèdent pas moins les codes et les structures, ceux qui commençaient à se mettre en place et à se consolider au XIè siècle en Occident, et plus particulièrement dans le royaume capétien.

Il faut de suite préciser que le royaume de Jérusalem a certes une forte importance symbolique, qu’il est le plus grand des Etats croisés, mais qu’à l’échelle de l’Occident, il n’est pas plus grand qu’un duché correct. De plus, l’origine modeste de ses seigneurs relativise aussi son influence, ce qui est important dans la relation des rois de Jérusalem avec les autres grands souverains, occidentaux ou même byzantins.

C’est cependant un véritable système féodal qui se met en place, au moins aux niveaux les plus élevés. Au sommet, donc, un roi dès Baudouin Ier (alors que Godefroy de Bouillon n’était, selon sa propre volonté, que « avoué du Saint-Sépulcre ») ; c’est une monarchie héréditaire qui, comme en France, exclut les femmes (même si elles ont leur rôle, on le verra). La vie du souverain est organisée autour d’une curia regis, sans réelle administration, où tous les vassaux peuvent être présents, mais où seule la décision des grands seigneurs et surtout du roi est suivie. C’est au sein de cette cour que toute la vie politique, économique, législative, militaire, etc, est décidée, que les fiefs sont concédés, les règles de transmission édictées et la guerre « votée ».

Le roi prédomine grâce au droit de conquête, il ne tient son pouvoir que de Dieu (par l’intermédiaire de l’onction octroyée par le patriarche de Jérusalem lors du couronnement), et n’est donc pas lui-même vassal d’un suzerain d’Occident, ou même du pape. Pourtant, en théorie, le souverain est tout de même élu par les Grands selon la volonté de Godefroy de Bouillon ; mais dès Baudouin Ier, la monarchie devient donc héréditaire dans les faits, même si l’appui des Grands demeure important. Dès son couronnement, il est déclaré comme « chief seigneur », c’est-à-dire suzerain des autres seigneurs, et donc au sommet de la pyramide féodale. Ce système fonctionne à plein jusque dans les années 1150, mais il se fissure rapidement à cause des premières difficultés, sur lesquelles nous reviendrons. Dans les premiers temps également, le roi réclame une suzeraineté sur les autres seigneurs des Etats voisins, grâce à l’importance de Jérusalem. A part sous les deux premiers Baudouin, elle n’est pas vraiment visible dans les faits…bnf_mss_fr_68_folio_164v

Le royaume lui-même est ensuite divisé en plusieurs fiefs principaux (par exemple ceux de Jaffa ou Sidon), puis en plus petites seigneuries (comme Ibelin ou Ascalon). Selon le système féodal, les seigneurs doivent aide au roi (lever l’ost,…) et ont eux-mêmes des droits de justice et de perception d’impôts sur leurs terres. Dans chaque seigneurie se forment des sortes de « mini curia regis », où siègent le seigneur, ses vassaux, mais aussi les bourgeois (non nobles). Les indigènes possèdent également leurs propres cours, organisées autour d’un raïs. Il existe enfin des cours commerciales, et celle dite « de la fonde » pour régler les affaires impliquant Latins et Syriens.

Au niveau exécutif, en dehors du roi, les pouvoirs sont relativement limités : le connétable commande l’armée, aidé par le maréchal ; le sénéchal s’occupe de la gestion financière, alors que le chancelier, choisi parmi les clercs, possède un pouvoir moindre qu’en Occident. Enfin, le chambellan administre la résidence royale.

Population et peuplement

Comme nous l’avons vu précédemment, les Etats latins ont été créés malgré le retour massif des premiers croisés ; la population latine est donc très réduite au début du XIIè siècle. Elle se concentre avant tout dans les villes, même s’il y a des traces plus importantes qu’on l’a cru un temps dans les zones rurales. A la veille de la chute de Jérusalem (1187), la population latine est estimée aux alentours de 100 000 âmes, regroupées principalement à Tyr, Acre et Jérusalem même (20 000 environ pour cette dernière) ; une population qui pouvait fournir dans les 2000 chevaliers et 20 000 fantassins pour les guerres quasi-permanentes de l’époque. Cette augmentation sur presque un siècle est due à une immigration venue d’Europe. On peut la classer selon plusieurs vagues, situées principalement entre 1100 et 1150. Ces populations s’installent donc d’abord dans les villes, mais aussi dans une moindre mesure dans les zones rurales, créant même quelques villages latins. Un véritable système de colonisation s’organise, mais il semble s’être arrêté avec Amaury Ier (1163-1174).

C’est Jérusalem qui est la première à être repeuplée : sa population a en partie été massacrée ou réduite en esclavage, et en plus juifs et musulmans y sont interdits de séjour (seul leur est permis un bref pèlerinage). Baudouin Ier n’hésite donc pas, dès 1115, à « déporter » des chrétiens syriens d’outre-Jourdain pour venir les installer dans la ville sainte !

La proportion des Latins est de un habitant sur quatre environ dans le royaume ; les indigènes sont en majorité musulmans, mais on compte aussi des minorités importantes de chrétiens syriens de différentes obédiences (jacobites,…), ou encore des Arméniens, quelques Byzantins et évidemment des Juifs.

Nous aborderons dans un autre « Deus Vult » la nature des relations entre ces différents peuples (de même que le rôle des ordres religieux militaires), mais nous pouvons dès à présent noter que les contacts étaient relativement peu nombreux entre les Latins (y compris les « Poulains », nés sur place) et les « autres », mais surtout que l’échec de la colonisation a sonné le glas à moyen et long terme du royaume, et des Etats latins dans leur ensemble.

Un royaume conquérant et offensif (1099-1174)

Les règnes de Baudouin Ier (1100-1118) et Baudouin II (1118-1131) sont ceux de la conquête et de l’agrandissement maximum du royaume, malgré les échecs en Syrie contre Alep et Damas. Les difficultés commencent avec l’avènement de Zankî, mais surtout de Nûr al-Dîn, dans un contexte de succession contestée de Baudouin II ; celui-ci aurait transféré son pouvoir à un trio composé de son gendre Foulques d’Anjou, de sa fille Mélisende (dont la mère est arménienne) et de son petit-fils Baudouin. Cela provoque des contestations et des rébellions, mais surtout la création de deux factions opposant les deux époux, Foulques et Mélisende ! Cela n’empêche pas le premier de régner, même si la seconde est considérée comme plus légitime car fille du roi défunt ; ainsi, Foulques consolide les défenses au Sud face aux Fatimides, et au Nord face à Zankî des griffes duquel il sauve Antioche.

A sa mort (un accident de chasse) en 1143, son fils Baudouin III est trop jeune et c’est donc Mélisende qui assure la régence. Elle fait preuve d’une grande habileté en s’appuyant sur quelques grands seigneurs (comme le prince de Galilée, Elinard) et en créant une administration parallèle à celle du roi. Très vite, elle s’oppose ouvertement à son fils, provoque son échec dans sa tentative d’aider Edesse (elle a pris comme vassaux les principaux seigneurs qui auraient pu l’aider, leur enjoignant de ne pas répondre à l’appel de Baudouin III), et met sur son dos l’échec de la Deuxième croisade, alors que Louis VII et Conrad III ont suivi les conseils de barons proches de Mélisende, entrainant la déroute devant Damas ! En 1150, elle est à son apogée mais elle s’est coupée de grandes familles comme les Ibelin ; elle met aussi en avant son autre fils, Amaury, qui devient comte de Jaffa. C’est une véritable guerre civile qui secoue le royaume jusqu’en 1152, mais contre toute attente c’est Baudouin III qui en sort vainqueur ; il contraint sa mère à se retirer à Naplouse où elle meurt en 1161. Le roi parvient un temps à contenir Nûr al-Dîn, il prend même Ascalon en 1153, mais il doit faire face ensuite à des conflits entre des seigneurs latins, dont le fameux Renaud de Châtillon. Le basileus Manuel Ier Comnène ne se fait pas prier pour apparaître comme médiateur, exerçant ensuite un quasi-protectorat sur le royaume de Baudouin III, qui a épousé sa fille Theodora (celle-ci reçoit St-Jean d’Acre en douaire)…

Amaury succède à son frère (probablement empoisonné) en 1163, et c’est l’Egypte qui est le centre de son intérêt. Dès 1163, le roi intervient dans les querelles autour du vizirat fatimide (face à un califat affaibli), mais il doit regagner son royaume sous la menace de Nûr al-Dîn. En 1167, il voit avec inquiétude un homme de Nûr al-Dîn, Shirkûh, s’installer au vizirat au Caire, et il décide à nouveau d’attaquer l’Egypte ; s’il échoue devant Alexandrie (défendue par le neveu de Shirkûh, un certain Saladin), il parvient tout de même à obtenir le paiement d’un tribut de la part des Egyptiens. Pourtant, malgré cet échec relatif, Amaury Ier ne renonce pas à la conquête de l’Egypte, qu’il considère comme la clé de la Terre Sainte : il tente d’obtenir d’abord le soutien de Byzance (il épouse lui aussi une fille de l’empereur, Marie Comnène), mais il n’attend pas la flotte grecque et échoue à nouveau en 1168. La situation devient compliquée : Nûr al-Dîn menace les frontières orientales du royaume de Jérusalem, et en 1169 c’est Saladin qui prend les rênes de l’Egypte…Ce dernier devient le principal ennemi des Francs à la mort de Nûr al-Dîn en 1174.

La chute du royaume de Jérusalem

Un an plus tard (après la régence de Raymond de Tripoli), Baudouin IV succède à Amaury Ier qui meurt du typhus en 1174, alors qu’il est en train de préparer une énième expédition contre l’Egypte, cette fois soutenue par les Normands de Sicile. Le roi est atteint de la lèpre, ce qui va marquer son destin tragique, mais aussi le faire entrer dans la légende. Car sa maladie ne l’empêche pas d’être un grand roi : il s’évertue d’abord à contenir la menace Saladin, qu’il parvient à vaincre à Montgisard en 1177. Le sultan ayyûbide signe une première trêve en 1180, mais les provocations de Renaud de Châtillon les années suivantes l’obligent à attaquer à nouveau, tout en unifiant les musulmans après la prise d’Alep sur les fils de Nûr al-Dîn en 1183. Baudouin IV parvient à nouveau à le stopper et à obtenir une nouvelle trêve, mais il meurt de la lèpre en mai 1185.

C’est en grande partie la crise de succession qui suit la mort du Roi-Lépreux qui va expliquer la chute du royaume, et surtout de sa capitale. Saladin a lancé sa propagande, prolongeant le jihad de ses prédécesseurs, mais l’axant sur la reconquête de Jérusalem. A la cour de celle-ci, on se déchire en deux principales factions : le comte de Tripoli, ancien régent, et les Ibelin soutiennent le jeune Baudouin V, neveu du roi. Il a été désigné par ce dernier de son vivant, après une brouille avec Guy de Lusignan (qui était censé lui succéder en premier) ; celui-ci est ainsi à la tête de l’autre faction, poussé par sa femme Sybille, sœur de Baudouin IV. Soutenu par le maître des Templiers, Gérard de Ridefort, et le sénéchal du défunt roi, Guy profite de la mort précoce de Baudouin V (on en ignore les raisons) pour être couronné avec sa femme. Raymond de Tripoli se retire à Tibériade, et va même jusqu’à demander le soutien de Saladin. Le sultan profite rapidement de l’affaiblissement du royaume, et prend comme prétexte une énième provocation de Renaud de Châtillon pour attaquer ! Il défait les croisés à Hattîn en juillet 1187, où il tue lui-même Renaud et fait prisonnier le roi, puis prend facilement une Jérusalem vidée de ses chevaliers en octobre. La quasi-totalité du royaume tombe ensuite, à l’exception de Tyr, sauvée par Conrad de Montferrat. C’est la fin du royaume de Jérusalem en tant que tel. Les autres Etats latins sont eux aussi très affaiblis, mais seront maintenus un temps grâce à la Troisième croisade.

Le rêve vain d’un nouveau royaume

Malgré la chute de sa capitale, le royaume en tant que tel est censé toujours exister…Guy de Lusignan (libéré par Saladin), roi sans royaume, profite de l’arrivée de Conrad, mais surtout de la Troisième croisade, pour installer le siège du royaume à St-Jean d’Acre (reprise à Saladin en 1191). Il bénéficie du soutien de Richard Cœur de Lion, alors que son rival Conrad a celui de Philippe Auguste ; mais dès 1192, la plupart des barons se mettent du côté de Conrad, et même le roi d’Angleterre doit lâcher Guy. Ce dernier récupère Chypre, et Conrad de Montferrat devient roi de Jérusalem…à Acre ! Il n’a pas le temps d’en profiter car il est assassiné la même année (on évoque un ordre de Saladin).

Le royaume de Jérusalem passe ensuite de mains en mains, de la famille Lusignan à la famille Ibelin, et il faut attendre la croisade de Frédéric II (que nous évoquerons dans un prochain « Deus Vult ») pour qu’un temps (entre 1229 et 1244), Jérusalem soit restituée aux Latins par le traité de Jaffa. Mais la chute des Ayyûbides entraine la reconquête de la ville sainte par les musulmans. Le royaume franc meurt d’une lente agonie, déchiré par des tensions internes et l’appétit des Génois, des Vénitiens puis des Angevins. C’est sans difficulté que les Mamelouks de Baybars l’achèvent par la prise de St-Jean d’Acre le 18 mai 1291, signant ainsi la fin des Etats latins.

Lire la suite : La Troisième croisade

Bibliographie non exhaustive

-          J. PRAWER, Histoire du Royaume latin de Jérusalem, CNRS, 2007 (1ère édition, 1969).

-          M. BALARD, Les Latins en Orient, XIè-XVè siècle, PUF, 2006.

-          G. TATE, L’Orient des Croisades, Gallimard, 1991.

-          C. CAHEN, Orient et Occident au temps des Croisades, Aubier, 1983.

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