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La raison d’État (XVIe - XVIIe siècles)

machiavel

La « ragione di Stato », en français la « raison d’État », est un concept de philosophie politique qui apparut dès le XVIe siècle dans l’espace italien. Cette idée permettait alors aux États de justifier leurs actions, si illégales soient-elles, au nom du bien public et dans l’optique de la conservation et de l’exercice du pouvoir politique. Pendant longtemps, l'on a considéré Nicolas Machiavel comme l'inventeur du concept. Mais qu'en est-il vraiment ?

 

 

Autour de la paternité du concept

La paternité du concept de raison d’État est incertaine. Toutefois, il semble désormais établi que le fond de l’idée est né au début du XVIe siècle chez Nicolas Machiavel, qui justifiait l’utilisation de mauvais moyens à des fins justes dans son ouvrage majeur, Le Prince. À en croire l’historien britannique Quentin Skinner, pour Machiavel, « il faut être prêt à faire n’importe quoi, aussi déplaisant que ce soit, afin de maintenir son État. » Le Prince l’exprime d’ailleurs assez clairement dans le chapitre consacré à la « Manière dont les princes doivent observer la foi » :

« Chacun voit ce que tu parais, peu sentent ce que tu es et ce petit nombre ne s’enhardit pas à s’opposer à l’opinion de beaucoup, qui ont la majesté de l’état pour les défendre ; et dans les actions de tous les hommes et surtout des princes, pour lesquelles il n’y a pas de tribunal auprès de qui protester, on regarde la fin. Qu’un prince fasse donc en sorte de vaincre et de maintenir l’état et les moyens seront toujours jugés honorables et seront loués de chacun. »

Il n’y a pas, chez Machiavel, l’idée de l’État moderne, dans son acception la plus abstraite. D’une certaine manière, dans ses écrits, Machiavel introduit l’ « état » comme une unité de sens, et en aucun cas comme un concept ou une idée. Toujours d’après Quentin Skinner, « il nous faut aller vers les humanistes héritiers des Italiens, dans la France et l’Angleterre du XVIesiècle, en particulier ceux dont le champ d’intérêt essentiel était l’humanisme juridique » pour trouver l’évocation de l’État en tant que concept de philosophie politique moderne. En somme, pour trouver les véritables premières applications de la « ragione di Stato », de la raison d’État.

Les premières applications du concept de raison d’État.

L’on attribue bien souvent à tort l’invention de la « raison d’État » à Machiavel. La tradition littéraire a, par ailleurs, et au fil des siècles, consacré cet auteur comme le vecteur fondamental de la propagation de l’idée, tant son oeuvre fut lue, éditée et diffusée en Europe. Aussi le Florentin considérait-il qu’il pouvait être légitime pour un Prince d’user de moyens insidieux, réservant ainsi la vertu pour d’autres occasions, afin de servir ses propres intérêts –  ou ceux de la communauté politique qu’il représente, de par son statut et sa position sociopolitique.

guicciardini

François Guichardin, lui aussi Florentin, ami et contemporain de Nicolas Machiavel, auquel il reprit notamment l’idée de raison d’État, fut l’un des premiers auteurs à avoir utilisé ce concept en toutes lettres dans ses Ricordi. Conseils et avertissements en matière politique et privée. À cet égard, Maurizio Viroli, dans un ouvrage consacré à Machiavel, explique que « le vrai coup magistral intellectuel était l'invention de son ami Guichardin, ou la redécouverte du concept [de raison d’État]. » Ainsi, il semble introduire la possible naissance de la notion chez le binôme Machiavel-Guichardin. Alors que le premier l’utilisait en tant qu’unité de sens, le second lui donnait son nom et l’érigeait véritablement en tant que concept.

 

Il est donc essentiel de considérer la naissance de la raison d’État comme le fruit d’une réflexion idéologique et intellectuelle conjointe, conclusion de la collaboration involontaire de deux penseurs majeurs du XVIᵉ siècle. Aussi, dans son approche politique, Guichardin reste-t-il profondément machiavélien.

La raison d’État remise en question

Érasme, suivi par toute une série d’humanistes d’Europe du Nord, s’est intéressé à cette question essentielle de la préservation de l’État, per fas et nefas, ainsi que des moyens à mettre en oeuvre dans le cadre de cet objectif final. Aussi est-ce dans ce contexte spécifique de Réforme que l’on accusa Machiavel, en Angleterre et en France, d’être un « politique athée », méprisant tout intérêt moral dans l’exercice du pouvoir.

Ainsi, en 1539, dans son Dialogue entre Reginald Pole et Thomas Lupset, l’anglais Thomas Starkey perçoit le penseur de la République de Florence comme le destructeur de toutes les vertus politiques. L’attaque la plus violente portée à Machiavel, et certainement la plus fameuse, est celle d’Innocent Gentillet, qui, quelques décennies plus tard, en 1576, dans son Anti-Machiavel, juge les maximes du Florentin « détestables ». Aussi, la pensée de Machiavel, à propos de l’idée de raison d’État, reprise dans un même temps par Guichardin, marque-t-elle le début de longs débats en Europe, jusque dans les années 1570, et même au-delà.

La raison d’État, ou la préservation de l’État coûte que coûte, a fait son chemin depuis ses premiers balbutiements au XVIe siècle. Preuve en est qu’aujourd’hui encore, les hommes politiques l’appliquent. Par exemple, l’on a bien souvent prêté à François Mitterand la lecture assidue du Prince de Machiavel. Plus encore, la littérature qui gravite autour de la raison d’État ne l’a pas seulement érigée en concept, mais en véritable « ancêtre de la science politique ». Ainsi, l’on pourrait considérer que la volonté de Barack Obama de ne pas diffuser les photographies de la mort d’Oussama Ben Laden consiste en une application de la raison d’État : il s’agit de préserver avant toute chose les intérêts étatiques, face aux possibles critiques internationales, qui pourraient se révéler néfastes.

 

Bibliographie

- SKINNER Quentin, Les fondements de la pensée politique moderne (trad.), Paris, Albin Michel, Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité, 2009 ; édition originale : SKINNER Quentin, The Foundations of Modern Political Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 1978, 2 vol.

- MACHIAVEL Nicolas, Il Principe, Francfort, Giuseppe Baer, 1852 ; édition française : MACHIAVEL Nicolas, GAILLE-NIKODIMOV Marie (trad.), Le Prince, Paris, Le livre de poche, Coll. Classiques de poche, 2000.

- BORGNA Romain, FAGGION Lucien (dir.), Le Prince de Fra Paolo. Pratiques politiques et forma mentis du patriciat à Venise au XVII siècle, Aix-en-Provence, Université de Provence, 2011, p. 102-105 [développement sur la raison d'État].

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