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L'aristocratie médiévale Ve-XVe (1/2)

aristocrates caroligiensEcrire l'histoire d'un « groupe » social sur une période aussi vaste que le Moyen Age parait être impossible et chose vaine. En effet, il n'existe pas plus « d'aristocratie » médiévale que de « paysannerie » médiévale dont on pourrait prétendre livrer une définition qui résiste au temps et à l'espace. Il y a donc des « aristocraties », comme il y a des « paysanneries », éparpillées en différents lieux à des moments différents.

 

On peut même aller plus loin en se demandant même s'il est bien nécessaire et pertinent de vouloir à tout prix « encadrer » cette société ? Ainsi, il ne s'agit pas de dresser un portrait type – qui serait certes pratique mais caricatural – mais plutôt d'aborder l'aristocratie comme une structure de légitimation du pouvoir qui exerce sa domination sur le reste de la société médiévale. De fait, cet article ne prétend pas à l'exhaustivité – loin de là – mais plutôt tente de mettre en évidence les « évolutions » propres au « groupe » (hétérogène) qui domine. De même, la notion même de « noble » est complexe. Il y a d'abord celle due à sa naissance, fondée sur le prestige familial et les ancêtres puis celle davantage liée à sa réputation. Quoi qu'il en soit, le « noble » doit tenir son rang, sa naissance est essentielle mais ne suffit pas.

Des origines contestées

L'histoire des origines de la noblesse est loin de faire l'unanimité au sein des historiens même. Plusieurs théories s'affrontent. Certains défendent une continuité historique, qui fait de l'aristocratie médiévale l'héritière d'une partie des chefs germaniques et d'autre part, de l'élite romaine. Au contraire, d'autres définissent l'aristocratie médiévale comme nouvelle et propre au Moyen Age, née après une série d'élimination des grandes familles par les Mérovingiens. Cette théorie est aussi parfois alimentée par la mise en évidence du caractère « démocratique » des chefferies barbares qui, via l'élection, aurait favorisé l'émergence d'hommes nouveaux. Bien entendu, il n'est pas question ici de trancher le débat qui fait encore aujourd'hui l'objet de nombreux désaccords. C'est pourquoi il est préférable d'analyser l'évolution des rapports de domination en privilégiant peut être une certaine continuité romaine, tout en y intégrant les phénomènes migratoires germaniques. L'ensemble ne doit bien entendu pas ignorer deux éléments majeurs : l'émergence du pouvoir royal et l'importance croissante de l'Eglise.

Déjà, l'aristocratie du Bas-Empire ne forme pas un bloc homogène. L'aristocratie provinciale tire l'essentiel de ses revenus de l'exploitation de la terre tandis que l'aristocratie sénatoriale détient les fonctions publiques qui lui confèrent le prestige, la légitimité et d'importantes rétributions. Au cours du Ve siècle, cette aristocratie sénatoriale migre au Sud de l'Empire en suivant l'empereur. Les différentes terres du Nord tombent entre les mains de l'aristocratie provinciale, qui en profite alors pour accroitre ses revenus.

gisantPeu à peu, suite au phénomène que l'on a appelé les « invasions barbares », les aristocraties franques et saxonnes se lient via des mariages avec l'aristocratie romaine. Les différents modes de domination s'influencent successivement jusqu'à provoquer une certaine fusion du groupe aristocratique. Ceci est encore visible aujourd'hui grâce à l'archéologie qui a permis de mettre en évidence une relative homogénéité du mobilier funéraire à travers l'Europe Centrale aux alentours du Vie siècle. Autre fait observable, celui de l'évolution des noms de familles qui ont tendance à se germaniser dans certaines régions, à se franciser dans d'autres. Cela s'explique par le fait que dans cette société où les femmes et les filles héritent des terres, les mariages mixtes sont l'occasion d'agrandir ses possessions. Aristocraties franques, garmaniques et romaines s'unissent et se réunissent alors autour du sol.

A ce moment-là se profilent plusieurs caractéristiques qui serviront à définir – sommairement – une « nouvelle » aristocratie, dite « médiévale ». Bien entendu ceci reste schématique mais met en évidence la lente construction « sociale » qui s'est élaborée sur plusieurs siècles, excluant l'idée d'une coupure brutale d'avec les structures et les modes de fonctionnement hérités de l'Antiquité.

La mise en place du pouvoir royal/impérial et de l'Eglise

Tout ce que nous venons d'évoquer ne se passe pas en même temps aux mêmes endroits. De même, d'autres phénomènes importants sont observables. Au cours du Ve siècle, l'ancienne aristocratie sénatoriale met peu à peu la main sur une nouvelle source de pouvoir : l'épiscopat. En effet, nombre d'évêques ou même d'abbés sont d'anciens sénateurs, à l'image de ce Dynamus, évêque d'Avignon vers 625 qui « autrefois [fut] reconnaissant à Dieu pour le titre de patrice mais qui, souhaitant enfin servir le Très-Haut non plus en héros (...) décréta de suivre le vrai bien ». [i] La fonction ecclésiastique de ces derniers se couple alors d'une fonction politique. Le sénateur devenu évêque profite d'un pouvoir local – souvent délaissé – et de l'absence d'une hiérarchie ecclésiastique forte – le pape n'est encore que « l'évêque de Rome » - pour définir lui-même ce qu'est la « noblesse ». Il n'est pas rare de voir certains évêques user du dogme pour « défiscaliser » le système social qu'ils prétendent désormais contrôler afin de prélever de nouvelles ponctions « sur mesure ». C'est par exemple le cas lors de l'instauration de la dîme au du concile de Mâcon en 585.

C'est donc dans ce contexte que l'Eglise tente de mettre la main sur le sacré et se pose en organe de légitimation du pouvoir royal. Les clercs relèguent au second plan l'aristocratie laïque au profit du roi. En institutionnalisant le pouvoir royal, l'aristocratie ecclésiastique s'affirme face au reste de l'aristocratie laïque.

Le roi va progressivement se poser en « premier des aristocrates » et redéfinir la hiérarchie des pouvoirs en fonction de sa personne et de son rang. Pour y parvenir, on assiste à des séries d'éliminations de roitelets concurrents – pas forcément de manière physique – avec l'appui de l'Eglise. De plus, dans cette optique, le baptême de Clovis est perçu chez certains historiens comme un autre signe éminemment visible de distinction d'avec le reste de l'aristocratie, faisant du roi le seul des aristocrates oint, donc au-dessus des autres. Les Codes – comme par exemple la loi salique – et l'Eglise confèrent au pouvoir royal un rôle majeur. Désormais, l'aristocratie laïque souhaitant « monter en rang » doit s'engager aux côtés du pouvoir royal qui, en retour, assure sa protection militaire. Dans ce contexte, la pratique des armes prend une importance croissante.

hommage ligeSous les Carolingiens, le pouvoir royal puis impérial franchit un nouveau cap en s'affirmant et se structurant davantage. Le souverain distribue alors des honneurs à son entourage aristocratique. Le terme même de « noble » semble être réservé aux proches de l'empereur, formant ainsi une sorte « d'élite aristocratique ». Le roi/empereur fait du service royal/impérial un élément capable de convertir la puissance de fait de l'aristocratie laïque en un exercice d'un pouvoir légitime. De plus, en servant bien le roi/l'empereur et en recevant tous les honneurs, l'aristocratie localement influente favorise l'enracinement du pouvoir royal/impérial. C'est dans ce cadre que se diffuse le système de la vassalité (cf. Le contrat vassalique durant la féodalité classique). Les premiers bénéfices dont on trouve la trace datent de 735 et sont attribués à Charles Martel. Le principe est en apparence simple, en échange d'un bénéfice garantit par un serment de fidélité, le roi/empereur s'entoure de vassaux royaux dont on attend d'eux dans un premier temps un service d'encadrement militaire puis, plus tardivement, la participation à l'ost[ii]. La prééminence du roi/empereur semble alors de plus en plus évidente, les rapports de domination se structurent de manière verticale, avec au sommet le roi/empereur.

Cependant, cette « toute puissance impériale » atteignant son apogée sous Charlemagne - qui cependant sent un retournement vers 810-13 - semble connaître une sensible perte de vitesse au cours du IXe siècle. Plusieurs grands vassaux reproduisent en effet le modèle royal/impérial à leur propre niveau, ce qui a pour effet logique d'atténuer l'influence royale/impériale. Mais ceci n'explique pas tout. Au IXe siècle toujours, une lutte semble se profiler entre le pouvoir clérical et l'aristocratie. En effet, les clercs vont tenter d'interdire les mariages entre parents jusqu'au 7e degré ! Les aristocrates laïques profitent alors de l'affaiblissement du pouvoir impérial et des tensions avec les clercs pour s'emparer de nombreux biens appartenant à l'Eglise. En 845 un concile se réunit à Meaux, la situation ne semble pas apaisée puisque les clercs menacent de jeter des anathèmes et même de condamner à mort ces aristocrates qu'ils qualifient alors « d'avides ».

Entre le IXe et le Xe, les honneurs se raréfient suite notamment au net recul des conquêtes. Et comme toutes choses rares elles sont l'objet de convoitises et sont jalousement conservées jusqu'à en devenir parfois héréditaires. Les comtes vont alors renforcer leurs pouvoirs locaux en redéfinissant par exemple leurs titulatures. De comtes « par la volonté du roi/empereur » ils deviennent comtes « par la volonté de Dieu ». Le pouvoir royal/impérial semble alors relégué au second plan. C'est donc naturellement que les comtes s'approprient de plus en plus certains pouvoirs régaliens. Parallèlement, une véritable société « d'alliés » se met en place dans le but de conserver le pouvoir. Les mariages, parfois même incestueux, sont une pratique courante qui vise à assurer la mainmise sur le pouvoir comtal. Des pactes d'amitiés où l'on se prête mutuellement serment essaiment un peu partout. Le système parental est alors bouleversé au profit d'une nouvelle organisation aristocratique qui doit désormais faire preuve de stratégie pour se maintenir.

L'espace et les hommes

Il n'est pas question d'évoquer ici cette fameuse « mutation féodale » qui fait débat au sein des médiévistes. Cependant, on observe bien un changement à la fin du Xe et au tournant du XIe, avec le début du règne d'Hugues Capet, lorsque le pouvoir royal semble à nouveau occuper une place d'importance.

calendrien agricole moyen ge

Quoi qu'il en soit, l'enjeu majeur du Moyen Âge est celui du lien au sol. Dans cette société avant tout agraire, la détention d'une ou de plusieurs terres est essentielle. A ce propos, il faut se défaire de notre perception de ce qu'est la « propriété » aujourd'hui pour mieux sentir les rapports des hommes médiévaux à la terre. La détention d'une terre à un lien très étroit avec la durée qui lie celle-ci à son détenteur. Il devient donc compliqué donc très rare de voir un seigneur détenir l'ensemble de ses terres d'un seul tenant, ce qui participe à l'essaimage spatial des parcelles. La tendance au regroupement spatial des terres sera effective à partir du XVIe siècle. De fait, la seigneurie incarne davantage le pouvoir d'un seigneur sur l'ensemble de ses terres qu'un « bloc » territorial homogène. Ainsi sur un territoire donné, plusieurs seigneuries s'enchevêtrent sans qu'il y ait d'unité. Quand une communauté villageoise obtient une charte de franchise, comme celle de Blois de 1196 par exemple, ceci se fait à l'avantage d'un seigneur qui perçoit alors « un cens annuel pour quiconque habite Blois et sa banlieue ». Ainsi, certains villageois qui autrefois dépendaient d'une seigneurie distincte doivent désormais verser un nouveau cens à un autre seigneur.

Au cours du XIe siècle, l'aristocratie s'enracine dans ce territoire désormais mieux « quadrillé » en se faisant élever des mottes castrales. On est encore bien loin des châteaux fortifiés qui peuplent notre imaginaire contemporain. Il s'agit plus vraisemblablement d'un tour – le plus souvent en bois – élevée au sommet d'une motte de terre de hauteur variable - de 10 à 20 mètres - et pouvant aller de 30 à 100 mètres de diamètre. Cette même tour est entourée d'une palissade de bois. Au pied de la construction se profile assez rapidement ce que l'on désigne par « basse-cour ». Là, activités artisanales et agricoles se développent. Progressivement, le prestige ne se mesure plus uniquement en fonction de l'occupation horizontale de l'espace mais de manière plus verticale.

Les historiens du XIXe et du début de XXe siècles ont certainement trop insistés sur le caractère militaire du « château ». Certes, sur des zones de contact comme la Catalogne avec les musulmans au Sud ou en Angleterre après la conquête de Guillaume le Conquérant, la fonction militaire a pu motiver l'édification d'un château. Mais la fonction première du « castrum » est davantage celle de noyau de de production et d'activités artisanales et agricoles. De fait, les aristocrates ne sont plus « de passage » au sein de leurs domaines mais tendent à y résider afin de gérer ce noyau et de montrer qu'ils en sont au centre. Peu à peu, ces tours de bois sont reconstruites ou construites en pierre et des habitations paysannes y sont agrégées. C'est par exemple le cas de l'incastellamento en Italie du Nord ou en Catalogne.

Au sein des communautés villageoises, les seigneurs tiennent à rendre leur pouvoir visible en se faisant par exemple édifier ces fameuses tours déjà évoquées ou encore avec des maisons fortifiées entourées d'un large fossé et d'un rempart. En plus de lieux de résidence, ces constructions servent de centres de production et aussi d'endroits où les paysans, les vilains, viennent verser leurs redevances. Au XVe siècle en Bretagne par exemple, on compte près de 14 000 de ces manoirs. A côtés de ces espaces cultivés dont le contrôle seigneurial est plus facilement justifiable, on trouve nombres d'espaces incultes désignés par les termes de saltus ou encore de forêts. Pour s'approprier ces espaces, l'aristocratie a du élaborer un discours et des pratiques légitimant leur contrôle. En effet, ces terres sont d'importantes sources de matériaux précieux comme le bois, le gibier ou encore d'arbres qui fournissent des fruits, nécessaires pour les glandées[iii]. Cette mainmise sur ces forêts s'est élaborée – entre autres - autour de la chasse, qui tend à devenir une activité aristocratique de première importance. Chasser le gibier, surtout le sanglier jusqu'au XIIe puis le cerf ensuite, est une activité fortement socialisatrice. Les terrains de chasse que sont les forêts sont de fait peu à peu réservées aux seigneurs qui en contrôlent peu à peu l'accès.

Dès le Xe siècle, les campagnes connaissent une restructuration favorable à un mode de vie communautaire dans un espace doté de limites, ce que l'on désigne par finage. Les parcelles d'un même paysan peuvent être dispersées au sein de ce même finage, ce qui le pousse à travailler en symbiose avec les autres membres de la communauté. Certains paysans se distinguent du lot, ce qui contribue à la formation d'une «élite rurale ». Cette fraction dominante sert de relais entre le pouvoir seigneurial et le reste de la communauté en assurant le dialogue et les négociations. Ainsi, lors des révoltes, cette élite rurale formée par les maires, les prévôts ou les riches laboureurs, reste plutôt à l'écart, signe que l'homogénéité sociale chez les non-aristocrates est également relative.

Ces communautés prennent peu à peu en charge le mode de production, réduisant ainsi les interventions seigneuriales. La proportion des réserves seigneuriales tendent à diminuer aux alentours du XIIIe siècle, ce qui entraine une diminution des corvées qui se chargent alors d'une forte symbolique. La corvée reste toutefois présente pour rappeler le pouvoir seigneurial. En être exempté est le signe d'une reconnaissance sociale, le plus souvent réservée à l'élite rurale. Inversement, refuser la corvée c'est refuser l'appartenance communautaire et donc nier le pouvoir seigneurial.

Toutefois, pour assurer leur maintien, les seigneurs encouragent la mise en place de deux modes de productions distincts. D'un côté, le fermage est un mode de faire-valoir indirect où le seigneur loue des terres stipulées par un bail à ferme, ce qui garantit une rente fixe. De l'autre côté, le métayage unit le propriétaire et l'exploitant. Le métayer exploite à court terme – souvent renouvelable – une terre contre le versement d'une partie des récoles au propriétaire. Le propriétaire/seigneur fournit parfois une partie des semences et l'outillage. Ce mode d'exploitation est davantage propice à l'innovation.

Bibliographie

- AURELL Martin, La noblesse en Occident Ve-XVe siècle, Armand Colin, 1996.

- BARTHELEMY Dominique, Nouvelle histoire de la France médiévale, Volume 3 : L'Ordre seigneurial, XIe-XIIe siècle, Points, 1990.

- MORSEL Joseph, L'aristocratie médiévale Ve-XVe siècle, Armand Colin.

 

[i] Epitaphe de Dynamus, évêque d'Avignon au VIIe siècle

[ii] A la fois armée et service dans cette armée. Ce service est progressivement restreint aux vassaux envers leur seigneur, pour une campagne importante ou une chevauchée. Réduit à 40 jours au XIIe, l'ost peut faire l'objet d'un rachat ou d'une contribution monnayée (l'écuage)

[iii] Pacage des porcs en forêt

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