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La grande peste de 1720 (Marseille)

La_peste_a_Marseille_en_1720Marseille connut sa vingtième épidémie de maladie lors de la grande peste en 1720, depuis Jules César jusqu’au XVIII è siècle. Au XV è siècle, la ville fut atteinte neuf fois. Au XVII è siècle, grâce aux efforts du cardinal Richelieu puis de Louis XIV, les navires suspects ne pouvaient accoster, la police des ports était vigilante. Des certificats sanitaires signés et contresignés étaient requis avant l’amarrage et au vu de ces documents, la quarantaine était décrétée ou non. Mais sous la Régence et la liberté des mœurs, la situation est toute autre….

 

L’arrivée du Grand Saint Antoine

Le 14 mai 1720, une flûte hollandaise, le Grand Saint Antoine arrive en vue d’un des ilots de l’archipel du Frioul, face à Marseille, chargé d’étoffes précieuses et de balles de coton d’une valeur de cent mille écus, en provenance d’Asie.

Pour certains, le bateau parti de Seyde le 31 janvier, avait fait escale dans les ports où l’épidémie de peste était déclarée, notamment à Damas. A Tripoli, la tempête ayant endommagé les voiles, le bateau en récupéra d’autres sur un navire dont l’équipage avait péri de la peste…Pour d’autres, le bateau aurait toutes ses patentes nettes, c'est-à-dire, visées dans des ports non infestés par la peste !

Malgré tout, des morts sont déclarés à bord : un passager, sept matelots et le chirurgien. Le capitaine, conscient qu’il s’agit d’une grave maladie, s’était arrêté à Livourne et muni d’un certificat-diagnostic établi par les Italiens, mentionnant une fièvre maligne pestilentielle, accoste en règle à Marseille. Un autre matelot meurt le 27 mai.

La cargaison appartenant au capitaine Chataud ainsi qu’à des notables de la ville de Marseille, dont l’échevin Estelle, est déchargée au bout de quatre jours seulement pour la vendre au plus vite sur les marchés de Beaucaire. D’habitude, les bateaux suspects sont rigoureusement inspectés et mis en quarantaine. Ayant un petit doute, les autorités décrètent une quarantaine légère vers l’île de Jarre, les matelots en sortiront vingt jours après seulement ! Mais le fléau est dans les rues de la ville….

Les premières victimes

La_peste_a_Marseille_en_1720Le 20 juin, une lavandière de cinquante huit ans s’écroule dans une rue, un bubon au coin de la lèvre. Le 28 juin, dans le même quartier, un tailleur et sa femme meurent, le 1er juillet une autre femme porte un charbon sur le nez. Il s’avère que les premiers malades ont touché la cargaison d’étoffes et les puces porteuses du fléau se trouvaient dans les plis des tissus ; la piqure faite par la puce du rat provoque une septicémie et au bout de trois jours au maximum le malade meurt. La maladie se propage allègrement avec un ou deux morts par jour dans une ville surpeuplée où l’hygiène est déplorable. Le 9 juillet, les médecins suspectent la peste lorsqu’ils découvrent un enfant de treize ans atteint et informent alors les autorités. Des gardes sont postés devant la maison. Mais la municipalité tente de cacher ces morts, afin que le commerce n’en souffre pas. Dès ce moment, on parle de la Peste - le bacille étant nommé Yersinia pestis du nom du chercheur Alexandre Yersin qui le découvre en 1894.

Des quartiers entiers sont touchés lorsque l’un des médecins agrégés le sieur Peyssonel prévient les échevins le 18 juillet que le danger est présent et pressant. Dans la journée du 23 juillet, quatorze personnes meurent dans la même rue…la population est effrayée, le médecin insiste auprès des échevins pour leur faire comprendre que c’est bien la peste. Comme seule réaction, des gardes sont postés au début des rues infectées, les corps malades et les autres membres des familles déplacés en pleine nuit….Le médecin Peyssonel alerte les villes voisines qui réagissent rapidement en interdisant tout commerce et va et vient de personnes avec Marseille. C’est ainsi que dans les alentours et au-delà du Languedoc, jusqu’à Rodez et Toulouse, toute personne en provenance de la Provence est soumise à une quarantaine, les marchandises sont « mises à l’air » quarante jours et aucun voyage n’est possible sans certificat de santé. Les responsables des postes et messageries sont tenus « de faire parfumer en présence de l'un des consuls des lieux les lettres venant de Marseille et lieux voisins ».

Le commerce de Marseille est bloqué, il n’y a bientôt plus de vivres ! Trois marchés sont installés à deux lieues de la ville, un sur le chemin d’Aix, l’autre sur le chemin d’Aubagne et le dernier à l’Estaque, sur le port pour les marchandises provenant de la mer. Les Marseillais peuvent ainsi acheter des provisions aux vendeurs protégés par une double barrière.

masqueLes habitants de plus en plus inquiets, quittent la ville, les uns dans l’arrière pays sur les hauteurs, les autres en bateau en tentant d’emporter leurs biens. Bientôt, il ne reste plus que les curés, les échevins et quelques habitants animés par la foi que répand l’évêque de Belsunce. Sous ses ordres, des milices sont constituées pour débarrasser les maisons infectées, maintenir l’ordre, et aider les plus pauvres. Les « corbeaux », ces hommes réquisitionnés, sortent les cadavres des maisons pour les transporter dans des tombereaux mais au passage chapardent les biens restant chez les anciens habitants.

Le pic de la maladie

A partir du 30 juillet, ce sont quarante morts par jour. D’autres sont découverts aux alentours. Le 9 août : cent morts. Le 15 août : trois cent morts. Une nouvelle contagion apparait le 21 août qui fait périr les malades, les gardes restant et certains forçats. Les échevins survivants, dont M Moustier doivent exécuter eux-mêmes les ordres, aidés de quelques hommes non atteints pour faire enlever les corps par centaines. Cents forçats sont mis à disposition de l’échevin, mais ils meurent en 6 jours, les cadavres jonchent de nouveaux les rues. Huit cent personnes meurent par jour. Et à partir du 30 août : mille morts par jour.

Partout les corps s’entassent, le « Cours » la plus belle promenade des Marseillais est jonché de malades, tous viennent s’abriter sous les beaux arbres…la municipalité, n’ayant plus de « corbeaux » emploient des forçats pour transporter les corps et jusqu’à vingt tombereaux circulent sans cesse…Tous les chiens errent, meurent, on les jette à la mer…l’odeur est plus que pestilentielle avec la chaleur et le soleil.

Les fosses qui présentent une infection dangereuse sont couvertes de chaux, puis de terre. Devant l’immensité du nombre des cadavres, il faut trouver d’autres solutions. Les églises sont ouvertes, les caveaux remplis de tous les corps, la chaux versée dessus, ainsi les rues sont un peu vidées de ces horreurs.

Pour tenter d’endiguer le fléau, on isole les malades restant, les maisons sont désinfectées et enfumées puis on incinère les morts. Les personnes aidant portent le masque au bec de canard, imaginé par De Lorme médecin de Louis XIII, dans lequel on place des plantes aromatiques comme du girofle et du romarin. Aux pieds, ils portent des bottines en maroquin du Levant, des culottes de peau unie, une chemisette, chapeau et gants le tout en peau.

Des recettes du monde entier parviennent à Marseille, composées d’ingrédients plus bizarres les uns que les autres : la poudre de crapaud et des pilules au cœur et au foie de vipères ! Apparemment, le plus efficace serait le vinaigre sur une éponge que l’on place devant sa bouche. L’histoire rapporte aussi que trois professions sont épargnées par la peste : les chevriers et palefreniers, l’odeur des animaux repousseraient les puces du rat et les porteurs d’huile car l’huile les repousserait aussi !

Des personnalités se dévouent : le chevalier Roze et les galériens à son service vont ramasser et ensevelir entre mille et deux mille morts. L’évêque de Belsunce, dont le clergé est décimé au cinquième, visite chaque jour les malades, donne les saints sacrements et distribue de grandes aumônes. Les échevins Moustier et Estelle, le peintre Serre, le lieutenant de l’amirauté Gérin-Ricard, ainsi que des docteurs participent aussi.

A la mi septembre, l’entrée et la sortie de Marseille sont interdites, le courrier est désinfecté, les étoffes et le bateau sont enfin brûlées le 26 sur l’île de Jarre. Mais il est bien trop tard, car le bacille s’est répandu à l’intérieur des terres, jusqu’en Provence et en Languedoc. Le 21 septembre, on recense quatre cent morts.

Vers la fin du malheur

BelzunceFin septembre 1720, on vit quelques pauvres, appuyés sur un bâton que l’on surnomma « les bâtons de Saint Roch », se promener dans les rues à la recherche de victuailles. Ils ont survécus à la maladie. En racontant leur expérience, on arrive à la conclusion que l’on n’attrape pas deux fois la peste. Entre temps, les habitants commencent à revenir dans Marseille, leur étonnement est grand lorsqu’il découvre une ville déserte et presque morte.

Les morts diminuent à partir du 1er octobre. Les mendiants sont envoyés à la Charité, l’hôpital devenant spécialisé pour soigner la peste. L’évêque de Belsunce place la ville sous la protection du Sacré Cœur de Jésus en célébrant une messe le 1er novembre 1720, avec une procession et l’offrande d’un cierge aux armes de la ville. Le 30 novembre, il n’y a plus que deux à cinq morts par jour.

Les états pontificaux construisent alors le Mur de la Peste dans le Vaucluse (Gordes, Murs) pour protéger le Comtat Venaissin, d’une longueur de vingt sept kilomètres, en pierres sèches. En mars 1721 un autre mur, constamment gardé par les troupes françaises pour empêcher tout passage, est construit pour protéger les territoires alentours, entre la Durance et le Mont Ventoux afin d’empêcher toute relation entre le Comtat Venaissin et le Dauphiné qui n’est pas encore atteint.

Les années qui suivent

Marseille en a terminé avec la peste en février 1721. Mais la maladie se propage vers Toulon et Aix en Provence. Et pourtant, des cas sont reconnus à nouveau dans Marseille, en mars-avril avec environ deux cent cinquante morts, ces malades étant beaucoup moins contagieux, ce ne sont que des rechutes.

De suite, les échevins agissent, ferment les portes de la ville, un hôpital pour riches et un pour pauvres sont construits, les pauvres étant soignés au frais de la ville. L’épidémie s’arrête. Le calme revient, les habitants sortent de nouveau et se promènent, les survivants sont heureux de se revoir.

Mais en juin, vingt personnes sont à nouveau frappées par la maladie. Les médecins se mettent à rassurer la population, et instaurent des procédures. Chaque quartier se voit attribuer un commissaire avec sous ses ordres des ouvriers devant nettoyer toutes les maisons marquées d’une croix rouge (là où est l’infection). Après avoir tout jeté, on fait trois fumigations : une avec des herbes aromatiques, une avec de la poudre à canon, la troisième avec de l’arsenic et d’autres drogues. Puis une ou deux couches de chaux sont lancées sur les murs et les planchers. Le problème se pose ensuite pour les bateaux, il faut les désinfecter et envoyer les marchandises dans les iles voisines. Restent les églises où tous les corps furent entreposés dans les caveaux. Il faut sceller les portes et cimenter toutes les jointures. Dernier point pour éradiquer ce fléau : retrouver tous les objets volés pendant cette période, car bien entendu, une fois que les habitants quittaient leur maison, il y avait souvent des voleurs. Beaucoup de recherches sont entreprises, tout le monde met la main à la pate et ainsi les habitants peuvent enfin retrouver leur tranquillité.

Bilan

colonne_peste_marseilleMarseille, dont la population atteignait environ quatre vingt dix mille habitants au début de l’année 1720, se voit réduite de moitié : quarante mille morts dans la ville et dix mille dans les environs. Cent vingt mille morts sont recensés dans le sud est.

Le capitaine Chataud, à l’origine de ce fléau, est accusé de tromperie et emprisonné. Le 8 septembre 1720, il intègre le château d’If, inculpé de « contraventions aux ordonnances de la Santé, fausses déclarations, d'avoir fait entrer des marchandises avant la purge et d'avoir favorisé l'évasion d'un homme d'équipage pendant la quarantaine ». Le 7 avril 1721, il rejoint les prisons royales de l’Amirauté. On l’oublie…jusqu’au 8 juillet 1723, où il est décrété « hors de cours et de procès » puis libéré le 3 août.

Une statue à l’effigie de l’évêque Belsunce est installée sur le Cours en 1802, puis déplacée pour être actuellement sur le parvis de la Cathédrale de la Major ; au centre de la ville, des rues portent le nom des échevins ; une plaque commémorative fut créée en mémoire des échevins, elle est visible au Musée de l’Histoire de Marseille.

 

Bibliographie

- La malédiction du Grand Saint Antoine de Patrick Mouton. Autre Temps, 2001.

- Relation de la peste de Marseille en 1720, de l’abbé Papon.

- RODEZ et son pays au temps des lumières  de Jean Maurel.