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Voyages et merveilles au Moyen Âge (2/2)

220px-kievskaya_psaltir_kinocefalContrairement aux idées reçues, l’homme du Moyen Âge se montre curieux du monde, et il commence à l’explorer vraiment dès le XIIIe siècle (et même un peu avant pour les voyageurs musulmans). Cependant, il a déjà en tête une imagerie inspirée non seulement des récits des Anciens, mais aussi de la littérature où les merveilles sont très présentes. Ainsi, quand l’homme médiéval part en voyage dans des contrées inconnues, sur qui ou quoi s’attend-il à tomber ? Et comment sa vision du monde change-t-elle grâce à ses voyages ?

 

L’Inde et l’Afrique, pays merveilleux ?

Donnons avant tout une brève définition des merveilles : elles désignent ce qui étonne, ce qui semble étrange voire contraire à la nature. Il faut ajouter aussi l’élément exotique et fantastique, et un mélange de beauté et d’horreur. Les merveilles peuvent donc être autant sublimes que terrifiantes.

Nous pouvons pour commencer nous attarder sur deux exemples de contrées merveilleuses (leurs habitants compris) pour l’homme médiéval : l’Inde et l’Afrique.

La première apparaît très tôt dans l’imaginaire médiéval en Occident puisqu’elle est associée à Alexandre le Grand, figure antique qui reste centrale au Moyen Âge. L’Inde est surtout vue par l’homme médiéval (Christophe Colomb compris) comme le lieu du Paradis terrestre, car elle est jusqu’à tardivement l’endroit connu le plus lointain. C’est là aussi que se trouveraient Gog et Magog, censés empêcher les hommes d’atteindre le Paradis. Paradoxalement, l’Inde est aussi le pays des monstres, dès les IXe et Xe siècles, dans des manuscrits, des miniatures ou des sculptures ; c’est là que seraient, par exemple, les hommes à tête de chien ou les cyclopes. Parmi les autres merveilles que cacherait l’Inde, on peut aussi citer la fontaine de Jouvence, le Phénix, la Licorne, ou encore l’arbre Soleil et l’arbre Lune rendant les oracles. Cela n’empêche pas ce pays merveilleux d’être peuplé : les villes sont nombreuses et immenses, riches en matériaux précieux et en nourriture. Quant aux habitants, ils sont divisés en deux catégories : les brahmanes, qui seraient pieux et vus comme des primitifs aux vertus naturelles (le futur « bon sauvage ») ; les autres seraient bien plus intimidants, de vrais sauvages, sans bouche, mangeant des excréments et étant cannibales, se promenant nus et ayant des tendances incestueuses ! L’Inde est donc pour l’homme du Moyen Âge le lieu de tous les rêves et de tous les fantasmes.jouvence_inde

L’Afrique est bien moins évoquée et « connue », à l’exception de l’Ethiopie. Ce qui frappe les Occidentaux au Moyen Âge, ce sont le climat et les hommes de l’Afrique. La chaleur ne permettrait pas de vivre, provoquant diarrhées et vieillissement prématuré, comme le rapporte le dominicain Vincent de Beauvais à Saint Louis, en 1244, dans son Speculum Majus. Les hommes frappés par la chaleur sont donc noirs et ont les cheveux crépus. Cette vision est directement inspirée de l’Antiquité, les voyageurs du Moyen Âge n’atteignant eux-mêmes ces contrées que tardivement. Les cartographes des XIIIe, XIVe et même du début du XVe siècle ont bien du mal à situer l’Afrique et à estimer sa taille et sa forme. Cette méconnaissance accroît logiquement la vision merveilleuse de l’Afrique : elle est une terre pavée d’or (selon le Planisphère des Pizigani au XIIIe), et ses habitants seraient dotés d’une grande vertu tout en étant de « vaillants guerriers et de parfaits amants ». Leur rejet de la propriété est lui aussi vu comme une preuve de leur grande valeur morale. Cette vision positive n’est cependant pas exclusive, et c’est la peau de l’Africain qui provoque un premier rejet : les habitants de l’Ethiopie « brulés par la chaleur, ont la face extrêmement noire, l’aspect horrible et des rapports dissolus ; ils sont complètement déformés par la noirceur du pêché », écrit l’abbé de Springierbach au XIIIe siècle. Cette vision cette fois négative a une origine païenne, l’obscurité (et donc le noir) étant associée au monde souterrain ; la couleur noire devient au Moyen Âge synonyme de vice et de pêché, et l’Africain y est associé. Cela justifie dans l’esprit des hommes que lors de la rencontre avec ces peuples, on aille jusqu’à lancer une croisade, comme le fait Nicolas V au milieu du XVe siècle, contre « ces Noirs géants, aux organes sexuels démesurés et qui passent le plus clair de leur temps dans l’eau pour se protéger de la chaleur ». La traite n’est plus très loin…

Le rôle des merveilles dans l’esprit du voyageur

Le voyageur du Moyen Âge a déjà dans son esprit une vision du monde inspirée par les textes des Anciens et par la littérature de son temps, et il s’attend parfois à rencontrer des merveilles sur son chemin alors qu’il doit traverser des terres inconnues. Le but de ces explorateurs est cependant de décrire le monde tel qu’ils le voient, pas forcément de prouver ou d’infirmer l’existence de ces merveilles, car pour beaucoup d’entre eux ils ne sont pas entièrement crédules des descriptions qu’ils lisent dans les textes anciens, ou même les récits de voyage contemporains.

Dès le XIIIe siècle, des explorateurs s’attendent peut-être à croiser les êtres monstrueux décrits dans L’Image du Monde de Gossuin (1240). Les missionnaires Plan Carpin et Rubroek, que nous avons déjà mentionnés, pensent-ils rencontrer les cyclopèdes marchant sur un pied ou les fameux cynocéphales ? Marco Polo lui-même peut avoir songé croiser ces hommes à têtes de chien ou des oiseaux géants sur sa route vers la Chine ; le terme « merveilles » est d’ailleurs répété cent-vingt fois dans Le devisement du monde. Quand il évoque le Badascian (actuel Afghanistan), le Vénitien fait allusion à la légende de chevaux nés avec une corne, descendants du Bucéphale d’Alexandre, laissant entendre que les beaux chevaux qu’il découvre dans ce pays pourraient peut-être indirectement descendre de la célèbre monture du Grec ; nous restons à la frontière de la réalité et du mythe. Le rôle d’Alexandre le Grand est central dans l’esprit des voyageurs de l’époque, grâce entre autres au Roman d’Alexandre ; ainsi, quand ils passent à Darial, près de la Mer Caspienne, ils franchissent la Porte de Fer derrière laquelle Alexandre aurait enfermé Gog et Magog.polo_khan

Un autre mythe important dans l’esprit du voyageur médiéval est La Lettre du Prêtre Jean, déjà évoquée, et l’un des buts des explorateurs pourrait être de vérifier si le Prêtre Jean n’est pas en fait le Grand Khan. On a vu qu’avec les voyages de Rubroek, et surtout Marco Polo (qui a vécu à la cour du Khan), le mythe se déplace en Afrique, où le Prêtre Jean est associé jusqu’à la toute fin du XVe siècle au Négus. Néanmoins, malgré le fait que le Prêtre Jean est "découvert", et donc le mythe dévoilé, la légende continue à être imprimée jusqu’au XVIe siècle. Il semblerait donc que les hommes de l’époque sachent faire la part des choses, tout en restant ouverts à la découverte du monde.

Christophe Colomb inspiré par les merveilles ?

On doit cependant se poser la question de l’importance des merveilles dans les Grandes découvertes, et jusqu’où les explorateurs y croyaient, pour certains en tout cas. Quand Christophe Colomb évoque la préparation de son voyage vers les Indes, il déclare : « la raison, les mathématiques et la mappemonde ne me furent d’aucune utilité ». Inspiré justement par Marco Polo, il s’attend à tomber sur son chemin sur Cipango (le Japon, qu’il confond avec Cuba), aux palais recouverts d’or selon le Vénitien, et à rencontrer les merveilles qu’il a lues dans différents ouvrages mêlant voyages et merveilles, comme Le Livre des merveilles du monde de Jean de Mandeville (1356). Colomb va jusqu’à interpréter les paroles des indigènes qu’il rencontre en novembre 1492, croyant qu’ils lui parlent du pays des cyclopes et du royaume des Amazones. Son espoir est à terme de découvrir le Paradis terrestre, et il pense s’en être approché en découvrant les eaux douces de l’Orénoque pénétrant loin dans la mer…Evidemment, l’or est l’un de ces mythes les plus puissants ; selon Las Casas, Colomb a imaginé « qu’il se trouvait à deux pas de la source de l’or et que Dieu devait lui montrer l’endroit précis où on le produit ». On sait par la suite l’attrait que l’or a eu pour les Conquistadors du XVIe siècle, accentué par le mythe du Soleil et de la cité solaire qui a marqué la Renaissance ; cela va bien au-delà de l’appât du gain (même s’il ne faut pas le nier). En effet, le voyage et la découverte sont vus à partir du XVe siècle comme une façon d’honorer Dieu, et ils remplacent dans l’esprit des contemporains la croisade, devenue presqu’impossible.

Il y a en fait deux traditions à la fin du Moyen Âge : celle issue du XIIIe siècle et des expériences en Orient, qui est certes en partie imprégnée de l’imagerie merveilleuse, mais qui est surtout ouverte à la nouveauté et à l’observation ; et celle qui ramène l’exploration à une sorte d’expérience mystique, proche de l’idéal chevaleresque, et encore inspirée de la littérature des Anciens ; c’est l’exemple de Christophe Colomb, ou de ces Portugais partant pour une « croisade » en Guinée, et qu’évoque Eanes de Zurara, bibliothécaire d’Henri le Navigateur, dans Les faits notables de la conquête de Guinée.

Merveilles et réalité

On a vu que dans l’esprit du voyageur médiéval, le merveilleux est très présent, qu’il sache le prendre avec recul, ou qu’il en soit inspiré pour ses périples. Mais les grandes explorations de la fin du Moyen Âge et surtout les Grandes découvertes ont-elles changé sa vision du monde et mis à bas son imagerie merveilleuse ?

L’évolution est lente, et les récits de voyage de la fin du Moyen Âge (et au-delà) continuent pour beaucoup à confondre merveilles et réalités, malgré les progrès parallèles de la cartographie. Les Anciens demeurent longtemps la référence en matière de géographie et de vision du monde, plus encore avec l’humanisme de la Renaissance. Les explorateurs sont d’ailleurs vus comme des continuateurs des Anciens, mais de plus en plus l’observation et l’expérience sont mises en avant. Car si le respect pour les Anciens persiste, il faut aussi pouvoir les dépasser pour les honorer.

L’expérience se révèle au cœur du changement dans la vision du monde à la fin du XVe siècle (avec le voyageur Jérôme Münzer par exemple), et la prise de conscience (certes lente) de l’existence d’un Nouveau Monde, ignoré des Anciens, dans les premières décennies du XVIe siècle enfonce le clou. Dès lors, les merveilles ne peuvent plus que rester des légendes et s’effacer peu à peu devant la réalité des choses découvertes et observées. La vision du monde est radicalement changée, et il entre dans l’époque moderne.

 

Bibliographie non exhaustive

- M. Mollat-du-Jourdin, Les Explorateurs du XIIIe au XVIe siècle, CTHS, 1992.

- I. Bejczy, La Lettre du prêtre Jean, une utopie médiévale, Imago, 2001.

- P. Boucheron (dir), Histoire du monde au XVe siècle, Fayard, 2009.

- P. Chaunu, L'expansion européenne du XIIIe au XVe, PUF (Nouvelle Clio), 1995 (réed).

- D. Crouzet, Christophe Colomb, héraut de l'Apocalypse, Payot, 2006.

- "Les Grandes découvertes", L'Histoire (numéro spécial), 355, juillet-août 2010.

- "Héros et merveilles du Moyen Âge", Les collections de l'Histoire, 36, juillet-septembre 2007.

Pour aller plus loin :

- H. Bresc, E. Tixier du Mesnil (dir), Géographes et voyageurs au Moyen Âge, Presses Universitaires de Paris Ouest, 2010.

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