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Accueil Histoire de France Le chevalier d'Eon (Charles de Beaumont, 1728-1810)

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Le chevalier d'Eon (Charles de Beaumont, 1728-1810)

chevalier_eonLe voile est levé sur le Chevalier d’Eon….Malgré tous les sobriquets qu’on lui a attribué « l’amazone du jour », « la célèbre pucelle de Tonnerre », « l’amphibie »…Charles Geneviève d’Eon de Beaumont fut bien un homme. La raison de sa célébrité en dehors du fait que ce célèbre espion de Louis XV n’était pas « porté » sur les femmes est qu’il possédait quelques détails physiques légèrement féminins : imberbe, de longues jambes et une poitrine un peu plus développée que d’ordinaire chez un homme !


 

La jeunesse du chevalier d'Eon

Charles Geneviève Louis Auguste André Thimothée d’Eon de Beaumont est né en octobre 1728 à Tonnerre en Bourgogne, dans l’hôtel d’Uzès de style Renaissance. Son père Louis était noble, avocat au parlement, conseiller du roi et directeur des domaines du Roy.

Elevé sévèrement, il apprend le latin et les mathématiques, avant de prendre le chemin de Paris et s’inscrire au Collège des Quatre-Nations pour suivre des cours de danse, d’équitation, de maniement d’épée. A vingt ans, un bon diplôme en main, il entre à la faculté de droit et obtient les certificats d’avocat un an après en août 1749. N’héritant pas d’une grande fortune à la mort de son père en octobre 1749, il rencontre Berthier qui l’aide à devenir censeur royal : apposer sa signature avant l’impression de tout ouvrage. Il se lance alors dans l’écriture (articles de journaux, essais, livres), et ce charmant jeune homme, fin, intelligent, à l’esprit vif, se fait des amis comme le duc de Penthièvre (petit fils de Louis XIV), le comte de Lauragais, le duc de Nivernais.

Ses premiers pas à Versailles

Le chevalier d’Eon fait ainsi la connaissance de la comtesse de Rochefort, une jeune veuve qui l’invite à un bal de carnaval à Versailles. Tout le monde se déguise, Eon parait en femme, savamment maquillé…c’est ainsi que l’histoire commence.

Utilisant ses capacités de déguisement, Louis XV l’enrôle dans le « Secret du Roi », organisme d’espionnage dirigé par le prince de Conti. L’alliance de l’Angleterre et de la Prusse menace l’entente avec la Russie. Eon, devenue Lia de Beaumont, est expédié en Russie en juillet 1755, accompagnant Douglass Mackensie, agent secret écossais et géologue. Douglass est rejeté (sentant trop l’espion français), il en revient donc à Lia d’approcher la tsarine et de lui remettre une lettre du roi de France.

Son ambassade en Russie

Lia, introduite à la cour en tant que lectrice, remet le précieux document à la tsarine puis rapporte trois mois plus tard la réponse au roi de France. Dans ses propos, elle veut bien s’allier à la France contre la Prusse et l’Angleterre mais il faut se « débarrasser » de la Sublime Porte ; or Louis XV ne le pouvait pas. Douglas Mackensie est dépêché en tant qu’envoyé officiel…suivi de près par un chevalier…Eon, le frère de Lia de Beaumont ! Avec son tempérament bouillant, le chevalier accomplit parfaitement sa mission et la tsarine est conquise. De retour en France, malgré une jambe cassée, Eon présente au roi le plan d’attaque de la Russie contre la Prusse, et annonce la bataille perdue des Prussiens face aux Autrichiens. Le roi content, lui offre une pension de trois mille livres et une tabatière en or.

Nommé lieutenant aux Dragons en août 1757 et contraint au repos, il écrit plusieurs essais sur la finance des pays, apprend la défaite de l’armée franco-autrichienne et le froid régnant entre la France et la Russie (le roi de France n’a pas accepté d’être le parrain du petit-fils de la tsarine). Le chevalier fait alors son troisième voyage en Russie pour sauver la situation. Nommé secrétaire d’ambassade, il prend la place de l’ambassadeur actuel…inefficace et trop dépensier. Bien en cour, la tsarine lui propose de rester en Russie, mais il décline l’offre tout en acceptant en échange un grade de capitaine colonel général des Dragons !

Après quatre hivers passés en Russie, déçu par le baron de Breteuil nouvel ambassadeur, Eon rentre en France à l’été 1760, malade de la petite vérole mais muni de recommandations et de compliments sur son bon travail, sa bonne tenue, sa maitrise face à l’adversaire…

La guerre éclate en Allemagne, et le régiment d’Eon n’en fait pas partie ; il s’enrôle alors sous les ordres du comte de Broglie. A l’armée et malgré la protection du comte, les premières médisances fusent : c’est « un roué dangereux, doué d’une grâce de jeune femme » et pourtant il réussit des missions périlleuses pendant que d’autres hésitent et tergiversent comme le comte de Guerchy. La tsarine meurt et la Grande Catherine est favorable aux prussiens : la paix avec l’Angleterre est indispensable.

Ses prouesses et ses exigences en Angleterre

En septembre 1762, le duc de Nivernais nommé ambassadeur et son secrétaire le chevalier d’Eon bien sûr, débarquent en Angleterre. A cette occasion, Eon se surpasse. Apprécié à la cour, en odeur de sainteté auprès du roi Georges III, il réussit à subtiliser les papiers concernant le futur traité de paix (définitivement signé en février 1763) pour les envoyer d’urgence à Choiseul afin de mieux négocier. A son retour à Versailles, Eon est ovationné, reçoit une gratification (un an de salaire), un brevet de chevalier de l’ordre de Saint Louis et les éloges du duc de Nivernais.

Le chevalier, de retour en Angleterre remplace le duc de Nivernais malade et reçoit une autre mission : vérifier l’état des côtes anglaises, afin de pouvoir organiser un débarquement et vaincre ce pays.

Le chevalier mène grand train de vie avec ses vingt deux domestiques, douze chevaux d’écurie et des réceptions tous les jours mais les choses se gâtent lorsqu’il implore la France de subvenir à ses grands besoins. Le ministre refuse, Eon se sent rejeté, délaissé, mal aimé… Tout s’envenime avec l’arrivée du nouvel ambassadeur le comte de Guerchy, ennemi du chevalier. Recevant des remontrances et son rappel en France, Eon fait la sourde oreille et réussit à se faire provoquer lors d’un dîner : s’il se bat il est déshonoré ; s’il se dérobe, il perd la face devant le Tout Londres !

Après un empoisonnement, puis une visite de son domicile, Eon en réfère au roi en personne. Menacé d’extradition en Angleterre, de la Bastille en France, Eon reste à Londres et conserve précieusement les documents secrets. Nous sommes le 31 décembre 1763.

Alors qu’en France, le chevalier perd ses grades et est accusé de crime de lèse-majesté ayant mal accueilli les envoyés du roi voulant récupérer les papiers secrets, en Angleterre tout le peuple soutient le chevalier, face à ses démêlés avec l’ambassadeur, qui perd la bataille malgré les pamphlets diffusés traitant le chevalier de malade mental, ni homme, ni femme… et pendant ce temps, Eon qui fait le mort, écrit un volume de quatre cent pages, traitant Guerchy de lâche, dont la première édition va s’arracher et être rapidement épuisée.Mais en France, c’est l’anxiété…jusqu’où va donc aller cette querelle ? Et on lui supprime sa pension des Affaires Etrangères.

Guerchy mène la vie dure au chevalier et organise même un attentat contre lui. Eon réclame de l’aide de la France, sinon il divulgue tous les secrets d’Etat. Devant comparaître en justice, il se cache chez un ami…sous les traits d’une vieille femme ! Une manne providentielle se présente à Eon en la personne de Vergy, écrivain pamphlétaire jurant devant le tribunal que Guerchy a initié l’attentat…Guerchy est condamné coupable d’assassinat en février 1765, Eon exulte, se calme et coopère avec la France. Il reçoit à nouveau sa pension, mais devant le manque d’argent, vend quelques papiers secrets à chaque envoyé du roi de France.

Le chevalier, nous l’avons constaté, s’habille maintenant en femme. En mars 1771, la rumeur courre, les paris sont lancés, les montants atteignent plusieurs centaines de milliers de livres. En France, les nouvelles vont vite et les questions se posent aussi. Un envoyé du roi de France vient pour voir…Eon joue le jeu et lui fait « tâter » l’endroit en question…Convaincu d’avoir à faire à une femme, il se précipite pour dévoiler la nouvelle au roi de France et à ses ministres ! Le chevalier fait ainsi exprès afin que la France continue à parler de lui.

Un beau jour de novembre 1773, Eon reçoit un courrier qui l’oblige à s’habiller définitivement et pour toujours en femme, s’il veut rentrer en France. En tant qu’espion, il reçoit une nouvelle mission : récupérer les Mémoires de Mme du Barry (sur ses prouesses au lit avec le roi) écrites par Théveneau de Morande auteur à scandale. Eon propose un marché (huit cent livres que le roi n’est pas prêt à payer), mais deux émissaires français débarquent dont l’un est Beaumarchais, qui fait brûler les Mémoires, l’opération se monte à cent cinquante quatre mille livres !

Lorsque le roi meurt en mai 1774, le « Secret du Roi » n’a plus lieu d’exister. Que va devenir le chevalier ? Louis XVI admet de laisser rentrer « la chevalière » contre remise des documents et une gratification de douze mille livres, mais se ravise ayant reçu un mémoire complet écrit par le chevalier en janvier 1775, comptabilisant les frais occasionnés et non remboursés depuis le début de ses missions en Russie : le total se montant à trois cent dix huit mille livres !

A Londres, Beaumarchais rencontre le chevalier qui lui raconte son histoire, son statut de pauvre femme seule, ses déboires avec l’ancien ambassadeur Guerchy, ses demandes sans succès au roi de France, son unique désir de rentrer en France, son manque d’argent. Beaumarchais ne se laisse pas berner et informe la France. Il obtient une autorisation mentionnant « toute latitude de prendre tous arrangements… ». Contre remise des documents secrets, le chevalier recevrait une rente de douze mille livres, un sauf-conduit pour rentrer en France et l’obligation de s’habiller désormais en femme, ainsi que de porter le nom de Mlle d’Eon. Curieux de nature, Beaumarchais va tout faire pour connaître la nature du sexe d’Eon. N’en pouvant plus, le chevalier accepte de signer ce compromis, mais joue la comédie en le cajolant, en faisant la coquette...à tel point que le mariage entre ces deux personnes si différentes est annoncé dans tous les journaux londoniens. Cette farce va durer un an. Le chevalier est à bout, Beaumarchais ne tenant pas parole, ne lui versant aucun montant, les spéculations reprenant, obligé de se justifier devant un tribunal (toujours sur son éventuelle féminité) cette situation ressemble à l’enfer. A bout de force en janvier 1777, le chevalier accepte toutes les conditions quelles quel soit. Il fait ses malles, persuadé d’être une femme…mais portant le costume de dragons.

Son retour en France

A Tonnerre en août, il est accueilli avec exaltation : des coups de canon, de fusils, une haie d’honneur, des festins, un feu d’artifice. Ses dernières heures d’homme sont arrivées ! Sur le chemin de Versailles, il s’arrête chez son ami Berthier qui le presse de porter des habits féminins : « Votre carrière politique et militaire est terminée. Votre gloire de fille commencera ».

Pour paraître à la cour, la reine qui a eu pitié de lui, lui fait parvenir un bon de vingt quatre mille livres afin de constituer sa garde robe. L’apprentissage est difficile, les talons hauts et les chaussures pointues ne facilitent pas la tâche, quant aux baleines du corsage….sans parler des conversations féminines sur les chiffons, les coiffures et parures ! Le chevalier est présenté à la cour le 23 novembre 1777, habillé par Rose Bertin, en robe à panier, frou-frou, éventail…toute l’assemblée est hilare. Personne n’est dupe : « on ne peut pas prendre ce travesti pour une femme, avec des bras velus et musclés, sa barbe naissante sous la poudre, ses gestes brusques ». Et pourtant, tout le monde se l’arrache, il est invité de partout, toujours en robe noire, montant les escaliers quatre à quatre, s’asseyant les jambes écartées…un comportement pareil est invraisemblable, il intrigue tout le monde…

Lorsque la guerre en Amérique se déclare, Eon veut se faire enrôler, mais n’ayant pas de réponse, il menace alors de repartir en Angleterre et reçoit un ordre d’exil pour la Bourgogne. Le chevalier n’en fait rien, bien au contraire, il se promène dans les rues, en habits de dragons ! Arrêté le 20 mars 1779, après un passage dans un couvent d’Auxerre, puis dans une prison « dorée » à Dijon, il est envoyé à Tonnerre avec interdiction d’en sortir et d’être toujours habiller en femme.

Pour passer le temps, il s’occupe de ses terres, plante des vignes, se constitue un arbre généalogique avec de prestigieux ancêtres, dossier qui sera refusé devant le tribunal. Il aide les gens de son village et passe des soirées mondaines, entrecoupées de lecture, jusqu’en 1783 où le roi le laisse revenir à Paris. Lorsque le propriétaire de son appartement londonien lui réclame les loyers, sous peine de vendre toutes ses affaires aux enchères (livres, bibliothèques et papiers secrets), il retourne à Londres en 1785, muni de l’accord ministériel, d’un passeport et de six mille livres. Mais comment déménager une immense bibliothèque et plus de huit mille livres ? Il décide de rester en Angleterre où les gens le reconnaissent, et l’aiment…

Sa fin en Angleterre

Pour survivre, il fait des représentations, des démonstrations, des combats où il peut gagner environ quatre cent livres. Lors d’une représentation, le chevalier d’Eon croise le fer avec le chevalier de Saint Georges et le prince de Galles, puis se résigne à vendre une partie de sa bibliothèque en mai 1791. Malheureusement pour lui, on ouvre en France « l’armoire de fer », renfermant les papiers secrets. Sa maison de Tonnerre est alors fouillée, neuf cartons de papiers plus un paquet de lettres cachetées à la cire rouge sont découverts.

Durant les combats qu’il poursuit pour gagner quelques sous, une lame le transperce en août 1796. Il passe quatre mois entre la vie et la mort et reste paralysé. A soixante neuf ans, ne se battant plus, il est hébergé chez une amie jusqu’en 1804 lorsque la police le recherche pour non paiement de ses dettes. Après cinq mois de prison, libéré grâce à un curé français, il ne lui reste que deux souvenirs : sa croix de Saint Louis garnie de diamants et la tabatière en or reçue de Louis XV, qu’il va déposer au mont-de-piété. Malade, infirme, le chevalier d’Eon s’éteint paisiblement dans son sommeil le 21 mai 1810, après une attaque deux mois plus tôt. Lors de la toilette mortuaire, sa vieille amie découvre…son véritable sexe d’homme ! L’autopsie réalisée, confirme que Charles Geneviève est bien un homme. Le Courrier Universel mentionne la mort du chevalier en juin. Mais deux jours plus tard, le Journal de Paris édite un long papier sur l’incertitude du sexe du chevalier…Tout redémarre…

 

Bibliographie

- « Le chevalier d’Eon » – Michel de Decker. France-Empire, 1999

- « Le chevalier d’Eon : une vie sans queue ni tête » - Evelyne Lever. Fayard, 2009.

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