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Histoire des croisades (7/14) : Entre croisade et jihad, la guerre sainte

croissaintLa croisade est le plus souvent assimilée avant tout à une guerre sainte. Quelles sont donc les origines de cette notion de « guerre sainte » ? De même, le concept de jihad est considéré comme le pendant musulman de cette conception religieuse de la guerre, accomplie pour Dieu et des objectifs qui seraient justes. Mais le jihad est-il seulement cela, et comment a-t-il été construit dans le contexte des croisades ?

 

 

 

La guerre sainte et la croisade

 
 

Il ne s’agit pas ici de détailler les origines de la guerre sainte, ou de la « guerre juste », mais nous devons cependant remonter un peu dans le temps pour comprendre comment s’est développé le concept de croisade, et ses motivations religieuses. De même, il faut de suite préciser que toute guerre sainte n’est pas une croisade, car (si l’on suit A. Demurger) le but de celle-ci est uniquement Jérusalem et la Terre Sainte, même si l’on sait qu’il y eut des expéditions considérées comme des croisades qui n’avaient plus pour but premier Jérusalem ou la défense de la Terre Sainte, et ce jusqu’au XVIè siècle. Elles étaient nommées croisades car appelées par le pape, ou par une autorité revendiquant une légitimité religieuse.

 

La guerre sainte ne tient pas ses origines dans la Bible, ce qui fait déjà une différence avec le jihad. On doit remonter au concept de guerre juste, développé par Grégoire le Grand au VIIè siècle, qui s’appuyait sur la doctrine de Saint Augustin. Il s’agissait de définir les conditions du recours à la violence par les chrétiens, censés être non-violents ; une difficulté qui se posait depuis les premiers temps du christianisme, quand les chrétiens refusaient de servir dans l’armée romaine, et le dilemme quand l’Empire est devenu lui-même chrétien…La guerre était alors juste pour défendre des populations en danger, protéger l’Empire des invasions, mais certainement pas pour conquérir. Dans l’appel d’Urbain II on a la mention d’une guerre de ce type, les populations menacées étant les chrétiens d’Orient subissant une persécution religieuse : le but est donc de défendre les « intérêts » de Dieu, selon sa volonté : « Deus (lo) vult ! » entend-on à Clermont.augustine_lateran

 

Si dès le IXè siècle, la défense de Rome contre les sarrasins (alors pas encore considérés strictement comme des « adversaires religieux » mais comme des barbares au même titre que Hongrois ou Vikings) amenait le pape à décréter l’absolution de leurs pêchés à ceux qui le défendraient, c’est surtout avec Grégoire VII que le concept de guerre sainte s’est développé, dans la lignée des réformes portant son nom et des notions de Paix de Dieu et de Trêve de Dieu (dont l’origine est monastique), édictant les conditions et les justifications de la guerre. C’est le pape qui représente l’autorité, la légitimité pour lancer une guerre qui sera ainsi juste et sainte car décidée par le représentant de Dieu, et au service de ce dernier. De plus, la croisade trouvait de « nouveaux » ennemis et, dans la lignée (symbolique) de la Paix de Dieu permettait de détourner la violence qui auparavant s’exerçait entre chrétiens. Il existait ensuite deux motivations à la guerre sainte selon les protagonistes : si Rome insistait sur une guerre au service de Dieu, les croisés eux-mêmes acceptaient son caractère sacré dans le fait que ce pèlerinage guerrier devait les absoudre de leurs pêchés, voire même les convertir en bons chrétiens en les purifiant. Les intérêts se rejoignaient donc finalement. Ce lien entre sacré et guerre a culminé évidemment avec l’apparition des Ordres religieux militaires comme les Templiers.

 
 

Le jihad, une guerre sainte ?

 
 

La notion de jihad est sans aucun doute plus difficile à cerner que celle de guerre sainte comme l’entendaient les chrétiens, ou encore plus de croisade. Le jihad signifie étymologiquement l’effort, « il recouvre les diverses formes de combat pour faire triompher les droits de Dieu, la lutte intérieure du fidèle pour atteindre la perfection intérieure et la guerre pour défendre et étendre le territoire de l’Islam contre les infidèles » (cf Eddé-Micheau, « L’Orient au temps des croisades »). La guerre est ainsi replacée dans le cadre légal de l’islam car l’origine et le cadre du jihad sont le Coran et les hadiths (même s'il est codifié bien plus tard), ce qui permet au calife, puis aux sultans ou émirs selon les contextes, de revendiquer la légitimité de leurs actions militaires ; celles-ci, dans l’optique du jihad, doivent s’appliquer contre les ennemis de l’Islam, qu’ils soient des infidèles ou des « mauvais » musulmans. C'est toutefois le cas surtout après les premières conquêtes, durant lesquelles le jihad n'existe pas dans le droit musulman. On parle toutefois de « jihad majeur » pour ce qui concerne l’effort intérieur et spirituel, et de « jihad mineur » pour la guerre sainte, même si les deux sont souvent liés ; de plus, le jihad quel qu’il soit n’est pas un pilier de l’islam, et dans un premier temps le jihad mineur est collectif et doit être conduit par le calife.

 

Le tournant intervient au XIè, alors que durant les deux siècles précédents le jihad, en tant que guerre sainte conduite par le calife, a eu tendance à perdre de son importance. C’est le contexte qui est décisif : d’abord la Reconquista en Espagne, puis pour ce qui nous concerne ici la croisade. Apparaissent des traités de jihad, dont l’un des plus connus est celui d’al-Sulamî (1105). C’est derrière le jihad dirigé contre les croisés que Nûr al-Dîn et surtout Saladin parviennent à mobiliser et à unir les musulmans, le dernier centrant ce jihad sur la reconquête de Jérusalem. A ce moment, même s’il est mené par un chef, le sultan en l’occurrence, le jihad n’est plus uniquement collectif, il devient un devoir personnel pour chaque musulman, à cause de la menace qui pèse sur le dâr al-islam.

 
 

Jihad et croisade, même combat ?

 
 

Peut-on, au bout du compte, mettre sur le même pied d’égalité la croisade et le jihad ? On ne peut nier les points communs, mais nous devons d’abord insister sur les différences : la principale est l’origine même de ces deux notions ; en ce qui concerne le jihad, la source est bien le Coran mais plus encore les hadiths, et pour citer Jean Flori « le jihad peut, au moins dans une certaine mesure, se réclamer de Mahomet », même s'il n'est pas codifié strictement dans le Coran. Ce qui n’est pas le cas de la guerre sainte, absente de la Bible et surtout du Nouveau Testament.

 

Le jihad évolue beaucoup selon le contexte ; ainsi, les traités de jihad du XIIè siècle sont une sorte de construction d’une « contre-croisade ». Pour la guerre sainte chrétienne, l’importance du rôle politique de l’Eglise est décisive, en particulier au XIè siècle, où l’on voit se sacraliser le combat et la guerre, alors que le christianisme était dans ses fondements une religion « pacifiste ». La guerre sainte progresse donc en Occident chrétien au moment où le pape ressemble de plus en plus à un monarque (et donc en concurrence avec les autres monarques, laïcs, pour légitimer son pouvoir), et l’Eglise à une théocratie.

 

Il faut aussi distinguer le jihad des premiers temps de l’islam, qui légitimait a posteriori des conquêtes faites pour servir Dieu, du jihad du temps des croisades, destiné à défendre le dâr al-islam contre le danger croisé (puis mongol). La guerre sainte musulmane servait Dieu ou défendait ses intérêts, mais n’avait pas pour but de convertir. La guerre sainte chrétienne était d’abord défensive, puis offensive, donc l’inverse du jihad pour simplifier, sauf sur la conversion qui là non plus n’était pas le but.

 

Les lieux saints tiennent enfin une place différente dans ces deux guerres saintes : si pour les musulmans il faut attendre Saladin et le jihad pour Jérusalem pour les voir prendre une place importante, pour les chrétiens elle est centrale au moment de la croisade puisque celle-ci est avant tout destinée à libérer le tombeau du Christ, et plus largement la Terre Sainte.

 
 

On le voit, on ne peut totalement mettre sur le même plan ces deux notions de jihad et de croisade, le premier ayant différentes formes selon l’histoire et le contexte mais aussi des origines coraniques et « traditionnelles » (dans le sens de la sunna), la seconde étant l’aboutissement d’une notion construite par l’Eglise, la guerre sainte, avec pour but précis la libération puis la défense des lieux saints du christianisme. Mais dans les deux cas, si le caractère sacré, « saint », des guerres qui en découlaient est certain dans l’esprit des combattants, tant jihad que croisade ont aussi servi des intérêts bien plus matérialistes et leurs objectifs ont été bien souvent détournés, comme on le verra avec la IVè croisade…

Lire la suite : La Quatrième croisade

 

Bibliographie non exhaustive

 

-          J. FLORI, Guerre sainte, jihad, croisade : violence et religion dans le christianisme et l’islam, Seuil, 2002.

 
 

-          P. JANSEN, A. NEF, C. PICARD, La Méditerranée entre pays d’Islam et monde latin (milieu Xè-milieu XIIIè siècle), Sedes, 2000.

 
 

-          A.M. EDDE, F. MICHEAU, L’Orient au temps des croisades, Flammarion, 2002.

 
 

-          A. DEMURGER, Croisades et croisés au Moyen Age, Flammarion, 2006.

 
 

-          M. BONNER, Le jihad : origines, interprétations, combats, Téraèdre (coll L’Islam en débats), 2004.

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