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Ivan le terrible ou le métier de tyran

ivan le terribleIvan IV Vassiliévitch dit le Terrible est un des souverains russes les plus célèbres en Occident avec Pierre Le Grand, Catherine II et Nicolas II. Si ces derniers sont connus pour leurs réformes ou pour leur sort funeste dans le cas du dernier Romanov, Ivan Le Terrible évoque un règne violent mais en définitive assez obscur pour le grand public. La biographie de ce personnage de Pierre Gonneau intitulée Ivan le Terrible ou le métier de tyran publiée aux éditions Tallandier permet d'en savoir un peu plus sur cette période tout en évitant, comme l'indique l'auteur, de le réhabiliter ou de faire son procès. Ainsi se dégage un portrait bien plus nuancé d'un homme certes violent mais aux qualités indéniables.

 

L'enfance d'Ivan

Fils « tant attendu » de Vassili III (1479-1533) et d'Héléna Glinska, Ivan a connu très tôt la violence de la cour. Né le 25 aout 1530, son père décède trois ans plus tard. Une première crise survient pour savoir comment la régence sera assurée. Sa mère tire son épingle du jeu et parvient à s'affirmer jusqu'à sa mort en 1538, probablement due à un empoisonnement. Un gouvernement de boyards prend alors le pouvoir et bien qu'Ivan décrive cette époque de manière négative, celui-ci a été un précurseur de ses réformes. Dès cette période, certains traits problématiques de sa personnalité ressortent : il ordonne diverses exécutions à partir de 1543 et cherche à inspirer la peur. Il exerce, selon le prince Kourbski, des actes cruels sur des animaux. Il aurait aussi demandé le 3 septembre 1545 à ce que la langue d'une personne soit tranchée car elle aurait prononcé une parole impolie. Cette spirale de violence prend fin en 1547, selon Kourbski, suite à l'incendie de Moscou. Sa bonne éducation et sa piété permettent à Ivan de revêtir le rôle du bon tsar (bien que terrible) respectueux de Dieu et du clergé.

Un début de règne glorieux et plein d'espoirs

Le premier événement d'importance du règne d'Ivan le Terrible est son sacre qui transforme la grande principauté en empire universel héritier de l'Empire romain d'Orient avec à sa tête un tsar. Il parvient même à obtenir en 1557 la bénédiction du patriarche de Constantinople. Kourbski indique que le tsar avait durant la première partie un « Conseil choisi » composé d'hommes sages et compétents (le métropolite de Moscou Macaire, le prêtre Sylvestre, Alexei Adachev et peut-être Kourbski lui-même !). Ils auraient temporisé les accès de colère d'Ivan tout comme l'impératrice Anastasia Romanovna Zakharine. Le gouvernement met en place une série de réformes importantes en matière judiciaire, d'administration locale, religieuse et militaire. Mais le régime est fragilisé en 1553 par la maladie d'Ivan IV et la mort du premier tsarévitch Dimitri. Les plus grandes avancées territoriales, presque inespérées, ont lieu au début de son règne : l'annexion de Kazan par les armes en 1552 et d'Astrakhan en 1556 ouvrent la Russie vers l'Asie et les Russes dépassent pour la première fois les frontières de la Rous'. La grande principauté se transforme définitivement en empire multiconfessionnel. Le conflit avec la Livonie débute également durant cette période. Ivan envahit avec succès la région en 1558. En même temps, un second front est ouvert contre les Tatars de Crimée. Bien qu'Ivan tente de mener les deux conflits un même temps il est contraint de se replier et cesse les offensives d'autant plus que la situation à la cour se dégrade.

La terreur

La seconde partie du règne est beaucoup moins glorieuse. Suite au décès de sa première femme en 1560 (certainement dû à un empoisonnement) et aux revers militaires, le tsar commence à voir la trahison autour de lui et fait exécuter de plus en plus de personnes. Ceci est accentué par la perte des conseillers du début du règne selon certains. À partir de 1564 se met en place un système assez original suite à une abdication mise en scène et calculée : l'opritchnina. La Moscovie est divisée entre la zemchtchina où les règles d'administration ne changent pas et l'opritchnina sorte de «réserve» sous l'autorité directe d'Ivan. Cette division n'est pas le fruit du hasard et les territoires conservés par Ivan ont une importance considérable et des buts politiques précis (déracinement des anciennes familles, contrôle de zones économiques clés et de régions proches des frontières, etc.). Elle est accompagnée de la création des opritchniki, des cavaliers très violents habillés comme des moines, chargés de faire régner l'ordre par tous les moyens dans l'opritchnina. L'ensemble de ces mesures permet un renouvellement sans précédent des acteurs de la Russie. La répression légale ou sommaire est considérable. Ce système est motivé par la vengeance contre les traîtres mais aussi par sa volonté de quitter monde (dans un idéal monastique). Ses absences sont réelles mais temporaires. Il peut à présent exercer la répression comme bon lui semble. C'est dans ce contexte qu'a lieu le conflit entre le métropolite Philippe et le tsar après son refus de bénir le souverain en 1568 se concluant par l'étranglement du religieux l'année suivante. L'année 1570 semble être l'apogée terrible de l'opritchnina avec la prise de la ville de Novgorod (et le pillage de Tver sur le chemin), accusée de trahison tout comme son archevêque Pimen. Novgorod est pillé et de nombreuses personnes sont tuées. Mais au même moment pourtant, un nouvel acte du règne d'Ivan IV est en préparation.

Une fin de règne difficile

Au même moment, certains pensent que l'on a été trop loin et des purges au sein de l'opritchnina sont faites. Dès le procès de l'archevêque de Novgorod, certains opritchniki sont associés à la conspiration et sont exécutés. Des membres de l'ancienne aristocratie reviennent en grâce et ont des positions clés. Il tente de redresser la situation sur le plan militaire et diplomatique. En 1571, les tatars de Crimée envahissent à nouveau la Russie et brûlent Moscou. Au même moment, la Livonie s'agite. L'année 1572 est un tournant important du règne d'Ivan IV : avec la défaite des tatars de Crimée à la bataille de Molodi et la fin de l'opritchnina, la Russie sort d'une situation politique critique. Les conflits avec les pays occidentaux ne cessent pas même si pour ces derniers il n'est plus question de détruire l'Empire russe malgré les revers militaires que celui-ci subit. La paix est signée en 1582 avec la Pologne et n'est pas si défavorable que ce que l'on a pu écrire pour les Russes. En 1583, un autre traité est ratifié avec la Suède. Les gains territoriaux se révèlent, au final, négatifs sur le front occidental. Les raids tatars ne cessent vraiment que pendant les dernières années du règne d'Ivan. La conquête de l'Est progresse en direction de la Sibérie. Le pays ressort très affaibli des événements passés et des famines et d'épidémies qui le traversent périodiquement. Les réformes intérieures reprennent sur les possessions ecclésiastiques et nobiliaires. De nombreux prélèvements fiscaux exceptionnels sur le clergé ainsi que sur la Muscovy Company sont décrétés.

La mort de l'héritier et la postérité d'Ivan le Terrible

En 1581 a lieu une nouvelle tragédie : Ivan IV tue son fils suite à un différend entre les deux hommes. Ce décès le marque incontestablement : il ne porte plus que du noir et fait l'aumône. Il fait même une sorte d'aggiornamento partiel de l'opritchnina par les mesures qu'il prend pour se réconcilier avec la noblesse et les gens de service à travers l'Obituaire, son testament politique. À cette période, les règles de départ des serfs sont moins respectées ce qui conduit à un renforcement du servage. Ceci était nécessaire en raison de l'état dans lequel se trouve l'empire et pour la réconciliation entre la monarchie et la noblesse. Ivan IV le Terrible décède le 18 mars 1584 après avoir pris l'habit de moine, renouant ainsi avec la tradition familiale.

L'auteur conclut son livre par un chapitre sur le bilan et la « gloire posthume » du règne d'Ivan le Terrible mais aussi sur l'historiographie et les rapprochements historiographiques entre le tsar, Néron, Henri VIII ou encore Staline. Ce dernier rapprochement montre comment la figure d'Ivan IV fut utilisée à des fins de propagandes par les soviétiques malgré des rejets initiaux (au même titre que les autres monarques russes). Le film d'Eisenstein ne légitime-t-il pas les purges staliniennes en faisant dire à Ivan le Terrible alors qu'il se penche sur les corps de ces victimes « Trop peu ! » ? Pour Pierre Gonneau, Ivan le Terrible jette les bases de l'empire russe pendant plusieurs siècles et contribue dans le sang à son unité. L'auteur précise cependant qu'il n'avait pas les moyens de ses ambitions. Il faudra attendre le règne de Pierre le Grand pour que celles-ci soient réalisées.
Ivan le Terrible ou le métier de tyran est une biographie scientifique sérieuse qui permet au grand public d'avoir une meilleure connaissance de ce règne fondamental dans l'histoire de la Russie. L'ouvrage est très complet (558 pages) avec une présentation critique des sources et des annexes très utile pour le lecteur (une chronologie détaillée et des arbres généalogiques), des notes et une bibliographie considérables. L'exhaustivité du livre peut à certains moments nuire à la compréhension du texte pour un lectorat néophyte. Pour autant, elle est très appréciable lorsque l'auteur explique l'histoire des relations entre la Russie et tel pays, la tradition politique russe ou d'autres points clés du récit. Les citations d'Ivan IV retranscrites sont souvent particulièrement savoureuses pour le lecteur.

Cette biographie d'Ivan le Terrible est au final une réussite et Pierre Gonneau parvient à brosser le fin portrait d'un homme certes tourmenté mais intelligent, cultivé, pieux et lettré. Les Russes ont conservé après sa mort la mémoire d'un souverain fort, justicier, punissant les puissants bien que des violences, des trahisons et des calamités aient parsemé son règne. Au-delà des mythes et malgré l'absence de sources et les inconnues, l'auteur lève un peu le voile sur un pan de l'histoire russe complexe mais fondamental pour comprendre la Russie d'aujourd'hui. Un ouvrage à conseiller donc à tous les amateurs éclairés de la Russie.

Ivan le terrible ou le métier de tyran, de Pierre Gonneau. Tallandier, mars 2014.

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