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Chypre, de Venise à Constantinople

cornaroLe XVe siècle est le moment où tout bascule pour la Chypre des Lusignan. Maîtres de l'île depuis la fin du XIIe siècle, les seigneurs latins plient devant les pressions conjuguées de Gênes et du sultanat mamelouk. Leur choix de se tourner vers Venise les mène à leur perte : à la mort de Jacques II, c'est sa femme la Vénitienne Catherine Cornaro qui monte sur le trône, avant qu'elle cède finalement la place au gouvernement de la Sérénissime, en 1489. Chypre devient une colonie vénitienne pendant près d'un siècle, jusqu'à ce qu'elle attise l'appétit des grands rivaux de Venise, les Ottomans.

 

Une domination vénitienne contestée

La république de Venise n'a pas attendu d'avoir effectivement le pouvoir complet sur l'île de Chypre pour développer son projet de colonisation. Dès la fin des années 1470, des projets d'envois de colons sont montés, mais interrompus car jugés trop coûteux.

Une fois Catherine Cornaro écartée, Venise met en place son système de gouvernement sur l'île. A sa tête un gouverneur et deux conseillers, qui résident à Nicosie. On créé de plus un Grand Conseil alors que le gouverneur militaire est lui installé à Famagouste. Toutefois, la société chypriote conserve une part importante de la féodalité héritée du temps des Lusignan. Les grandes familles aristocratiques sont toujours pour la plupart d'origine latine, alors que les Vénitiens sont surtout représentés chez les bourgeois. Le reste de la population chypriote est divisée en « classes » comme les parèques, proches des serfs de l'Occident médiéval, et les francomates, des paysans libres. Certains peuvent également acheter le statut spécial de « Vénitiens blancs » contre 300 ducats.

Pour augmenter la population, Venise encourage la venue d'immigrés de ses autres colonies ainsi que d'autres régions comme des Slaves, des Albanais ou même des Syriens de rite chrétien. La plupart sont destinés au travail agricole, l'île bénéficiant de grands atouts dans ce domaine. Ainsi, la population passe de 100 000 habitants en 1490 à 200 000 en 1570. La production agricole s'accroît. Cela n'empêche pas pour autant les tensions et les crises. D'abord, l'île subit plusieurs calamités et catastrophes naturelles, des périodes de famine et d'épidémies qui mettent à rude épreuve le gouvernement de Nicosie. Certains tentent d'en profiter, comme le Crétois Iakovos Diassorinos, qui est même prêt à s'allier aux Ottomans. En vain. Malgré tout, certains historiens estiment qu'au-delà de ces difficultés, le pouvoir vénitien n'a jamais été totalement admis par la population grecque chypriote. S'est ainsi développée une « légende noire » autour de la présence vénitienne en Chypre, qui expliquerait l'alliance d'une partie des Chypriotes avec les Ottomans en 1570-1571. Il semble certain en tout cas qu'à la veille de l'attaque turque, l'île était mal gouvernée et en proie à la corruption.

La menace turque

La deuxième moitié du XVIe siècle, malgré la paix avec Soliman le Magnifique, voit la menace turque s'accroître autour de Chypre. Le gouvernement décide donc de moderniser les forteresses, particulièrement Nicosie et Famagouste, cette dernière étant vue comme « la plus forte de toutes les villes » par un voyageur français en 1567.

Les grands travaux de Nicosie, conduits par l'architecte Giulio Savorgnano, provoquent la destruction d'un grand nombre de bâtiments de l'époque franque, le pire étant que c'est en pure perte puisque la ville tombera finalement assez rapidement.

La menace turque s'intensifie avec l'arrivée au pouvoir du fils de Soliman, Selim II. Poussé par son entourage, le nouveau sultan lance un ultimatum à Venise afin qu'elle lui cède Chypre pacifiquement. Il revendique une souveraineté sur l'île accréditée par le tribut que la république lui verse depuis toujours, tribut existant en fait depuis l'époque mamelouke.

Les Vénitiens ne savent au début pas trop comment réagir, deux partis s'opposant, entre recours à la diplomatie et appel à la guerre. La Sérénissime cherche des alliés, en vain, ses relations étant trop mauvaises avec son rival espagnol, Philippe II. Cela n'empêche pas le sénat vénitien de rejeter l'ultimatum turc. L'offensive ottomane peut alors commencer.

La conquête de Chypre par les Ottomans

Les premiers raids touchent l'île en juin 1570, et les troupes turques débarquent le mois suivant près de Larnaca. Pour le plus grand malheur des Chypriotes, ils sont gouvernés par un incompétent, Nicolo Dandolo. Celui-ci, réfugié dans la forteresse flambant neuf de Nicosie, ne peut rien, et la ville tombe le 25 juillet. Le gouverneur est décapité.selim-ii

Après avoir laissé quatre mille janissaires dans la capitale, les Turcs ravagent le reste de l'île puis font le siège de Famagouste. Celle-ci est bien mieux commandée et défendue, et les ennuis commencent pour les pachas.

Côté chrétien, l'offensive turque a réveillé tout le monde. D'abord Venise, qui a finalement accepté de l'aide. Le pape Pie V ensuite, très motivé par le fait de stopper l'expansion musulmane. Ressuscitant l'esprit de croisade, il convainc Philippe II de s'allier à ses rivaux vénitiens et se met ainsi en place une Sainte Ligue. Le but, mettre à l'eau une flotte capable de battre les Turcs. Pour autant, les problèmes ne sont pas réglés, les rivalités demeurant au sein de l'alliance chrétienne.

C'est en fait la chute de Famagouste le 1er août 1571 qui permet à la Ligue de se souder. Les circonstances de la mort de Marcantonio Bragadin, humilié et torturé avant d'être écorché vif, son corps exhibé devant l'armée turque, choque les chrétiens. La flotte s'ébranle. Elle écrase la flotte ottomane à Lépante, le 7 octobre 1571. Toutefois, la victoire écrasante n'a que peu de portée stratégique. La flotte du sultan est reconstituée et améliorée quelques mois plus tard, et surtout l'Empire ottoman garde Chypre, définitivement cédée par Venise en 1573.

Ce qui fait dire au grand vizir Sokullu Mehmet Pacha, s'adressant à l'ambassadeur vénitien : « En vous enlevant Chypre, nous vous avons coupé un bras ; en battant notre flotte, vous nous avez rasé la barbe. Un bras coupé ne peut repousser, mais la barbe, une fois rasée, repousse avec plus de force qu'auparavant ».

 

Bibliographie

–                    A. Blondy, Chypre, PUF, 1998.

–                    K. P. Kyrris, History of Cyprus, Nicosie, 1985.

–                    G. Hill, A History of Cyprus, Cambridge University Press, 2010 (rééd).

–                    « Chypre entre Orient et Occident », Religions & Histoire, hors-série 8, octobre 2012.

–                    F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, 1993 (rééd).

–                    J. Norwich, Histoire de Venise, Payot, 1986.

–                    A. Zorzi, Histoire de Venise, Perrin, 2005.

–                    R. Mantran (dir), Histoire de l'Empire ottoman, Fayard, 1989.

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