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Jean Deuve, le seigneur de l'ombre

jean deuve couvertureGrand nom du renseignement français, le colonel Jean Deuve, fin connaisseur du Laos, est un grand témoin dans grands défis internationaux auxquels la France a dû faire face au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Engrangeant de nombreuses connaissances sur le monde colonial et dans le domaine du renseignement durant les guerres de décolonisation, il a dirigé, dans les années 1970, la section « Renseignement » du SDECE. Retour, grâce à Christophe Carichon, sur le parcours original d'un espion français.

 

Un scout normand dans la Seconde Guerre mondiale

Issu d'une famille de marins normands, Jean Deuve, né en 1918, se déplace assez régulièrement, en raison des multiples affectations de son père, l'officier de marine François Deuve. De Toulon à Cherbourg, le futur officier des renseignements participe très activement au mouvement scout, qu'il allie avec un inébranlable intérêt pour les choses de la nature. Par conséquent, après son baccalauréat, il prépare le concours des Eaux et Forêts. Son échec est bien vite éclipsé : en septembre 1939, la Seconde guerre mondiale débute. Rejoignant le peloton des élèves-officiers à Rennes, il est affecté au 6e régiment colonial mixte sénégalais.

Au grade d'aspirant, il combat près de Manre, dans les Ardennes, lorsque les troupes allemandes lancent l'offensive en mai 1940. Blessé durant les combats et remarqué pour sa résistance opiniâtre, il est encore convalescent lorsque la Wehrmacht emporte la victoire en juin 19140. Parvenant à s'échapper des griffes des nouveaux occupants, il se repose à Clermont-Ferrand puis à Aix-en-Provence. Après plusieurs mois de vie de caserne à Arles, il embarque pour l'Afrique, direction Dakar, puis le Niger en 1941.

Réalisant, avec quelques tirailleurs, des relevés topographiques, il dresse, à la manière d'un « géographe, naturaliste et ethnologue », des cartes afin de participer à une meilleure connaissance des territoires coloniaux. Faisant montre d'une grande capacité d'adaptation dans un milieu qu'il ne connaissait pas, il se livre à un travail d'observation de la nature et de la vie locale. Le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942 provoque cependant son déplacement vers le Maroc. Las de son inactivité, il insiste pour intégrer une nouvelle unité : la Force 136, installée aux Indes.

Cette unité, étroitement liée au SOE (Special Operation Executive) — service secret britannique spécialisé dans les opérations spéciales — a pour mission de participer à des opérations spéciales en Indochine, face aux forces d'occupation japonaises.

Le lao : de la force 136 à la défense d'une ligne « neutraliste ».

La mission confiée aux membres de la force 136 est de mener des opérations derrière les lignes japonaises, afin de favoriser leur repli, et in fine, de permettre à la France, d'être dans une position de vainqueur au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Ceux que l'on appelle désormais « les Gaurs » sont initiés à la « guérilla ». Marches, courses d'orientation, tirs vont de pair avec une initiation au travail du renseignement et la formation d'un réseau d'informateurs. Le Normand réussit avec brio cette formation commando, faisant montre d'une capacité pour le travail topographique et s'adaptant à environnement hostile : la jungle. La maîtrise des armes et du saut en parachute doit s'allier avec le savoir-faire d'un agent secret : filatures, gestion de réseaux, actions psychologiques, propagande, la maîtrise des langues locales.

jean deuveDans l'objectif de préparer la restauration la souveraineté française en Indochine, la Force 136 a pour mission de monter des maquis dans la jungle et de se lier avec la résistance locale contre les forces nippones. En janvier 1945, parachuté au Laos, royaume qui était avant-guerre sous protection française et intégré à l'Indochine, le groupe Fabre, auquel appartient Deuve, entre en contact avec les réseaux de résistance et prépare le terrain pour l'arrivée éventuelle de nouvelles forces. L'attaque des forces japonaises contre les garnisons et civils français en mars 1945, provoquant un repli des civils vers des villages reculés et un afflux de volontaires lao, inaugure la guerre de guerilla : repliés dans des maquis, la Force 136 doit harceler les forces japonaises et faire preuve d'une grande mobilité.

La capitulation japonaise, annoncée le 13 août 1945, ne rend pas la situation en Indochine moins confuse. En excitant les velléités indépendantistes, les Japonais ont laissé place aux menées des communistes Viets, qui, ajoutées à l'influence croissante des Chinois et à la volonté des Américains de favoriser les indépendances nationales, constituent un nouveau défi pour Jean Deuve et ses hommes. En dépit des difficultés éprouvées par la Force 136, le capitaine Jean Deuve parvient à s'accrocher à la ville de Paksane, l'officier normand devenant un interlocuteur de plus en plus important pour les représentants locaux.

Prenant racine au Laos, Jean Deuve prend la tête du Service de renseignements des forces françaises du Laos en octobre 1946. Tandis que l'armée tente de reprendre le contrôle de l'Indochine, le Laos débute son processus d'indépendance contrôlée dans le cadre de l'union française. Devenu as dans le domaine du renseignement, Deuve, menant activités de propagande afin de s'attirer le soutien des populations locales et opérations d'intoxication à l'encontre de la guérilla vietminh, parvient notamment à anticiper l'offensive vietminh sur la Laos en mars 1947.

Après un court retour au siège du SDECE (service secret français créé en janvier 1946) à Paris, il revient au Laos en 1949 pour prendre la tête de la nouvelle Police nationale du royaume, qui vient d'obtenir une « indépendance contrôlée ». Assurer l'ordre public, surveiller les frontières, lutter contre la piraterie sur les rives du Mékong, mener des opérations de contre-espionnage : telles sont les missions de ce nouveau service, chapeauté par Jean Deuve, et reposant sur un personnel laotien et sur de fins réseaux d'informateurs. L'invasion des forces vietminhs en 1953 met à rude épreuve cet organe : pour mobiliser la population contre l'envahisseur, Deuve met en place un service de Guerre psychologique, reposant sur le maillage de policiers et avec l'appui des scouts, afin de raviver le sentiment patriotique laotien.

Devenu conseiller technique auprès du Ministre de l'intérieur puis conseiller politique auprès du premier ministre Tiao Souvannaphouma, Deuve essaye d'endiguer les influences étrangères (vietnamienne, soviétique, chinoise, américaine et thaïlandaise) en défendant une ligne neutraliste. Après un coup d'Etat des « phoumistes » (pro-thailandais), touché par les soubresauts et l'instabilité croissante qui touchent le Laos, Deuve doit finalement quitter le pays en 1964.

Jean Deuve, haut-responsable du SDECE

Siège SDCE DGSE Boulevard MortierAprès un an passé boulevard Mortier, dans les bureaux parisiens du SDECE, Jean Deuve retrouve l'Asie. Nommé attaché militaire à l'ambassade de France au Japon, il doit coiffer le renseignement pour l'Asie orientale, dans le contexte des rivalités sino-japonaises et de l'intervention américaine au Vietnam. De retour à la fin de l'année 1968 en France, le colonel Deuve devient chef des opérations du contre-espionnage pour l'Asie, l'URSS, le bloc de l'Est et l'Océanie. Bousculant les habitudes, il insuffle un nouvel esprit au service, introduisant de strictes règles de sécurité. En 1976, il prend la tête du service « Renseignement » du SDECE. Chargé de la recherche, la collecte et l'analyse du renseignement et divisé en sections géographiques, il est composé d'officiers sur le terrain et d'analystes traitant le renseignement depuis la Centrale. Les sources n'étant pas pour l'instant pas communicables, Christophe Carichon n'a pu néanmoins étudier cette période plus profondément. En 1978, atteignant la limite d'âge, Deuve quitte le SDECE et prend sa retraite.

Notre avis

Si l'histoire du renseignement pour la période de la Ve République pâtit pour l'instant d'un manque de sources en raison des longs délais de communicabilité qui couvrent ces « archives secrètes », les fonds privés et familiaux peuvent contenir des sources intéressantes pour mieux connaître le fonctionnement des services secrets. S'appuyant essentiellement sur le Fonds Deuve, conservé à Caen, Christophe Carichon livre ici une belle biographie, d'un grand homme du renseignement qui a traversé la période tumultueuse de la décolonisation.

Bien écrit et facilement accessible, ce livre, parfois peut être un peu trop complaisant à l'égard de Jean Deuve, montre à la fois la genèse des pratiques de renseignement dans les conditions extrêmes d'une guérilla, et les grands défis internationaux de l'après Seconde Guerre mondiale. Une bonne lecture, que nous vous conseillons vivement.

Jean Deuve, de Christophe Carichon. Editions Artège, 2012.

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