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Jean-Claude Barreau : La rencontre

barreauA l’occasion de la sortie de son ouvrage polémique Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Israël sans jamais oser le demander (Toucan, 2010), entretien avec Jean-Claude Barreau, pour un retour sur son incroyable parcours et son œuvre originale, en particulier en histoire.

 

« Quatorze métiers et une dizaine de vies »

C’est ainsi que Jean-Claude Barreau résume son parcours, qui est pour beaucoup dans la richesse et l’originalité de son œuvre. A 7 ans, il vit la guerre aux côtés de son grand-père Maurice, en fuyant sur les routes françaises sous la menace des Stukas. C’est là qu’il découvre que Maurice est juif, alors que celui-ci a dû fuir et se cacher (il le retrouvera à la Libération). Mais la guerre est aussi le moment où il devient « très patriote », apprend à aimer ce « pays original » qu’est la France. Il est finalement caché dans une famille paysanne.

Le conflit terminé, il profite de son très bon niveau en classe (il est au lycée Condorcet puis à Louis-le-Grand) pour s’autoriser de grands voyages en choisissant d’être « au niveau des gens » ; ainsi, il parcourt le monde, ce qui lui permet d’accumuler des connaissances au plus près du terrain, qui lui seront utiles par la suite pour son livre  Toute la géographie du monde (écrit avec G. Bigot, Fayard, 2007). L’un des voyages décisifs dans son parcours est cependant celui qu’il effectue en Israël, en 1950, dans un kibboutz (nous y reviendrons). De retour en France, il prépare l’Ecole Nationale de la France d’Outremer (ENFOM), plutôt que l’ENA.

Il est ensuite sous-lieutenant durant la guerre d’Algérie, puis il entre au séminaire. En effet, il a rencontré étant étudiant un professeur, Olivier Clément, qui lui fait découvrir le christianisme et la passion de l’histoire. Il devient prêtre-ouvrier, travaille pendant plusieurs années avec des « loubards », et enseigne. Son travail avec les jeunes le passionne (« la jeunesse est une patrie ») et il n’hésite pas à partir avec eux pour de grandes expéditions, au Sahara par exemple. Opposé aux positions du pape Paul VI, en particulier sur le célibat des prêtres, il quitte l’Eglise et se marie en 1971.

C’est alors que commence sa carrière dans l’édition, chez Stock. Il a déjà connu le succès en tant qu’auteur, et fait profiter les autres de son expérience pour le même succès en tant qu’éditeur. Lui, gaulliste depuis toujours, s’est entretemps rapproché des socialistes. Son travail à la commission Lang sur le prix du livre est décisif pour l’adoption de cette loi qui limite la concurrence dans l’édition. François Mitterrand le nomme ensuite directeur de la coopération à Alger, puis il revient à l’Elysée où il devient un conseiller du Président. En 1989, il est nommé à la tête de l’Office des Migrations Internationales (OMI) ; la même année, il devient président du conseil d’administration de l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED).

Ses positions sur l’immigration (qu’il développera dans son ouvrage De l'immigration en général et de la nation française en particulier, Le Pré-aux-Clercs, 1992), mais plus encore sur l’Islam (De l’islam en général et du monde moderne en particulier, Le Pré-aux-Clercs, 1991) le brouillent définitivement avec les socialistes. Jean-Claude Barreau affirme qu’il est encore très difficile aujourd’hui de critiquer l’Islam et de faire une étude comparée des religions, et il reste fidèle à ses thèses développées dans son livre : il refuse l’idée que tout se vaut, « il y a des religions écrasantes et d’autres libératrices », et insiste sur l’importance des textes fondateurs ; alors que « l’Evangile est progressiste, l’Islam n’a pas connu d’exégèse, tout est pris au pied de la lettre ». De plus, « la laïcité est impensable en Islam », l’exemple turc est « une hypocrisie » : « la Turquie est un pays laïc réservé aux musulmans ». Enfin, il juge Mahomet comme « antipathique », au contraire d’un Jésus ouvert aux autres et surtout pacifiste.

Rejeté par les socialistes, il est appelé par un gaulliste historique, Charles Pasqua, en 1993 et devient son conseiller au ministère de l’Intérieur. Il continue ensuite à publier des ouvrages (essais et romans) sur les sujets qui le passionnent, et connait toujours le succès ; on peut citer Toute l’histoire du monde (Fayard, 2007), vendu aujourd’hui à plus de 120 000 exemplaires, traduit dans le monde entier (y compris en arabe, en russe et en turc). Il a publié ses mémoires en 1996, sous le titre Les vies d’un païen (Plon).

Jean-Claude Barreau et l’histoire

histoire du mondeC’est au contact de l’un de ses professeurs de terminale, Olivier Clément, que Jean-Claude Barreau se prend de passion pour l’histoire. S’il n’est pas un « historien professionnel », ses nombreux essais font qu’il est aujourd’hui considéré comme tel. C’est le cas grâce, par exemple, à Toute l’histoire du monde (Fayard, 2007), une somme qu’il a commencée pendant la guerre d’Algérie et finie dans les années 2000. Jean-Claude Barreau considère qu’il faut « incuber les connaissances », plutôt que d’accumuler une « bibliographie sèche ». Son ouvrage, écrit en collaboration avec Guillaume Bigot, se veut « un récit de l’histoire du monde accessible au grand public, mais avec des idées nouvelles et originales ».

Pour exemple, la colonisation, analysée comme « un décalage temporel » entre deux civilisations, l’une étant supérieure à l’autre « par la technologie et l’énergie mentale ». C’est le cas, selon lui, de la conquête de la Gaule par César : « César fait la guerre à Pompée, mais colonise la Gaule car Rome a mille ans d’avance […] les Gaulois étaient un peuple préhistorique car ils n’avaient pas d’écriture ». En revanche, « Rome a conquis l’Orient, mais a été conquise par l’hellénisme » ; sa définition de Rome étant d’ailleurs une addition de l’hellénisme, du droit et de l’armée. Comme autres exemples de ce « décalage temporel » expliquant la colonisation, Jean-Claude Barreau cite également les Anglais face aux Zulus, ou les Français en Algérie.

La France et l’Europe

Nous l’avons vu, c’est durant la guerre, l’exode et avec la Libération que Jean-Claude Barreau se découvre patriote. Cet amour de son pays transpire dans toute son œuvre, mais nous pouvons nous attarder sur l’un de ses derniers ouvrages, dans lequel il explique la lente construction de ce « pays original et complètement artificiel » : Les racines de la France (Toucan, 2008). On doit noter avant tout que Jean-Claude Barreau voulait intituler son livre Toute l’histoire de France, mais que son éditeur a préféré profiter de la mode et choisir le terme « racines »…Son récit commence en -900 et court jusqu’à nos jours, et il tente de démontrer comment la France s’est construite en tant que nation, alors qu’elle n’y était pas prédisposée. En effet, elle réunit des peuples extrêmement divers : « rien de commun entre un Breton et un Alsacien, ou entre un Lillois et un Marseillais », elle s’est « bâtie à la romaine avec l’assimilation et le rôle de l’Etat », mais sans vision impériale, sauf sous Napoléon ; sur ce point, il n’est pas d’accord avec son ami Eric Zemmour (« pas un historien, mais un patriote ») et estime que la France a pris à Rome « la citoyenneté et pas l’imperium », qu’elle est une nation et pas un empire (« une citoyenneté dans un cadre national »). De l’avis de Jean-Claude Barreau, le siècle décisif est plus le XVè siècle que la période capétienne ; c’est l’histoire de Jeanne d’Arc qui est « la preuve absolue que la paysannerie est très patriote ». Alors que le trône est quasiment abandonné aux Anglais, c’est bien le peuple qui sonne la révolte, l’envahisseur lui-même ayant commis l’erreur d’engager des troupes étrangères.racines

Jean-Claude Barreau voit aussi l’originalité de la France dans son caractère exogame ; selon lui « la France est le seul pays exogame du monde (un Breton épouse une kabyle, un Marseillais une Lilloise,…) », elle tient sa spécificité d’une « exogamie d’Etat », au contraire par exemple du concept anglo-saxon de « race ». De même, il estime que le communautarisme est « contraire au génome français ». Il rejette ainsi le modèle américain, qu’il juge comme « une déferlante de sous-culture » menaçant l’identité française, mais aussi européenne. Les Etats-Unis seraient responsables de « l’effondrement culturel mondial », et la France serait le seul modèle capable d’être « une alternative moderne à ce modèle américain ».

Cependant, il n’est pas tendre non plus avec la classe politique française et l’Union Européenne, complices d’une mondialisation qui serait « un euphémisme pour parler de la domination américaine ». L’UE, dans sa politique actuelle, est « contre les nations et pour leur éclatement » ; il prédit ainsi l’éclatement de l’Espagne (« le divorce entre Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille »), mais aussi du Royaume-Uni et de la Belgique.

Il milite donc pour une Europe des nations, et une économie avec « une forte implication de l’Etat ». C’est dans cet esprit qu’il prépare son prochain ouvrage sur Venise, dans laquelle il voit un « capitalisme à visage humain », une sorte de modèle keynésien avant l’heure.

Jean-Claude Barreau et Israël

Le dernier ouvrage de Jean-Claude Barreau est à la fois l’un de ses plus personnels, et l’un de ses plus polémiques. Dans Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Israël sans jamais oser le demander (Toucan, 2010), il s’attache à raconter en parallèle son rapport au judaïsme (et au sionisme) et l’histoire d’Israël, mais surtout l’évolution de son regard personnel sur l’Etat hébreu. C’est pendant la guerre qu’il se découvre juif par son grand-père maternel, Maurice ; celui-ci doit fuir (il le retrouve à la Libération), alors que lui-même est caché dans une ferme. Après la guerre, il soutient la création d’Israël et se rend en 1950 dans un kibboutz ; à ce moment, pour des jeunes hommes comme lui, Israël était « un pays fabuleux », à la fois socialiste et démocratique, un modèle. C’est avec la guerre d’Algérie, en comparant les deux situations, qu’il comprend qu’Israël est en fait une « colonie de peuplement » ; or, si « les colonies de cadres » (comme l’Angleterre en Inde) ont pu fonctionner un temps, ce n’est pas le cas des colonies de peuplement.israel

Dans son essai, Jean-Claude Barreau revient donc sur les origines du sionisme, puis sur les conditions de la création d’Israël et l’évolution de son regard personnel, tout en proposant des solutions pour une résolution du conflit. Il insiste à la fois sur l’identité avant tout européenne de l’Etat hébreu, et rejette le caractère racial du sionisme (« la race juive n’existe pas »). Israël ne serait pas capable d’assimiler (« les Arabes israéliens sont israéliens comme les Algériens étaient français »), et il plaide pour une reconnaissance par l’Etat juif de son caractère colonial, un retour aux frontières d’avant 1967, et l’abandon de la violence comme seule politique (il cite Talleyrand : « On peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus »).

Ses prises de position lui valent aujourd’hui quelques inimitiés. Lui qui est un auteur à succès depuis longtemps n’a pratiquement aucune presse pour son dernier ouvrage ! Il estime qu’il est même plus difficile de critiquer Israël que l’Islam. Pourtant, il présente son essai comme « une critique sympathique », celle venant d’un ami, en aucun cas une condamnation totale de l’Etat hébreu, qu’il estime toujours être une démocratie. C’est en partie pour cela qu’il faut se procurer Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Israël sans jamais oser le demander, et ne pas hésiter à revenir sur ses ouvrages précédents, en particulier en histoire puisque c’est ce qui nous intéresse ici. Si on peut évidemment être critique envers certaines analyses de Jean-Claude Barreau, sa lecture n’en demeure pas moins passionnante et enrichissante.

Jean-Claude Barreau :

- Toute l'histoire du monde, de la préhistoire à nous jours, éditions Fayard, 2005.

- Les racines de la France, éditions du Toucan, 1999.

- Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Israël sans jamais oser le demander , éditions du Toucan,  avril 2010.

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