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Messaline, la putain impériale (J.-N. Castorio)

messaline castorioLes impératrices romaines fascinent encore de nos jours et sont l'objet de nombreuses œuvres artistiques encore aujourd'hui. Messaline tient une place de choix dans ces portraits étant la femme qui est la plus associée à la luxure. La légende noire de l'impératrice remonte au premier siècle de notre ère soit peu de temps après son décès. Or nous avons essentiellement accès à cette légende noire car nous ne disposons pas de sources directes. Jean-Noël Castorio dans son ouvrage Messaline, La putain impériale publié aux éditions Payot tente de dresser une biographie de l'impératrice qui pourrait décontenancer plus d'un lecteur car comme l'indique l'auteur «Ce que [l'impératrice] fut réellement, il faut bien avouer que nous l'ignorons encore.»recommande

 

La complexité de l'écriture d'une biographie sur un personnage antique "mineur"

Après le désamour l'école des Annales, la biographie historique a repris une partie de ses lettres noblesses et a même été l'objet d'expériences singulières. On peut citer la tentative d'Alain Corbin de réaliser une biographie sur un inconnu dans l'ouvrage Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d'un inconnu, 1798-1876 ou encore la biographie d'un « monument de papier » La vie écrite. Thérèse de Lisieux de Philippe Artières. Ces expériences ne doivent pas masquer qu'une grande partie de la production est restée somme toute très classique et que nombre d'œuvres n'ont été qu'un prétexte pour dresser le tableau d'une époque. Jean-Noël Castorio souhaite faire une réelle biographie qui ne s'attarde que sur les sources disponibles et ne souhaite pas faire de conjonctures sur le milieu dans lequel vivait Messaline. Le livre ne présentera pas Messaline comme un individu caractéristique de son temps dont la vie qui nous est parvenue de manière fragmentaire pourrait être complétée par analogie à d'autres vies (à l'instar de l'ouvrage d'Alain Corbin). Or les sources littéraires disponibles sur l'impératrice sont peu nombreuses et à prendre avec précaution (essentiellement Tacite, Suétone, Dion Cassius). Les sources iconographiques sont encore moins abondantes en raison de l'abolitio memoriae qu'elle a subi. Est-il possible pour autant d'écrire une biographie de la putain impériale (meretrix augusta) ?

Que sait-on sur Messaline

Issue d'une des plus grandes lignées romaines, son histoire n'est relatée dans nos sources qu'à partir de son mariage avec l'empereur Claude (41-54 apr. J.-C.). Dès cet épisode, l'auteur écarte l'hypothèse d'un mariage calculé par Messaline qui concorde trop bien avec la légende noire et hautement hasardeuse : elle aurait été la seule à son époque à voir le potentiel de Claude. On sait que le mariage a été célébré entre 37 et 39 durant le début du règne de Caligula sans plus de précision. La date de naissance de Messaline et son âge lors de cette union sont inconnus : ceci a donné lieu à de nombreuses théories hasardeuses sur le comportement futur de la meretrix augusta. Messaline a eu deux enfants Octavie (en 39 ou 40) et Britannicus en 41 après notre ère. Son destin bascule lorsque son mari accède à la pourpre. On lui accorde alors de nombreux honneurs mais Jean-Noël Castorio montre bien qu'ils ne sont pas si exceptionnels que cela si on les compare à ceux reçus par celles qui l'ont précédée à l'exception du triomphe. L'accélération de la multiplication des honneurs décernés aux femmes de la maison impériale date du règne de Caligula et non de Claude. Messaline est associée à la Fécondité car elle a assuré la pérennité de la gens Claudia comme l'illustre l'iconographie monétaire. Le groupe du Louvre représentant, selon un grand nombre de spécialistes, l'impératrice et son fils Britannicus souligne également son rôle de mère. Cependant aucun autre portrait certifié de Messaline n'est conservé (hors représentation numismatique) et ne permet de faire des parallèles : l'abolitio memoriae dont elle fut victime a été très efficace pour cela. Cette procédure consistait en l'effacement les traces de la personne condamnée, l'annulation des honneurs accordés, etc. Mais si Messaline est connue aujourd'hui c'est davantage pour ses meurtres, sa vie sexuelle débridée et ses secondes noces avec Caius Silius qui est la cause de sa perte.

Comprendre Messaline : les historiens et le cas Messaline

Messaline britannicusQue penser de ces actes extraordinaires ? L'historien explique longuement toutes les analyses et les hypothèses formulées au fil des siècles : il montre à quel point celles-ci sont contradictoires. Ces cinquante dernières années ont vu notamment une floraison d'ouvrages ou d'articles divers et variés qui minimisent les scandales, font de Messaline une victime d'un mariage trop jeune ou un animal politique particulièrement affuté. L'auteur montre clairement que l'écriture de l'histoire de la meretrix augusta et très sujette au contexte historiographique de son temps et encore récemment les études doivent beaucoup aux gender studies ou au linguistic turn. Il s'inscrit dans cette filiation à bien des égards tout en restant critique comme l'illustre la citation de son ouvrage que nous avons relevé dans l'introduction. Dans le premier chapitre, il fait une analyse minutieuse des sources disponibles même celles qui fournissent le moins d'informations pour le sujet comme l'Apocoloquintose de Sénèque. Cette satire de l'époque néronienne a été rédigée peu de temps après les faits (en 54) et présente l'impératrice comme une victime de son mari. La tragédie Octavie datée des années suivant la mort de Néron est également sur cette ligne. Cette tonalité semble disparaitre au IIe siècle de notre ère à l'instar des Satyres de Juvénal. Les récits des historiens antiques disponibles sont tous postérieurs. Tacite est sans conteste incontournable pour rédiger une biographie de la meretrix augusta. Or comme l'indique Jean-Noël Castorio, les analyses et les hypothèses formulées dépendront fortement du crédit qu'on apporte à son récit car l'historien bien qu'il soit bien informé est aussi poète. Messaline est un objet de discours : en la critiquant, on critique son mari qui n'a pas su la maitriser (comment aurait-il pu alors maitriser un si vaste empire ?). Cette femme usurpe le pouvoir (potentia contre l'auctoritas). C'est un exempla de la dux femina. Elle prend le pouvoir masculin et n'est plus vraiment une femme. De plus, elle a les défauts stéréotypés de la femme malfaisante : « tout chez elle n'est en effet que libido (désir effréné), avaritia (convoitise) et saevitia (cruauté). Aggripine a subi un traitement similaire comme l'a très bien étudié Judith Ginsburg dans Representing Agrippina: constructions of female power in the early Roman Empire. Ces défauts sont aussi ceux du tyran dans l'Antiquité. Le récit qui nous est parvenu est par conséquent plus une construction littéraire à vocation morale qu'un portrait réaliste de l'impératrice.

Parallèles et postérité de la figure de la meretrix augusta

Ce portait haut en couleur de l'impératrice ne pouvait que fasciner les lecteurs. La meretrix augusta devient un archétype qui servira de modèle pour la disqualification de certaines femmes de pouvoir comme l'impératrice Théodora mais surtout la reine Marie-Antoinette. La libido sans limites est mise en avant dans les pamphlets et les récits sur ces souveraines. Messaline est aussi un problème pour les médecins : son comportement est pathologisé et caractéristique de la nymphomanie. La meretrix augusta est également présente dans des œuvres littéraires populaires au XIXe et au XXe siècle. Les arts plastiques s'emparent aussi du sujet tout comme les œuvres érotiques et pornographiques. D'autres productions privilégient en revanche l'aspect politique du personnage. Messaline devient une véritable icône avec les péplums. À travers l'histoire de la postérité de Messaline, l'auteur raconte aussi l'évolution de la société. La libération sexuelle post-68 a conduit les historiens à être plus indulgents avec le comportement de l'impératrice. Le livre de Virginie Girod Les femmes et le sexe dans la Rome antique (2013) semble révélateur d'un nouveau climat plus « pudibond » : « Adultère, bigame, conspiratrice et putain, Messaline cumule sans aucun doute tous les opprobres, même si la rumeur noircit à dessein ses turpitudes ».

Avec cette biographie originale, Jean-Noël Castorio explore de nombreuses facettes de l'histoire antique. Il relate bien les difficultés auxquelles sont confrontés les historiens antiques et la nécessité de s'intéresser à l'historiographie de son sujet. On voit que des écoles ou des méthodes ont profondément renouvelé l'approche des historiens sur le sujet : la prosopographie que nous n'avons pas évoquée dans notre recension a permis de revaloriser la dimension politique des actes de l'impératrice. Le livre explique remarquablement la misogynie antique mais aussi l'imaginaire qui entoure Messaline et dit beaucoup sur les contemporains. Il comporte de nombreuses citations commentées, des reproductions iconographiques et un index. Bien que n'apportant que peu de réponses sur la vraie vie de Messaline (mais comment pourrait-il en être autrement ?), l'ouvrage est stimulant, riche, complexe mais toujours accessible et agréable à lire.

Messaline, la putain impériale, de Jean-Noël Castorio. Biographies Payot, Janvier 2015.

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