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Expansion et conquêtes islamiques (3/3)

Steuben - Bataille de PoitiersL'incroyable réussite des conquêtes islamiques pourrait laisser croire que les Arabes étaient tous unis derrière les différents califes. Pourtant, c'est très rapidement le contraire qui se produit. Dès la guerre de la Ridda, on a vu que le jeune Etat en construction, suite à la mort de Muhammad, avait dû combattre des rébellions au cœur même de la péninsule Arabique. Ce n'est rien en comparaison de ce qu'il advient quand il s'agit de donner des successeurs au Prophète, et notamment après la mort du premier d'entre eux, Abû Bakr. Peu à peu, l'Islam tombe dans la fitna, et les conquêtes finissent par s'essoufler...

 

La difficile succession d'Umar

Le second calife, grand artisan de la première phase des conquêtes, est assassiné en 644 par un chrétien, ou un zoroastrien, selon les sources. Avant de mourir, 'Umar a eu le temps de désigner son successeur, 'Uthmân, soutenu par les principales familles mecquoises, mais qui ne fait pas l'unanimité. A peine nommé, le calife place ses proches aux postes les plus importants, et se déclare « vicaire de Dieu ». De plus, il a pour idée d'imposer une version « officielle » du Coran. Dès la deuxième moitié de son califat, les tensions tournent au conflit armé : en 656, des soulèvements éclatent en Irak, mais ce sont des Egyptiens qui viennent à Médine pour assassiner 'Uthmân ! La crise ne fait alors que commencer.

Le califat d'Alî et la fitna

Investiture Ali-miniature-ottomane-turque-de-la-fin-du-xvie-Pourtant gendre du Prophète, 'Alî a encore plus de mal à obtenir une pleine légitimité ; il est même accusé de complicité dans l'assassinat de son prédécesseur. Son califat n'est qu'une succession de conflits, une véritable guerre civile au sein de l'Islam, qui est appelée « fitna ». 'Alî affronte dès 656 les Qurayshites à la bataille du Chameau, puis l'armée syrienne de Mu'âwiya, futur calife, à Siffîn. Deux ans plus tard, il fait massacrer les kharîjites, une « secte » musulmane qui estimait, entre autres, que le califat n'avait pas à être réservé à la famille du Prophète, ou même aux Arabes. C'est l'un d'entre eux qui assassine le calife en 661. Les partisans de 'Alî survivants forment la shî'a, à l'origine du shiisme.

Son ancien adversaire, Mu'âwiya, lui succède. Il fonde la dynastie des Omeyyades et installe sa capitale à Damas, en Syrie, province dont il avait la charge depuis les débuts de la conquête.

La conquête du Maghreb

La fitna a ralenti la conquête du Maghreb et de l'Ifriqiya, qui avait commencé dans la foulée de celle de l'Egypte.

En 670, le gouverneur 'Uqba ibn Nâfî fonde Kairouan (en Tunisie aujourd'hui), une « ville-camp » semblable à Fustât ou Kûfa. Les troupes arabes se retrouvent alors face aux Berbères de Kusayla, qui font preuve d'une grande résistance, notamment en prenant un temps Kairouan. 'Uqba tente un premier raid vers l'Atlantique au début des années 680, avant d'être tué dans une bataille contre les Berbères. Le calife omeyyade Abd al-Malik (685-705) relance les offensives en envoyant une armée de 15000 hommes, composée notamment d'alliés berbères. Kairouan est reprise, Kusayla tué. Pourtant, les années suivantes, les difficultés perdurent et les Arabes alternent succès et échecs. Carthage est prise, puis perdue. Tunis est fondée en 698, et tout s'accélère enfin au début du VIIIe siècle, quand une révolte berbère, menée par la Kahina, est écrasée (702). En 709, les Arabes occupent enfin Ceuta, tout proche de l'Espagne wisigothique.

La région, normalement contrôlée par les Byzantins, a été christianisée, surtout dans les villes, où le clergé est assez présent. Mais son départ précipité permet, à terme, une islamisation un peu plus rapide qu'en Orient, même si cela diffère selon les régions. Surtout, les Berbères rejoignent en nombre les rangs des armées musulmanes, et constituent le gros des troupes qui débarquent bientôt en Espagne wisigothique.

Al Andalus

Tariq ibn ZiyadC'est un gouverneur de la nouvelle province, Mûsâ ibn Nusayr, qui décide de se diriger vers l'Espagne wisigothique, aidé par un Berbère, Târiq ibn Ziyâd. Un certain Tarif aurait servi d'éclaireur dès 709-710, mais la conquête ne commence qu'à partir de 711. On ne sait pas d'ailleurs si le premier but est la conquête, car les Arabes et leurs récents alliés berbères mettent le pied en péninsule Ibérique en profitant des divisions que connaît le royaume wisigothique. Toutefois, le nombre de combattants envoyés, et la présence dans la seconde vague du gouverneur Mûsâ laissent peu de doutes sur leurs intentions.

Alliés au comte Julien de Ceuta (certains historiens remettent cependant en cause son rôle), les armées musulmanes, fortes d'environ 7000 hommes, débarquent donc en 711 et remontent rapidement vers le nord. Le roi wisigoth Rodrigue, occupé à combattre les Basques, doit faire route vers le sud pour contrer ce nouvel ennemi, mais son armée est écrasée, et lui-même tué, par les troupes de Târiq à la bataille du rio Guadalete, le 23 juillet 711. Les Arabo-berbères capturent les insignes de la royauté wisigothique, et prennent Tolède dans le même élan, pendant qu'une petite troupe se dirige vers Cordoue.

En 712, le gouverneur Mûsâ ibn Nusayr débarque à son tour avec 18 000 hommes, essentiellement des Arabes. Ils prennent relativement facilement des villes comme Séville, Mérida et Saragosse, puis Lérida sur la route de Barcelone et Narbonne. Mais le succès de Tariq et Mûsâ semble avoir éveillé les soupçons du calife omeyyade al-Walîd, qui les rappelle en 714. Mûsâ ibn Nusayr est emprisonné, et meurt en captivité en 716-717 ; on ne sait rien du sort de Târiq. Le fils de Mûsâ, Abd al-Aziz, lui succède comme gouverneur de la région. Beaucoup des prises de villes sont faites grâce à des traités, non par la force. L'exemple le plus connu est le traité dit de Tudmir (de Théodomir, un prince wisigoth), qui montre entre autres que les conquérants permettent aux populations locales de garder leur religion, en échange d'une soumission au nouveau pouvoir. Cela ne facilite pas pour autant les conversions et l'islamisation, qui est très irrégulière selon les régions, et ne se fait pas toujours sans réactions violentes.

Parallèlement, des divergences entre Arabes et Berbères voient le jour, au nord notamment, dans des régions frontalières, près de la petite monarchie chrétienne de Pélage, qui résiste à la conquête, et plus encore aux abords des Pyrénées, qui commencent, selon certaines sources, à être franchies vers les années 718-719. C'est là que tout se joue pour la suite, en particulier la confrontation avec l'Aquitaine et la Gaule franque.

De nouvelles crises frappent l'Islam

En Occident comme en Orient, les conquêtes finissent par se ralentir à la moitié du VIIIe siècle. Les raisons sont multiples, et ne tiennent pas uniquement à la résistance ennemie.

Tout d'abord, la dynastie omeyyade connaît de nouvelles crises dès les années 680, difficilement circonscrites par Abd al-Malik. En 744, une nouvelle révolte shiite éclate à Kûfa, puis c'est au tour des khârijites en 747 qui, avec l'aide de nombreux alliés, parviennent à prendre La Mecque et Médine avant d'être écrasés en 748. Le coup de grâce pour les Omeyyades vient d'Iran. Une mystérieuse « organisation clandestine », basée à Kûfa dès 718, étend son influence dans le Khurâsân les années suivantes. Les révoltes qui éclatent se réclament de la famille du Prophète par son oncle, al-Abbâs, mais aussi de la famille de 'Alî. Adoptant la couleur noire, en référence aux vêtements que Muhammad aurait porté lors de son entrée victorieuse à La Mecque, ils passent à l'offensive en 747. Tout l'Irak est touché, et le calife omeyyade Marwân II est battu à la bataille du grand Zab, en 750. Les Omeyyades survivants sont traqués, et seul Abd al-Rahmân parvient à s'enfuir en Occident, où il va fonder l'émirat de Cordoue. Un nouveau califat, qui prend bientôt pour capitale Bagdad, est fondé, dirigé par les Abbassides.

L'Occident musulman n'est pas plus calme que l'Orient. Si les Berbères se sont peu à peu islamisés, les tensions continuent avec les Arabes. Chaque gouverneur de la région connaît des problèmes, comme par exemple Yazîd ibn Abî Muslim qui est assassiné dans la mosquée de Kairouan (720). Vingt ans plus tard, les Berbères, pour beaucoup proches du khârijisme envoient une ambassade au calife omeyyade al-Walîd pour réclamer l'égalité de traitement avec les Arabes. Son refus provoque une grande révolte, qui manque de faire tomber le régime puisque Kairouan est assiégée. L'armée du gouverneur, renforcée par des éléments syriens, ne parvient à renverser la situation que grâce aux divisions au sein des khârijites. Les années suivantes, l'unité du Maghreb se désagrège peu à peu, des émirats indépendants sont proclamés un peu partout, comme Tunis en 744, ou Kairouan en 758. Le nouveau califat abbasside parvient un temps à conserver par la force l'Ifrîqiya, mais plus à l'ouest, où des principautés indépendantes se maintiennent, la situation s'aggrave au IXe siècle.

Enfin, Al Andalus est à son tour frappé par la crise, en lien direct avec le Maghreb, mais aussi ce qui se passe en Orient. Les défaites des armées syriennes au Maghreb ont provoqué l'afflux de troupes en al-Andalus, exacerbant les rivalités entre Berbères et Arabes et, au sein même des tribus arabes, entre Qaysites du nord et Yéménites du sud. La crise démarre à partir de 741, de façon très violente, une « guerre civile », qui provoque une vacance du pouvoir entre 741 et 746. Se met alors en place un émirat, dirigé par Yûsuf al-Fihrî. Mais une famine frappe la péninsule en 750, poussant des Berbères à partir pour le Maghreb, al-Fihrî perdant à cette occasion nombre d'alliés. Cela profite au parti des Yéménites, qui choisissent comme chef l'omeyyade Abd al-Rahmân, qui a fui la purge abbasside. Son accession au trône n'est pas immédiate. Il lui faut encore affronter l'émir al-Fihrî, membre de la famille Qurayshite, qu'il finit par vaincre en 756, avant de fonder l'émirat de Cordoue. La situation se stabilise enfin en al-Andalus.

Les échecs militaires

Outre les violentes crises, l'arrêt des grandes conquêtes s'explique par les échecs militaires. Le premier intervient devant les murs de Constantinople, capitale de l'Empire byzantin qui, au contraire de son rival perse sassanide, a résisté à l'expansion de l'Islam. Après des tentatives au milieu du VIIe siècle, les Arabes lancent une grande offensive en 717, menée par le général Maslama. La flotte arabe approche de Constantinople, dont la défense maritime avait été renforcée sous Anastase II. La ville est prête pour un long siège, protégée derrière ses murailles qui interdisent un assaut frontal. Malgré des renforts envoyés d'Égypte et de Syrie en 718, le siège est un échec, aggravé par la défection de marins égyptiens ; les Arabes se retirent.

Plus loin à l'est, les armées musulmanes ont poussé jusqu'à Samarkand, en Asie centrale. Mais dès les années 720, elles doivent reculer face aux armées chinoises, en Transoxiane. Le front est finalement stabilisé suite à la bataille de Talas (au Kazakhstan actuel), en 751. C'est certes une victoire musulmane, mais qui signifie le statu quo et l'arrêt de la poussée musulmane vers l'est pour plusieurs siècles.

Steuben - Bataille de PoitiersC'est toutefois en Occident que l'Islam connaît ses plus grands revers, notamment grâce aux crises qui secouent al-Andalus. Des raids permettent la prise de Narbonne en 719, mais les Arabo-berbères connaissent un premier échec en 721, devant les murs de Toulouse, face au duc Eudes d'Aquitaine. Les années suivantes, des garnisons sont installées dans différentes cités de Septimanie, comme Carcassonne, bases de raids vers le nord, l'un d'eux poussant peut-être jusqu'à Autun en 725. Cela n'empêche pas des alliances locales, comme celle scellée entre Eudes d'Aquitaine et le Berbère Munnuza, hostile au pouvoir de Cordoue. En 732, le gouverneur andalou Abd al-Rahmân al-Ghafiqi, passe à son tour les Pyrénées. Le but de l'expédition est probablement le pillage, aucune source ne mentionnant une volonté de conquête. Les troupes musulmanes se contentent d'ailleurs de saccager les cités qu'elles traversent, s'intéressant notamment aux abbayes et basiliques, comme celle de Poitiers, mise à sac. Le duc d'Aquitaine, défait non loin de Bordeaux, semble alors avoir appelé à son secours Charles, maire du palais de la Gaule franque, pourtant farouche rival. Le Franc et l'Aquitain affrontent l'armée d'Abd al-Rahmân entre Poitiers et Tours. Le gouverneur andalou est tué. C'est principalement Charles, plus tard appelé « Martel », qui est le grand vainqueur, son succès lui permettant de mettre un pied en Aquitaine, au détriment d'un Eudes affaibli (il meurt en 735). La victoire de Poitiers ne signifie pas pour autant l'arrêt des incursions musulmanes. Echaudés par la défaite en Aquitaine, les musulmans décident de s'appuyer sur la base arrière de Narbonne, et les gouverneurs de Cordoue préfèrent envoyer ceux de Septimanie pour des raids et des ambassades afin de trouver des alliés contre le Franc. En 734, Yûsuf ibn Abd al-Rahmân al-Fihrî passe un accord avec un Provençal, le patrice Mauronte, qui lui permet d'entrer pacifiquement dans Avignon, puis d'occuper Arles. Charles réagit, mais pas en solidarité avec les chrétiens : il attaque la Provence, accompagné de son frère Childebrand, pour repousser les Sarrasins, mais surtout pour punir Mauronte de son alliance avec eux. Les deux frères prennent Avignon en 737, puis se dirige vers Narbonne. Ils battent une armée de secours à Sigean, près de la rivière de la Berre, mais le siège de Narbonne est reporté. Sur le retour, Charles, semble-t-il exaspéré par le soutien des populations locales aux Sarrasins et à Mauronte, décide de détruire les murailles de Béziers, Agde et Nîmes. Il laisse son frère sur place, celui-ci devant à nouveau affronter une armée sarrasine, avant finalement de vaincre Mauronte, qui disparaît dans les Alpes. La Provence est soumise. La Septimanie reste sarrasine jusqu'en 759, date à laquelle le fils de Charles Martel, Pépin le Bref, prend Narbonne. Comme en Provence vingt ans plus tôt, le soutien de la population aux Carolingiens ne semble pas avoir été garanti, finalement acquis contre la garantie de garder les lois wisigothiques. La chute de Narbonne est décisive, car les musulmans sont repoussés derrière les Pyrénées, après quatre décennies de présence dans la région. Les années suivantes, le roi Pépin les consacre à s'installer dans le sud ouest de la Gaule, en combattant l'Aquitaine, véritablement soumise aux Carolingiens sous Charlemagne. Il en profite pour nouer des relations avec des rebelles d'al-Andalus, avec par exemple Sulaymân, qui contrôlait Barcelone et Gérone, et qui tient un rôle central dans l'intervention de Charlemagne en al-Andalus en 778...

La fin de l'expansion islamique ?

Les grandes conquêtes s'arrêtent bien au milieu du VIIIe siècle, en raison, on l'a vu, des graves crises que traverse l'Islam, ainsi que des résistances, franque à l'ouest, byzantine ou chinoise à l'est. Cependant, au cours du IXe siècle, les musulmans conquièrent les grandes îles de la Méditerranée, et au Xe siècle celle-ci est parfois considérée comme « un lac musulman », malgré la concurrence byzantine.

L'arrêt des conquêtes permet en outre le développement de relations diplomatiques, voire commerciales. C'est le cas, notamment, avec les Carolingiens. En Occident, ils continuent de nouer des liens avec les pouvoirs frontaliers qui contestent l'autorité de l'émirat de Cordoue (avec parfois des conséquences fâcheuses, comme le désastre de Roncevaux) ; et parallèlement, ils envoient des ambassades vers le califat abbasside, ayant pour rival commun l'Empire byzantin. Toutefois, ces échanges diplomatiques sont avant tout symboliques, n'ouvrant sur rien de concret.

S'il existe des relations autres que conflictuelles, la guerre n'est jamais très loin, avec par exemple les raids pirates en Méditerranée occidentale. Il faut finalement attendre le XIe siècle, avec la Reconquista puis les Croisades, pour que des affrontements d'ampleur reprennent entre Islam et Occident chrétien.

Bibliographie non exhaustive

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- CHEYNET Jean-Claude, L'empire romain d'Orient, A. Colin, Paris 2006.
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- ROUCHE Michel, L'Aquitaine des Wisigoths aux Arabes (478-781) : naissance d'une région, EHESS, Paris, 1979.
- TOLAN John, Les Sarrasins : l'islam dans l'imagination européenne au Moyen Âge, Paris, Aubier, 2003.

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